25 mars 2006

Guerre coloniale et luttes sociales

En Israël, Ehoud Olmert fait campagne électorale à la tête de Kadima pour succéder à Sharon, toujours dans le coma. Loin d'offrir aux israéliens un programme susceptible de sortir de la politique suicidaire conduite par Sharon, il imite son prédécesseur.
Il a multiplié les attaques contre les Palestiniens : raid à Jéricho pour détruire la prison et capturer Ahmad Saadat, raid à Gaza et surtout renforcement du blocage des territoires pour faire payer à la population la victoire électorale du Hamas.

Ce comportement criminel n'est pas dénoncé et les faits sont à peine cités par les médias ou retournés à l'avantage du terrorisme de l'État d'Israël. L'insensibilité face aux drames quotidiens de cette guerre coloniale, qui enferme les israéliens dans le rôle de bourreau des palestiniens, est écœurante. Se taire, c'est être complice des crimes perpétués depuis 58 ans.

La population israélienne est lasse de cette guerre, qui ne profite qu'à quelques milliers de colons instrumentalisés par les partis de droite et d'extrême-droite. Le prétexte sécuritaire devient de moins en moins crédible alors que le Hamas a cessé, depuis un an, sa politique suicidaire des attentats.
La question sociale a donc brusquement refait surface dans cette campagne des législatives. Car si la guerre coloniale touche d'abord la population palestinienne, réduite à la lutte quotidienne pour sa survie, elle touche aussi les millions d'israéliens condamnés à la pauvreté.

L'économie israélienne est une économie de guerre qui ne profite qu'à quelques uns et engendre la précarisation et la pauvreté de la majorité de la population. Cette ségrégation sociale touche surtout les israéliens originaires du Maghreb et du Machrek - appelés les juifs orientaux par opposition à ceux originaires des pays d'Europe centrale.
Les conflits sociaux furent longtemps masqués par les discours guerriers et sécuritaires d'une politique coloniale aussi cruelle qu'inefficace. Car, maintenir les Palestiniens dans les prisons à ciel ouvert des bantoustans, crée plus de problèmes qu'il n'en résout.

Il est réconfortant qu'une partie de la gauche israélienne fasse campagne sur la question sociale. C'est un premier pas, certes timide, pour modifier la manière de résoudre la question politique - celle de la colonisation, dont la majorité des israéliens sont aussi les victimes.
Alors que les nationalismes israélien et palestinien sont dans l'impasse, il est en effet temps d'envisager la création d'un État démocratique dans lequel les deux peuples pourront vivre à égalité de droits et de devoirs sur la même terre.

Ce fut le sens du combat d'Edward Saïd [1], mort en 2003 d'une leucémie, et c'est celui de Marwan Bishara [2] et de l'Initiative Nationale Palestinienne [3], groupe qu'il est urgent de découvrir et de soutenir.
Nous devons soutenir toutes les initiatives israéliennes et palestiniennes qui veulent mettre un terme à la guerre coloniale et partager le même État entre les deux peuples [4].

Serge LEFORT
25 mars 2006


[1] SAÏD Edward, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2005.
[2] BISHARA Marwan, Palestine/Israël - La paix ou l'apartheid, La Découverte, 2001.
[3] INP sur Google. Voir aussi les dossiers :
Le Monde diplomatique.
Libération.
Le Monde.
BARGHOUTI Moustapha, Rester sur la montagne - Entretiens sur la Palestine avec Éric Hazan, La Fabrique, 2005.
[4] Lire les articles d'israéliens :
France Palestine.
Protection Palestine.
Sur la question sociale au Moyen-Orient : COSME Théo, Moyen-Orient 1945-2002 - Histoire d'une lutte de classes, Senonevero, 2002.

22 mars 2006

L'opacité de l'Associated Press

Au beau milieu de la « Semaine de Transparence » du journalisme - et pendant que l'AP et d'autres organismes discourent vaillamment sur « le droit de savoir » de l'opinion publique - l'AP continue de travailler dans l'opacité et refuse de répondre même à de simples questions sur sa façon de publier les informations internationales. Surtout, elle refuse d'expliquer pourquoi elle a effacé la pellicule montrant un soldat israélien tirant, intentionnellement, sur un garçon palestinien.

« La tendance au secret est la pire menace pour la démocratie » (le CEO de l'Associated Press, dans un discours sur l'importance de la transparence).
« La réponse officielle est que nous refusons de répondre » (le directeur des relations avec les médias de l'Associated Press répondant aux questions sur l'AP).

L'AP, selon son site, est l'organisme d'informations le plus ancien et le plus important du monde. C'est l'hippopotame pour la publication d'infos que ses rédacteurs sélectionnent et qui parviennent à un milliard de personnes chaque jour. Alimentée par des milliers de journalistes, de stations de radio et de télévision, l'AP est un support décisif pour que les Américains puissent lire, entendre et voir... et pour qu'ils ne le puissent pas.

Et ce dont ils ne peuvent pas prendre connaissance est profondément important. J'ai travaillé sur une telle carence lorsque j'étais dans les Territoires palestiniens, l'an dernier, pour un documentaire, avec ma collègue (et ma fille) qui filmait mes entretiens.

Le 17 octobre 2004, les forces militaires israéliennes ont pénétré à Balata, une communauté dense, misérable au cœur de la Cisjordanie en Palestine. (Israël fait fréquemment des incursions dans ce secteur, et d'autres). Selon des témoins, les véhicules sont restés pendant une vingtaine de minutes, l'armée montrant son pouvoir sur la population palestinienne. Les témoins déclarent qu'il n'y avait aucun résistant palestinien, ni « accrochage », ni « fusillade », ni même de lancement de pierres. A un moment, après que la plupart des véhicules se soient finalement éloignés, un soldat israélien a calé son arme contre le blindé, visé un enfant tout proche, et a appuyé sur la détente.

Nous sommes allés à l'hôpital et avons rencontré Ahmed, le petit garçon, ses docteurs, sa famille et d'autres personnes. Ahmad avait des bandages tout autour du bas de l'abdomen, les chirurgiens l'avaient opéré à la vessie. Il dit qu'il avait peur des soldats israéliens, il a relevé la jambe de son pantalon pour nous montrer là où il avait déjà été blessé.

A l'hôpital, il y avait un second garçon, lui avait le fémur brisé ; et un troisième, en état critique, avec une balle dans un poumon. Un quatrième garçon, pas un blessé, visitait un ami. Il nous a montré sa lèvre balafrée et des dents qui lui manquaient, des soldats israéliens l'avaient touché à la bouche.

Ce n'était pas une situation inhabituelle. Lorsque j'avais visité des hôpitaux palestiniens lors d'un séjour précédent, j'avais vu beaucoup de victimes identiques, certaines avec des blessures pire encore. Pourtant, très peu d'Américains savent ce qui se passe. Les comportements de l'Associated Press dans le cas précis du tir contre Ahmad peuvent expliquer pourquoi.

Dans ce cas, nous avons découvert qu'un caméraman d'AP avait filmé tout l'incident. Ce caméraman a ensuite suivi ce qui, apparemment, est la routine. Il a envoyé sa cassette vidéo - un document extrêmement précieux étant donné qu'il contenait la preuve filmée d'un crime de guerre - au bureau de la régie de l'AP pour la région. Ce bureau est en Israël.

Ce qui s'est passé ensuite est incompréhensible. L'AP a-t-elle diffusé la cassette ? non. L'AP l'a-t-elle confiée à la bonne personne, disponible pour enquêter sur ce crime ? non.
Selon son caméraman, AP l'a effacée.

Nous avons été étonnés. Nous sommes allés au bureau de la régie de l'AP en Israël. Avec notre propre caméra-vidéo, parfois en filmant, nous avons interrogé le chef du bureau, Steve Gutkin, sur cet incident. Notre information était-elle correcte, ou avait-il une autre version ? Le bureau détenait-il la vidéo, ou l'avaient-ils effectivement effacée ? et si oui, pourquoi ?

Gutkin, jetant un regard répété sur notre caméra et visiblement agité, nous dit que l'AP ne permettait pas à ses journalistes de faire des interviews. Que toutes les questions doivent aller à la Corporate Communications, à New York. Il m'explique qu'ils sont pressés par les délais et qu'ils ne peuvent pas me parler. Je lui dis que je comprends sa contrainte des délais, et je m'assoies pour attendre qu'il ait fini. Quand il a appelé la police israélienne pour nous faire arrêter, nous sommes partis.

Plus tard, de retour aux USA, j'ai appelé la Corporate Communications et ai obtenu le directeur des relations avec les médias, Jack Stokes, porte-parole des relations publiques de l'AP. J'avais déjà discuté avec Stokes précédemment.

Pendant les années passées, j'avais déjà noté des défauts troublants dans la couverture par AP d'Israël et de la Palestine : des faits médiatiques non couverts, des publications envoyées à la presse internationale mais pas à la presse américaine, des récits omettant ou présentant de façon déformée des faits significatifs, des phrases critiques retirées des déclarations.

Je téléphone alors à l'AP proposant la rectification appropriée ou faisant une nouvelle mise en garde. Une fois, j'ai eu comme résultat à propos d'une info viciée qu'elle soit légèrement rectifiée en dernières nouvelles. Dans beaucoup de cas, cependant, il faut que j'appelle la Corporate Communications. Je leur téléphone, leur laisse un message, et j'attends une réponse. Le plus souvent, rien ne vient.

Plusieurs fois, pourtant, j'ai pu avoir une longue conversation avec le porte-parole de l'AP, Stokes. Aucune de ces discussions n'a abouti à ce que l'AP prenne des mesures. Voici quelques réponses typiques :

  • le récit non paru n'était « pas médiatique » ;
  • il a été considéré par les rédacteurs de l'AP comme médiatique pour le reste du monde - par exemple l'arrestation violente par Israël de 300 jeunes Palestiniens - mais pas pour les USA (le principal allié d'Israël) ;
  • enterrer une déclaration selon laquelle les forces israéliennes ont tiré dans la bouche d'une vieille femme palestinienne est justifié ;
  • la relation inexacte d'un incident où un officier israélien crible de balles une fillette de 13 ans à bout portant est sans importance.

En dépit de cette relation peu réceptive, quand j'ai appris, de première main, que le bureau de l'AP avait effacé le film d'une atrocité, j'ai encore appelé la Corporate Communications. Je n'avais plus beaucoup d'espoir pour que l'AP fasse le moindre rectificatif, mais je comptais recevoir quelque information. J'ai donné à Stokes, le porte-parole, les nombreux détails de l'incident que nous avions recueillis sur place et lui ai posé les mêmes questions qu'à Gutkin. Il m'a dit qu'il regarderait et qu'il me tiendrait au courant.

Après plusieurs jours sans nouvelles, je l'ai rappelé. Il a indiqué qu'il avait regardé à propos de l'incident, et que l'AP avait décidé qu'il s'agissait d'une « question interne » et qu'ils ne donneraient aucune réponse.

Alors que j'aurais dû m'en douter, je fus encore surprise. Car l'AP violait ouvertement les règles journalistiques fondamentales de notre déontologie, et elle ressentait clairement qu'elle en avait le pouvoir.

Le journalisme, selon la Déclaration de principe de la Société américaine des rédacteurs de presse, est une « parole inviolable ». Elle est une protection pour une société de libertés, elle est si nécessaire au fonctionnement d'une démocratie que nos ancêtres ont affirmé sa primauté dans la Déclaration des Droits.
Selon la Société des Journalistes professionnels, l'un des quatre principaux fondements de l'éthique journalistique est « d'être responsable ». Selon le code d'éthique de la SPJ :

  • les journalistes sont responsables de leurs lectrices et lecteurs, de leurs auditrices et auditeurs, de leurs téléspectatrices et téléspectateurs et réciproquement ;
  • les journalistes doivent :
    - éclaircir et expliquer le reportage et inviter le public au dialogue sur la tenue journalistique ;
    - encourager le public à exprimer ses observations contre la presse d'information ;
    - admettre leurs erreurs et les corriger promptement ;
    - dénoncer les pratiques contraires à l'éthique des journalistes et de la presse d'information ;
    - respecter les mêmes règles de valeur qu'ils attendent des autres.

Enfin, cette semaine, en dernière minute sur un article couvrant Israël et la Palestine, j'ai encore essayé de conforter certaines de mes déclarations à l'AP. C'est vrai, j'ai senti que pendant la « Semaine de Transparence », l'AP allait répondre. Partie prenante de cette campagne sur la transparence, le CEO de l'AP et son Président, Tom Curley, se déplacent partout dans le pays, faisant des discours sur la nécessité de transparence et de responsabilité (pour le gouvernement) et insistant sur « la franchise qu'une démocratie efficace requiert ».

« La tendance au secret, a fait remarquer le président de l'AP, est la plus grande menace contre la démocratie ».

J'ai adressé par mail mes questions à l'AP, j'ai parlé à Stokes au téléphone, et je lui ai dit encore de me répondre. Une nouvelle fois, je suis allée le voir. Et là, dans un échange surréaliste, il m'a fait part de la réponse de l'AP : « La réponse officielle est que nous refusons de répondre ». Comme je lui posais question sur question - beaucoup étant aussi simples que la confirmation du nombre de bureaux que l'AP avaient en Israël et Palestine - sa réponse fut le silence ou alors il me répétait : « la réponse officielle est que nous refusons de répondre ».

Le jour suivant, j'ai essayé de téléphoner au président Curley directement. Je n'ai pu l'avoir étant donné qu'il était sur la route, faisant ses discours de la Semaine de Transparence (« Le secret, disait Curley, c'est pour les perdants »), j'ai laissé un message pour lui à son assistante. Elle a dit que quelqu'un me répondrait.
J'attends toujours.

Il est grand temps d'aller voir les supérieurs de l'AP. En effet, l'AP est une coopérative. Elle n'est pas la propriété du porte-parole de la Corparate Communications ou de son CEO, ni même de son conseil d'administration. Elle est la propriété des milliers de journalistes et de stations dans tous les Etats-Unis qui se servent des infos de l'AP. Ces journalistes et stations de radio et télévision sont les vrais dirigeants de l'AP, et ils sont responsables de ses couvertures d'informations.

Finalement, il apparaît que la seule façon pour que les Américains puissent être complètement informés, avec des reportages impartiaux de l'AP sur Israël et sur la Palestine, c'est que tous ceux qui sont ses propriétaires demandent une telle couverture de l'info de la part de leurs employés, au Moyen-Orient et à New York. Aussi longtemps que les propriétaires de l'AP se sentiront trop occupés ou seront trop négligents pour remplir leur fonction et assurer une juste couverture Israël-Palestine, la poignée de personnes dans l'AP qui déforment les informations sur cette question tragique, cruciale et déstabilisante pour le monde entier, continueront probablement à agir.

En fin de compte, il nous appartient à nous tous, - le public - d'intervenir. Toute personne croyant que les Américains ont le droit et le besoin d'être informés, sans dénaturer l'information sur toutes ces questions, notamment sur Israël et la Palestine, doit agir. Nous devons exiger de notre presse d'informations qu'elle remplisse son devoir extrêmement important, et nous devons nous-mêmes apporter les informations cruciales et décisives que nos médias ont laissées.

Si nous n'agissons pas, personne d'autre ne le fera.

Alison Weir
20 mars 2006
Publié par CCIPPP selon IMEMC News.


Alison Weir, ancienne journaliste, est directrice exécutive de "Si les Américains savaient", elle travaille actuellement à une analyse statistiques de la couverture par l'AP de l'information sur Israël et la Palestine, qui sera communiquée dans quelques mois. L'organisation a créé des cartes faisant part des agissements de l'AP pour que les gens les diffusent dans les communautés.

21 mars 2006

Uri Avnery : Un acte répugnant

C'était odieux, avant tout parce que c'était une manœuvre de propagande électorale. Pour un homme politique, envoyer l'armée pour récolter des voix est un acte répugnant. Dans cette action, trois personnes ont été tuées. On a risqué beaucoup d'autres vies, palestiniennes et israéliennes.

LE THÈME CENTRAL de cet article est le dégoût. Donc, je m'excuse par avance pour l'usage fréquent de ce mot et de mots semblables.

Dans le dictionnaire j'ai trouvé un grand nombre de synonymes : exécration, révulsion, nausée, rejet, aversion, antipathie, abomination, répulsion, horreur, répugnance, réprobation, détestation, et d'autres encore. J'éprouve tous ces sentiments à propos de ce qui s'est passé à Jéricho mardi.

C'ÉTAIT ODIEUX, avant tout parce que c'était une manœuvre de propagande électorale. Pour un homme politique, envoyer l'armée pour récolter des voix est un acte répugnant. Dans cette action, trois personnes ont été tuées. On a risqué beaucoup d'autres vies, palestiniennes et israéliennes.

Le cynisme horrible de la décision était visible pour tous. Même les électeurs l'ont remarqué : dans un sondage il y a deux jours, 47% ont dit que la décision était influencée par des considérations électorales, seulement 49% pensaient le contraire.

Ce n'est pas la première fois qu'Ehoud Olmert marche sur des cadavres pour parvenir au pouvoir. Quand il était maire de Jérusalem, il a poussé à l'ouverture d'un tunnel dans la zone des lieux saints musulmans, provoquant (comme on pouvait s'y attendre) des dizaines de victimes. Benjamin Netanyahou, son complice à l'époque, est du même acabit.

Netanyahou, au moins, a été à un moment un combattant qui a risqué sa propre vie dans l'action. Il est encore plus dégoûtant de voir un homme politique envoyer les autres risquer leur vie mais qui prend grand soin de ne pas risquer la sienne. George Bush et Dick Cheney, deux fauteurs de guerre en série font aussi partie de la même bande.

Olmert avait un problème. Son parti déclinait lentement dans les sondages. Le temps passant, un certain nombre de fans de Kadima ont commencé à remarquer que, décidément, Olmert n'est pas Sharon. La gloire de Sharon tenait principalement au fait qu'il était un général victorieux qui se promenait pendant la guerre du Kippour la tête bandée (jusqu'à aujourd'hui on ne sait pas trop pourquoi). Olmert avait un besoin urgent d'une action militaire qui lui apporterait les lauriers d'un rude commandant militaire et l'aiderait à se défaire du surnom qui lui a été donné dans le Likoud : Smolmert (Smol, en hébreu, signifie gauche).

Le stratagème a payé. Dans le même sondage, 20,70% des électeurs ont dit que l'action de Jéricho les a persuadés de voter pour Kadima, ou, au moins, qu'elle les a confortés dans leur décision de le faire.

En général, on devrait se méfier d'un civil qui succède à un dirigeant couronné de lauriers militaires. Il suffit de mentionner le cas classique d'Anthony Eden, l'héritier de Winston Churchill, qui a lancé la guerre de Suez d'octobre 1956.

QUE NOUS RAPPELLE cette guerre ? La collusion.

Les Britanniques voulaient faire tomber Gamal Abdel Nasser parce qu'il avait eu l'audace d'exproprier les actionnaires britanniques de la Compagnie du Canal de Suez. Les Français voulaient le faire tomber à cause de son soutien à la guerre de libération algérienne. Ils s'étaient mis d'accord avec David Ben Gourion, qui voulait détruire l'armée égyptienne nouvellement rééquipée. Le principal intermédiaire de la collusion était Shimon Pérès, aujourd'hui n°2 sur la liste de Kadima.

Voilà comment les choses se sont passées : les parachutistes israéliens, commandés par Ariel Sharon (fondateur de Kadima), ont été largués près du canal de Suez. La Grande-Bretagne et la France ont publié un faux ultimatum, appelant l'Egypte et Israël à retirer leurs forces du Canal - une demande absurde étant donné que le Canal est en plein territoire égyptien. Comme cela avait été préalablement concocté, Israël a refusé, et alors les forces britanniques et françaises ont envahi la zone du Canal, laissant l'armée israélienne prendre le contrôle de toute la péninsule du Sinaï. La collusion était si primaire et évidente qu'elle a été tout de suite démasquée. J'en ai fini pour Eden.

Pour en revenir à l'affaire de Jéricho, elle est étonnamment semblable : les Britanniques et les Américains ont prétendu qu'ils avaient des craintes pour la sécurité de leurs surveillants stationnés à Jéricho en application d'un accord dont nous allons parler plus loin. Ils ont à dit à Mahmoud Abbas qu'ils pouvaient les retirer. A une date décidée en secret avec le Premier ministre israélien, les surveillants britanniques et américains sont partis et l'armée israélienne est arrivée. L'action avait été préparée pendant des semaines.

Il y a une chose que l'on peut dire de George Bush et de Tony Blair (et son malheureux ministre des Affaires étrangères, Jack Straw) : ils ont ramené la plus vieille profession du monde dans la plus vieille ville du monde. Le fil écarlate de Rahav la Prostituée (Josué, 2) conduit à cet acte de prostitution.

LE GÉNÉRAL Dan Halutz peut être fier de cette victoire. Dans le passé, il est devenu célèbre pour avoir dit que tout ce qu'il ressent quand il largue des bombes sur un quartier d'habitation est une légère secousse sur l'aile de l'avion, même si des femmes et des enfants sont tués. Après cela, il dort bien, dit-il. Maintenant il a gagné une vraie gloire : avec l'aide de dizaines de tanks, de canons et de lourds bulldozers, il a réussi à capturer six prisonniers sans armes dans la petite ville tranquille non violente qui vit du tourisme.

Au cours de l'action, les soldats de Halutz ont donné un tableau dégoûtant qui a souillé l'image de l'armée israélienne aux yeux des centaines de millions de personnes qui l'ont vue sur leurs écrans. Ils ont ordonné aux policiers et aux prisonniers palestiniens de retirer leurs vêtements et ensuite de se laisser photographier encore et encore - et encore et encore - en sous-vêtements. Il n'y avait aucun besoin de faire cela. Le prétexte, qu'il aurait pu y avoir des ceintures d'explosifs cachées sur eux, était ridicule dans de telles circonstances. Et même si cela avait été nécessaire, on aurait pu le faire loin des caméras. Aucun doute : l'intention était d'humilier, d'avilir, de satisfaire des tendances sadiques.

Une personne peut, peut-être, passer outre aux coups, ou même à la torture. Mais elle ne peut jamais oublier l'humiliation, particulièrement quand elle est montrée à sa famille, à ses collègues et au monde entier. Combien de nouveaux terroristes se sont-ils révélés à ce moment-là ?

Ce jour-là, il s'est trouvé que je rendais visite à des amis dans un village palestinien de Cisjordanie. Nous - mes hôtes et moi - étions rivés à l'écran de TV (principalement Al Jézira). Quand ces images sont apparues, je n'ai pas pu regarder mes hôtes dans les yeux tant j'avais honte.

LES MÉDIAS ISRAÉLIENS s'amusaient comme des fous. Non seulement ils s'amusaient, ils étaient fous de joie. Ils ont pris leur part dans cet événement répugnant et se sont mis au garde-à-vous derrière le gouvernement. Comme une bande de perroquets, répétant à l'unisson la version officielle mensongère.

On a assisté à un festival de lavage de cerveau. Les « assassins de Zeevi » ont été capturés ! C'était notre devoir national ! Nous ne pouvions pas ne rien faire jusqu'à ce qu'ils tombent entre nos mains, morts ou vifs !

Ces trois mots - « Assassins de Zeevi » - sont devenus une litanie. Ils ont été répétés sans arrêt à la radio et à la télévision, et publiés dans la presse écrite (tous les journaux !) et dans les discours des hommes politiques (de tous les hommes politiques !). Et voilà : les Israéliens sont « assassinés », les Palestiniens sont « éliminés ».

Pourquoi, grands dieux ? Rehavam Zeevi, ministre à l'époque, défendait jour et nuit l'idée du « transfert », un euphémisme pour l'expulsion des Palestiniens hors de Palestine. Comparés à lui, Jean-Marie Le Pen en France et Georges Haider en Autriche sont des libéraux au grand cœur. Son assassinat ciblé n'est pas différent de l'assassinat ciblé du Cheikh Ahmed Yassine et de quantité d'autres dirigeants palestiniens, y compris Abou Ali Moustapha, le chef du Front Populaire qui a été autorisé par Israël à revenir de Syrie en territoire palestinien après Oslo.

Cet assassinat fait partie d'une chaîne interminable de violences : l'armée israélienne a tué Abou Ali Moustapha. La succession de celui-ci a été assurée par Ahmed Saadat qui, d'après les services de sécurité israéliens, a ordonné, pour le venger, l'assassinat de Rehavam Zeevi, et dont la capture était l'objectif de l'action de Jéricho. Et ainsi de suite.

Soyons clairs : je suis opposé à tous les assassinats. Les leurs et les nôtres. L'assassinat de Abou Ali Moustapha et l'assassinat de Rehavam Zeevi. Mais quiconque répand le sang d'un dirigeant palestinien ne peut se plaindre qu'il coûte le sang d'un dirigeant israélien.

IL Y A encore un autre aspect de l'affaire, qui n'est pas moins dégoûtant : l'attitude envers le respect des accords.

Saadat et ses compagnons ont été détenus à Jéricho selon les termes d'un accord signé par Israël. En vertu de celui-ci, ils ont quitté la Mouqataa à Ramallah, pendant le siège de Yasser Arafat, et ont été conduits dans la prison palestinienne de Jéricho. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont garanti leur sécurité et entrepris de surveiller leur détention.

Ce qui est arrivé à Jéricho est une violation flagrante de cet accord. Les misérables prétextes inventés à Jérusalem, Londres et Washington sont une insulte à l'intelligence d'un enfant de 10 ans.

Les gouvernements israéliens considèrent souvent la violation d'un accord comme un acte patriotique si elle sert notre projet. Les accords ne sont contraignants que pour l'autre côté. Ceci n'est pas seulement d'une moralité primaire, c'est également dommageable pour nos intérêts nationaux. Qui signera un accord avec nous, sachant qu'il n'engage que lui ? Comment Israël peut-il convaincre les dirigeants du Hamas d'« accepter tous les accords » signés par l'Autorité palestinienne ?

De nombreux Israéliens croient que l'action de Jéricho était une opération brillante. Je la trouve simplement dégoûtante.

Uri Avnery
19/03/2006
Publié par CCIPPP.