Texte de Gilles Deleuze, publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.
Que penses-tu des « nouveaux philosophes » [1]
Rien.
Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants... ».
Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby [2] : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.
Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain ?
Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Œdipe [3] et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Œdipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués.
Il dit aussi que le Cerfi [4] est raciste : là, c’est ignoble. Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois.
Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie [5]. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ».
Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.
Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?
Il y a plusieurs problèmes très différents.
D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc.
En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école.
Le marketing a ses principes particuliers :
1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy [6]. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.
2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disk-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation [7]
Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose.
Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché.
Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.
Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?
Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes.
André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre [8] . Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu.
Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels.
Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre.
Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel.
Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.
Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante.
Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.
Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 ( ??), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre.
C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps.
C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.
Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins...).
Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire.
Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.
- Quand tu dénonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?
Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux.
Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote [9]).
Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes.
Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs [10] ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.
Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la’ fonction-auteur.
Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de -domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements - musiciens sauvages et radios pirates.
Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ».
C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création.
Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation.
Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point.
Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée.
Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes.
Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur, d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.
Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres...
Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.
Gilles Deleuze
mai 1977
Publié par Acrimed.
[1] Cette expresion est intialement le titre d’un dossier des Nouvelles littéraires rédigé par Bernard-Henri Lévy et paru en 1976.
[2] Du nom du Ministre de l’Education Nationale René Haby, auteur de la « Loi relative à l’éducation » du 11 juillet 1975.
[3] Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Oedipe, Editions de minuit, 1973, 494 p.
[4] « Le Cerfi avait été fondé en 1967 pour financer, grâce à des contrats de recherche sociale, le fonctionnement d’un organisme fédératif, la Fgeri (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles). La Fgeri et sa revue Recherches avaient été créées en 1965 pour lier entre eux, par un local, un périodique et un réseau de rencontres, des groupes militant dans différents milieux du travail social : psychiatres, psychanalystes et infirmiers du courant de « psychothérapie institutionnelle », enseignants et éducateurs spécialisés de « pédagogie institutionnelle », architectes, médecins, chercheurs, étudiants, etc. Ce regroupement, dont le moteur était une équipe militante animée par Félix Guattari et liée à la clinique de La Borde. » (« Histoire du CERFI », extrait de L’accumulation du pouvoir ou le désir d’Etat de François Fourquet, Octobre 1981, sur le site de Multitudes) Le Cerfi a été actif pendant une dizaine d’années.
[5] François Aubral et Xavier Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, 1977.
[6] Allusion à un numéro partiellement dédié aux « Nouveaux philosophes », dont nous n’avons pas retrouvé la trace. Merci d’avance aux collectionneurs…
[7] Gilles Deleuze fait allusion aux auteurs et ouvrages suivants : Maurice Clavel (1920-1979) ; Christian Jambet et Guy Lardreau, auteurs d’une Ontologie de la révolution, dont le tome 1 - L’ange, Pour une cynégétique du semblant - est paru chez Grasset en 1976, Jean-Marie Benoist (1942-1990) auteur notamment de Marx est mort (PUF, 1970), Alfred Fabre-Luce (1899-1983), et Jean Cau (1925-1993), tous deux essayistes de droite.
[8] Philosophe, André Scala avait alors notamment contribué à la rédaction d’un article avec Gilles Deleuze et Claire Parnet, intitulé « L’interprétation des énoncés », publié dans Politique et Psychanalyse (Gilles Deleuze et Félix Guatari), Alençon, Bibliothèque des Mots Perdus, s.d. (1977).
[9] Revue de géopolitique et de géographie fondée par Yves Lacoste en 1976, éditée successivement par les éditions François Maspero et les éditions La Découverte.
[10] Philosophe, André Robinet avait alors publié notamment Le défi cybernétique,. L’automate et la pensée, Gallimard, 1973.
28 octobre 2008
Sarkozy et la crise financière
Revue de presse française, NouvelObs
Commentaires :
Alors que les spécialistes ne comprennent pas les mouvements de hausse et de baisse brutales des marchés (RFI), que le marché de l'automobile est plombée (Libération - AFP - Yahoo! Actualités), que le système de retraite américain tout entier risque de faire faillite (Chronique Agora), Nicolas Sarkozy s'agite sur tous les fronts - du Caucase à la Chine - en prétendant avoir LA solution à tous les problèmes.
Toute cette agitation révèle une ambition : Sarkozy se verrait bien président de l'Eurogroupe jusqu'en 2010 (EurActiv).
Pour aller plus loin :
• Google
• Google Actualités
L'EST REPUBLICAIN
Nicolas Sarkozy n'en finit pas d'organiser le grand retour de l'Etat. Depuis le krach, l'heure n'est plus à la cohérence programmatique. L'emploi est redevenu la première des préoccupations du pays. Les plans sociaux se multiplient. Le chômage repart à la hausse. Partout l'angoisse du lendemain se répand. Le président doit donc agir, sauf à risquer d'être victime d'une triple fracture. D'abord, la fracture politique. Les Français peinent à comprendre que l'on puisse mobiliser des centaines de milliards d'euros pour restaurer la confiance du monde financier, et rien ou presque pour soutenir le moral des ménages. Un effort de pédagogie s'impose. La deuxième fracture est idéologique. Avec pragmatisme, Nicolas Sarkozy s'est certes fait contempteur du capitalisme débridé pour mieux contrôler d'éventuelles dérives démagogiques. Mais est-ce suffisant ? Enfin, la fracture sociale. Surexposés à la conjoncture, les mal-menés de la mondialisation se sentent abandonnés, pour ne pas dire trahis.
L'ECLAIR DES PYRENEES
L'homme de la rue paiera les imprudences (pour ne pas dire davantage) des aventuriers de la finance internationale, d'un accroissement du chômage et d'une nouvelle diminution du pouvoir d'achat. La situation actuelle porte les germes d'une révolte populaire. Comment les pouvoirs publics pourraient-ils en effet expliquer qu'il est indispensable de sauver des banques de la faillite, alors que ce sont bien ces institutions financières qui sont responsables de la crise actuelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple, comment justifier l'octroi de 1 milliard et demi d'euros aux Caisses d'Epargne, alors que cette banque a dilapidé 700 millions d'euros en un après-midi. (...) Pour ce qui concerne la France, Nicolas Sarkozy a fait preuve d'une réactivité louable. Mais il ne peut se contenter de sauver des banques qui se sont mises elles-mêmes en difficulté. Il lui faut désormais s'occuper aussi des premières victimes de la crise : tous les Français.
Commentaires :
Alors que les spécialistes ne comprennent pas les mouvements de hausse et de baisse brutales des marchés (RFI), que le marché de l'automobile est plombée (Libération - AFP - Yahoo! Actualités), que le système de retraite américain tout entier risque de faire faillite (Chronique Agora), Nicolas Sarkozy s'agite sur tous les fronts - du Caucase à la Chine - en prétendant avoir LA solution à tous les problèmes.
Toute cette agitation révèle une ambition : Sarkozy se verrait bien président de l'Eurogroupe jusqu'en 2010 (EurActiv).
Pour aller plus loin :
• Google Actualités
De la soumission aux rapports sociaux d’exploitation
DUVAL Guillaume, Crise financière : il y a plan et plan, Alternatives Economiques
Contre les paradis fiscaux, la dernière offensive ?, Blog LeMonde
«Nous avons besoin d’une récession dure et rapide», Libération
Une Amérique malade des inégalités ?, La vie des idées
Les banques britanniques ont dû accepter des conditions très strictes pour bénéficier des fonds publics, tandis qu'en France, l'Etat offre les mêmes garanties sans guère de contreparties réelles. Sa seule demande : un nouveau code de conduite qui risque d’être aussi inefficace que ses prédécesseurs.
[...]
Royaume-Uni : un sauvetage soumis à conditions
[...]
En contrepartie de cette recapitalisation, le gouvernement anglais a imposé aux banques des conditions très strictes : maintien de la distribution des crédits aux particuliers et aux PME au niveau de 2007 ; aucun bonus en 2008 pour les dirigeants des banques et redéfinition de toutes les politiques de bonus ; aucun dividende pour les actionnaires normaux tant que l'Etat sera au capital ; présence de représentants de l'Etat dans les conseils d'administration.
France : un code de conduite contre la crise
En France, le gouvernement a lui aussi décidé de recapitaliser les banques à hauteur de 40 milliards d'euros (Les Echos). Une première tranche de 10,5 milliards d'euros a été mise en œuvre le 20 octobre dernier, mais uniquement sous la forme de titres subordonnés. Ce qui signifie que, contrairement au gouvernement anglais, l'Etat français a apporté cette somme aux banques sans revendiquer aucun droit de regard sur leur fonctionnement via une présence au capital et dans les conseils d'administration.
Il ne leur a pas non plus imposé de conditions strictes en matière de dividendes, de bonus ou encore de distribution de crédit. Déjà le 30 septembre dernier, il avait accepté de sauver Dexia tout en restant un actionnaire minoritaire, alors que les 6,4 milliards de capital apportés (dont 3 par l'Etat français) auraient dû logiquement se traduire par une expropriation des actionnaires existants et une prise de contrôle majoritaire de la société.
[...]
Commentaires : Contribution intéressante à l'heure où beaucoup d'économistes parlent abusivement de "socialisation" des banques - ce qui n'est pas le cas non plus en Grande Bretagne.
Contre les paradis fiscaux, la dernière offensive ?, Blog LeMonde
Le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker s’indigne que l’on puisse faire «une équation entre secret bancaire et paradis fiscal». Il a raison. Le secret bancaire ne suffit pas. Un bon paradis fiscal exonère en outre d’impôts les étrangers, auxquels il assure la stabilité politique, ainsi que des services financiers compétents et imaginatifs.
Un bon paradis fiscal, en somme, c’est le Luxembourg.
[...]
Commentaires : Si les paradis fiscaux sont la partie visible de l'abus du pouvoir financier, le secret en est la partie cachée et la plus fondamentale.
«Nous avons besoin d’une récession dure et rapide», Libération
Les mesures prises par les gouvernements vous laissent dubitatif, pourquoi ?
Parce qu’il y a un problème sous-jacent à cette crise que l’on ne parviendra pas à régler par le seul sauvetage des marchés financiers. Il s’agit de la dette des ménages. Entre 2000 et 2007, les Etats-Unis ont produit des biens de consommation et des services d’une valeur de 92 500 milliards de dollars mais en ont consommé pour 97 000 milliards, soit une différence de 4 500 milliards de dollars pour l’essentiel à la charge des ménages. Les ménages ont emprunté cette somme en hypothéquant leurs maisons pour acheter toutes sortes de biens de consommation. Durant ces sept ans, le pourcentage de la dépense des ménages est passé de 66 % à 72 % du produit intérieur brut, le taux le plus élevé au monde. Et cela a été possible uniquement parce que la valeur de l’immobilier a augmenté de 14 % par an durant cette période. Le seul chemin possible est la réduction drastique des dépenses consacrées à la consommation. La plupart des économistes vous diront que c’est affreux car cela conduirait à une récession, mais nous n’avons pas d’autre choix.
[...]
Vous pensez que les Américains sont prêts à ces sacrifices ?
La vérité est qu’ils font déjà ces sacrifices. Les ménages sont endettés. Ils n’arrivent déjà plus à financer leurs crédits, à payer leurs hypothèques, à obtenir de nouveaux crédits pour leurs achats. Evidemment, il y aura des répercussions sur l’économie, à commencer par l’industrie automobile. Mais nous devons passer à un modèle économique radicalement différent. J’ai horreur de le dire, mais nous devrons travailler plus et vivre plus chichement.
[...]
Commentaires : Raisonnement typique d'un économiste bien-pensant. Quand ces messieurs parlent de “la dette des ménages”, ils n'évoquent jamais les causes de l'endettement des travailleurs américains : le niveau des salaires et des prestations sociales.
Une Amérique malade des inégalités ?, La vie des idées
L’ouvrage de Douglas Massey, Categorically Unequal, dresse un état des lieux édifiant des inégalités aux États-Unis. L’étude classique de la stratification sociale est prolongée par une réflexion sur la production des catégories grâce auxquelles les individus et les groupes sont hiérarchisés.
[...]
La richesse de cet ouvrage réside dans le fait qu’il se prête à deux types de lecture. Il peut se lire d’abord comme une analyse socio-historique des inégalités liées à la couleur de la peau, l’origine ethnique, la classe sociale et le genre aux États-Unis. Cette analyse est délivrée au travers d’une synthèse particulièrement impressionnante de travaux scientifiques essentiellement à caractère empirique ayant relaté le niveau de ces inégalités et leur évolution tout au long du XXe siècle.
[...]
Et quand il s’agit de synthétiser la recherche sur l’ensemble de ces questions, Massey s’avère à la hauteur de la tâche. Dans un style parfaitement accessible et avec une précision quasi exemplaire quant aux références scientifiques, il dresse un portrait très complet du système de stratification sociale aux États-Unis. L’Amérique se caractérise par un niveau d’inégalités record au sein des pays développés. Par opposition aux analyses marxistes orthodoxes qui présentent le capitalisme comme générateur d’inégalités, Massey montre comment c’est précisément l’exclusion durable et parfois institutionnalisée de certains groupes du marché (par les mécanismes de discrimination) et la protection d’autres groupes des défaillances de ce dernier qui créent les inégalités sociales.
[...]
Les chapitres 4, 5 et 6 décrivent comment cette dynamique inégalitaire concerne plus généralement l’ensemble des groupes défavorisés dans la société américaine : les immigrés, les femmes et les pauvres.
[...]
En ce qui concerne les inégalités de classes, l’auteur montre les effets dévastateurs de la casse, sous l’administration Reagan, de la grève des contrôleurs aériens de 1981 sur l’équilibre patronat/salariat. L’Amérique depuis est celle des riches : dégringolade des salaires minimum, hausse des taux de pauvreté, démantèlement du Welfare State et rétrécissement progressif – devenu drastique sous Bush – de l’État fédéral. En parcourant les travaux de sociologie politique, on apprend comment, au travers de la multiplication des municipalités dans une même zone métropolitaine, les taxes importantes récoltées dans les quartiers pauvres financent les installations luxueuses des quartiers riches dont les habitants eux n’ont cessé de recevoir des cadeaux fiscaux. Même à l’école et dans les universités, les mécanismes de reproduction sociale restent très forts : la discrimination positive des enfants d’anciens étudiants, loin d’être négligeable notamment dans les universités les plus prestigieuses, contribue à la concentration des capitaux culturel et humain au sein des classes dirigeantes.
[...]
Massey transgresse en effet certains tabous de la théorie sociale classique, qui insiste sur le caractère constructiviste de toute forme de catégorisation sociale, qu’elle se reporte à des différences liées à la biologie (le genre), l’origine (l’ethnicité) ou la couleur de la peau. Sous l’influence de plusieurs travaux en psychologie sociale, sciences cognitives et neurosciences, Massey remonte aux racines de la catégorisation sociale telle qu’elle se passe dans le cerveau des individus. Le premier chapitre de l’ouvrage qui tente d’expliquer comment la stratification marche (How stratification works) se détache de tous les autres : il dresse les fondements cognitifs des rapports sociaux d’exploitation. La construction des frontières entre groupes sociaux s’opère d’abord à l’échelle de l’individu : c’est le cerveau humain qui, dans un principe de classement dual sur un axe de compétence d’une part et un axe de chaleur ou de sympathie (warm) d’autre part, pose les piliers de la stratification sociale. Ces schémas cognitifs sont certes réinterprétés et « recadrer » (framing) socialement en attribuant des caractéristiques stéréotypées à certains groupes sociaux. Cela n’en demeure pas moins qu’elles existent d’abord et avant tout dans la tête des humains. Ce n’est pas le marché, le capitalisme ni même le pouvoir et les intérêts des dominants qui créent les inégalités : c’est d’abord et avant tout les synapses !
[...]
Commentaires : Ce chapitre est beaucoup plus que contestable. Son auteur reprend les thèses de la sociobiologie et du créationnisme.
Si le facteur cognitif des rapports sociaux d’exploitation est une réalité, il n'est pas LA cause de la domination, mais résulte d'une construction sociale.
Pour aller plus loin :
• Constructivisme (épistémologie), Wikipédia
• Constructivisme (psychologie), Wikipédia
• Constructivisme (sociologie), Wikipédia
• Discours de la servitude volontaire, Wikipédia
• La soumission à l'autorité - L'expérience de Milgram, Wikipédia
• La soumission "librement consentie", Wikipédia
• La "soumission volontaire" et la "soumission forcée", CRDP
• De la soumission volontaire ?, Le Pangolin
• “Liberté intérieure” et “liberté extérieure”, Dedefensa
27 octobre 2008
De la crise financière à la crise sociale
Le directeur général du BIT Juan Somavia se montre pressant : «Nous avons besoin d’une action rapide et coordonnée des gouvernements pour prévenir une crise sociale». Après la crise financière puis la crise économique, la crise sociale ? Ces derniers temps, une succession de rapports et études de fond venant de tous horizons se sont penchés sur les évolutions des structures sociales sous l’effet du marché et de la dérégulation. Comme si la crise avait fait ressurgir les craintes que de fortes tensions sociales en germe depuis des années éclatent aujourd’hui. Les conclusions ne sont guère optimistes.
Ces dernières décennies ont vu les inégalités augmenter dans le monde. Un rapport très documenté de l’OCDE se penche pour la première fois sur la question. Il en conclut que «depuis le milieu des années 80 et probablement depuis le milieu des années 70», les pays développés ont vu «une augmentation à la fois les inégalités de revenu et du nombre de pauvres», dans une proportion «assez générale et significative». Le rapport annuel de l’OIT, publié quelque jours avant, s’était penché sur la même question et avait abouti aux mêmes conclusions : dans presque ¾ des pays, les disparités de revenus entre les 10 % des salariés les mieux rémunérés et les 10 % les plus mal se sont accrues. «La mondialisation financière provoquée par la déréglementation des flux de capitaux à l’échelle internationale a été un facteur majeur d’inégalité de revenus. L’espoir était que la mondialisation financière contribuerait à améliorer l’allocation des ressources». Elle «n’a pas réussi à améliorer la productivité mondiale» accuse le rapport.
Tous les domaines sont touchés. Les Nations-Unies, dans leur rapport 2008-2009 sur l’état des villes dans le monde, note que les agglomérations américaines sont devenues parmi les plus inégales, et que de tels niveaux d’inégalités «mènent tout droit à des émeutes et des révoltes sociales». L’espérance de vie des populations noires dans les villes américaines ne dépasse pas celle des habitants de certains états pauvres de l’Inde, souligne le rapport. L’OCDE note pour sa part que, dans tous les pays, «la pauvreté des enfants a augmenté, et elle se situe aujourd’hui au-dessus de la moyenne générale». Phénomène particulièrement préoccupant selon les auteurs, le bien-être des enfants étant «un déterminant clé de la vie qu’ils auront une fois parvenus à l’âge adulte». En France, les observatoires régionaux de santé pointent l’aggravation des inégalités sociales face à la santé : l’espérance de vie d’un cadre est plus longue de six ans que celle d’un ouvrier, et cet écart s’accroît expliquent-t-ils, avant de déplorer le «peu d’intérêt public pour les déterminants sociaux de la santé».
Fragilités sociales et frustrations croissantes
Comment en est-on arrivé là ? Le Centre d’analyse stratégique (ex-Commissariat au Plan) apporte quelques éléments de réponse : la protection de l’emploi en Europe s’est retrouvée éprouvée par la mondialisation. L’assouplissement de la législation en vue d’aboutir à une plus grande flexibilité de l’emploi, préconisation phare de tous les experts depuis des décennies, a eu pour effet d’augmenter les emplois précaires et d’aggraver des inégalités. Et il n’est pas sûr que les modèles de «flexisécurité», mis en avant par la Commission européenne et bon nombre de gouvernements nationaux pour compenser les effets de cette souplesse par des stratégies de formation, des politiques actives du marché du travail et de nouvelles protections sociales, puissent vraiment résister aux pressions de la mondialisation.
Ce sont ainsi tous les équilibres sociaux qui se modifient. La dernière étude de l’APEC explique que chez les cadres, l’organisation du travail met de plus en plus l’accent sur l’autonomie, la responsabilité, la différenciation des revenus. Huit augmentations de salaire sur dix proviennent désormais d’augmentation individuelles, les revalorisations collectives n’existant quasiment plus. Résultat en 2007, la moitié des cadres ont perdu du pouvoir d’achat. La Banque de France explique quant à elle que, plus en bas de l’échelle sociale, la part des personnes en situation de surendettement «passif», c’est-à-dire suite à une perte d’emploi, une maladie etc., s’accroît d’année en année. La DARES a pour sa part décidé de se pencher sur le financement de la protection sociale, et note une forte hausse du poids supporté par les ménages : en 1990, ces derniers contribuaient à hauteur de 31 % au financement de la protection sociale, les entreprises à hauteur de 42 %. En 2006, la proportion est presque inverse : 40 % pour les ménages, 36 % pour les entreprises.
Au final, les fragilités et les frustrations s’accroissent : l’INSEE note que 1,6 millions de personnes sont insatisfaites de leur emploi (en grande partie pour des questions de rémunération ou de stabilité) et souhaitaient en changer, et que 770 000 personnes déclarées comme «inactives» souhaiterait en fait trouver un emploi, ce qui pourrait amener à les comptabiliser comme chômeurs.
Injustice réelle et ’’sentiment d’injustice’’
Un tel déferlement d’études amène à s’interroger sur les conséquences sociales de ces phénomènes. L’OCDE note que les résultats des études montrent souvent que l’augmentation des inégalités n’a en fait «pas un caractère aussi spectaculaire qu’on le pense généralement». C’est «l’effet Gala», du nom du magazine où se trouve étalée la vie des très riches qui le sont devenus encore plus et qui focalisent l’attention des médias. Mais cela ne doit pas amener à en minorer les conséquences politiques : «Ce n’est pas pour autant que cela n’a pas d’importance – si les gens se préoccupent des inégalités c’est notamment parce qu’ils se préoccupent de justice. Or, une grande partie de la population estime que les revenus d’une petite minorité témoignent d’une très grande injustice» affirme l’étude.
Les rémunérations des dirigeants sont évidemment ici pointées en exemples désastreux : «une évolution fondamentale fut l’utilisation des systèmes de ‘rémunération basée sur la performance’ pour les cadres dirigeants et les chefs d’entreprise» explique l’OIT dans son rapport. «Le résultat a été une hausse démesurée des salaires des dirigeants. Aux Etats-Unis par exemple, entre 2003 et 2007, la rémunération des directeurs généraux a augmenté en termes réels de 45%, comparé à moins de 3% pour le travailleur moyen». Sentiment d’injustice d’autant plus exacerbé qu’aucune justification économique sérieuse ne peut être avancée : «les études montrent que ces systèmes ont engendré des effets très modérés, voir inexistants sur la performance des entreprises».
Un sondage de la BBC réalisé dans 34 pays vient confirmer ces phénomènes : pour les deux tiers des populations, les évolutions économiques de ces dernières années n’ont pas été justement partagées. Ce taux monte à près de 80 % en France. Or, comme le note l’OIT, «les conflits sociaux se multiplient quand les inégalités sont perçues comme excessives. Le soutien de l’opinion aux politiques de croissance s’érode si les catégories à bas salaires et les classes moyennes pensent que ces politiques font peu de choses pour améliorer leur situation alors qu’elles bénéficient aux catégories les mieux rémunérées».
La puissance publique responsable
Que faire ? L’OCDE reconnaît que le marché a tendance à creuser les inégalités, et que seule la puissance publique peut tenter de les atténuer : «si les gouvernements cessent d’essayer de contrebalancer les inégalités et ne dépensent plus autant en prestations sociales ou ne ciblent plus aussi étroitement la fiscalité et les transferts sur les personnes aux revenus les plus faibles, alors les inégalités augmenteront beaucoup plus rapidement». De fait, dans les pays développés, les pouvoirs publics ont alourdi au cours de ces dernières décennies les prélèvements fiscaux et augmenté les dépenses pour tenter de contrebalancer le creusement des inégalités. Mais augmenter sans cesse les prélèvements fiscaux ne peut être un équilibre durable. L’OCDE finit par adopter un langage qu’on ne lui connaissait pas : «la seule façon durable de réduire les inégalités est de mettre fin à la tendance sous-jacente au creusement des écarts sur le plan des salaires et des revenus du capital» affirme-t-elle. L’OIT enfonce le clou : dans deux tiers des pays, la part des salaires dans le revenu total a reculé au cours des vingt dernières années.
Les crise précédents ont montré que les destructions d’emploi engendrées par les crises financières ont des effets à long terme sur les groupes les plus vulnérables. Alors que le BIT estime que la crise pourrait mettre au chômage 20 millions de travailleurs en 2009, établissant un record historique de chômeurs de 210 millions de personnes dans le monde, nul doute qu’après avoir traité l’urgence de la crise financière, les gouvernements devront se pencher un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent sur la question sociale, et, là aussi, trouver de nouvelles régulations à long terme.
Clément Abélamine
27/10/2008
Publié par Boulevard Exterieur.
Ces dernières décennies ont vu les inégalités augmenter dans le monde. Un rapport très documenté de l’OCDE se penche pour la première fois sur la question. Il en conclut que «depuis le milieu des années 80 et probablement depuis le milieu des années 70», les pays développés ont vu «une augmentation à la fois les inégalités de revenu et du nombre de pauvres», dans une proportion «assez générale et significative». Le rapport annuel de l’OIT, publié quelque jours avant, s’était penché sur la même question et avait abouti aux mêmes conclusions : dans presque ¾ des pays, les disparités de revenus entre les 10 % des salariés les mieux rémunérés et les 10 % les plus mal se sont accrues. «La mondialisation financière provoquée par la déréglementation des flux de capitaux à l’échelle internationale a été un facteur majeur d’inégalité de revenus. L’espoir était que la mondialisation financière contribuerait à améliorer l’allocation des ressources». Elle «n’a pas réussi à améliorer la productivité mondiale» accuse le rapport.
Tous les domaines sont touchés. Les Nations-Unies, dans leur rapport 2008-2009 sur l’état des villes dans le monde, note que les agglomérations américaines sont devenues parmi les plus inégales, et que de tels niveaux d’inégalités «mènent tout droit à des émeutes et des révoltes sociales». L’espérance de vie des populations noires dans les villes américaines ne dépasse pas celle des habitants de certains états pauvres de l’Inde, souligne le rapport. L’OCDE note pour sa part que, dans tous les pays, «la pauvreté des enfants a augmenté, et elle se situe aujourd’hui au-dessus de la moyenne générale». Phénomène particulièrement préoccupant selon les auteurs, le bien-être des enfants étant «un déterminant clé de la vie qu’ils auront une fois parvenus à l’âge adulte». En France, les observatoires régionaux de santé pointent l’aggravation des inégalités sociales face à la santé : l’espérance de vie d’un cadre est plus longue de six ans que celle d’un ouvrier, et cet écart s’accroît expliquent-t-ils, avant de déplorer le «peu d’intérêt public pour les déterminants sociaux de la santé».
Fragilités sociales et frustrations croissantes
Comment en est-on arrivé là ? Le Centre d’analyse stratégique (ex-Commissariat au Plan) apporte quelques éléments de réponse : la protection de l’emploi en Europe s’est retrouvée éprouvée par la mondialisation. L’assouplissement de la législation en vue d’aboutir à une plus grande flexibilité de l’emploi, préconisation phare de tous les experts depuis des décennies, a eu pour effet d’augmenter les emplois précaires et d’aggraver des inégalités. Et il n’est pas sûr que les modèles de «flexisécurité», mis en avant par la Commission européenne et bon nombre de gouvernements nationaux pour compenser les effets de cette souplesse par des stratégies de formation, des politiques actives du marché du travail et de nouvelles protections sociales, puissent vraiment résister aux pressions de la mondialisation.
Ce sont ainsi tous les équilibres sociaux qui se modifient. La dernière étude de l’APEC explique que chez les cadres, l’organisation du travail met de plus en plus l’accent sur l’autonomie, la responsabilité, la différenciation des revenus. Huit augmentations de salaire sur dix proviennent désormais d’augmentation individuelles, les revalorisations collectives n’existant quasiment plus. Résultat en 2007, la moitié des cadres ont perdu du pouvoir d’achat. La Banque de France explique quant à elle que, plus en bas de l’échelle sociale, la part des personnes en situation de surendettement «passif», c’est-à-dire suite à une perte d’emploi, une maladie etc., s’accroît d’année en année. La DARES a pour sa part décidé de se pencher sur le financement de la protection sociale, et note une forte hausse du poids supporté par les ménages : en 1990, ces derniers contribuaient à hauteur de 31 % au financement de la protection sociale, les entreprises à hauteur de 42 %. En 2006, la proportion est presque inverse : 40 % pour les ménages, 36 % pour les entreprises.
Au final, les fragilités et les frustrations s’accroissent : l’INSEE note que 1,6 millions de personnes sont insatisfaites de leur emploi (en grande partie pour des questions de rémunération ou de stabilité) et souhaitaient en changer, et que 770 000 personnes déclarées comme «inactives» souhaiterait en fait trouver un emploi, ce qui pourrait amener à les comptabiliser comme chômeurs.
Injustice réelle et ’’sentiment d’injustice’’
Un tel déferlement d’études amène à s’interroger sur les conséquences sociales de ces phénomènes. L’OCDE note que les résultats des études montrent souvent que l’augmentation des inégalités n’a en fait «pas un caractère aussi spectaculaire qu’on le pense généralement». C’est «l’effet Gala», du nom du magazine où se trouve étalée la vie des très riches qui le sont devenus encore plus et qui focalisent l’attention des médias. Mais cela ne doit pas amener à en minorer les conséquences politiques : «Ce n’est pas pour autant que cela n’a pas d’importance – si les gens se préoccupent des inégalités c’est notamment parce qu’ils se préoccupent de justice. Or, une grande partie de la population estime que les revenus d’une petite minorité témoignent d’une très grande injustice» affirme l’étude.
Les rémunérations des dirigeants sont évidemment ici pointées en exemples désastreux : «une évolution fondamentale fut l’utilisation des systèmes de ‘rémunération basée sur la performance’ pour les cadres dirigeants et les chefs d’entreprise» explique l’OIT dans son rapport. «Le résultat a été une hausse démesurée des salaires des dirigeants. Aux Etats-Unis par exemple, entre 2003 et 2007, la rémunération des directeurs généraux a augmenté en termes réels de 45%, comparé à moins de 3% pour le travailleur moyen». Sentiment d’injustice d’autant plus exacerbé qu’aucune justification économique sérieuse ne peut être avancée : «les études montrent que ces systèmes ont engendré des effets très modérés, voir inexistants sur la performance des entreprises».
Un sondage de la BBC réalisé dans 34 pays vient confirmer ces phénomènes : pour les deux tiers des populations, les évolutions économiques de ces dernières années n’ont pas été justement partagées. Ce taux monte à près de 80 % en France. Or, comme le note l’OIT, «les conflits sociaux se multiplient quand les inégalités sont perçues comme excessives. Le soutien de l’opinion aux politiques de croissance s’érode si les catégories à bas salaires et les classes moyennes pensent que ces politiques font peu de choses pour améliorer leur situation alors qu’elles bénéficient aux catégories les mieux rémunérées».
La puissance publique responsable
Que faire ? L’OCDE reconnaît que le marché a tendance à creuser les inégalités, et que seule la puissance publique peut tenter de les atténuer : «si les gouvernements cessent d’essayer de contrebalancer les inégalités et ne dépensent plus autant en prestations sociales ou ne ciblent plus aussi étroitement la fiscalité et les transferts sur les personnes aux revenus les plus faibles, alors les inégalités augmenteront beaucoup plus rapidement». De fait, dans les pays développés, les pouvoirs publics ont alourdi au cours de ces dernières décennies les prélèvements fiscaux et augmenté les dépenses pour tenter de contrebalancer le creusement des inégalités. Mais augmenter sans cesse les prélèvements fiscaux ne peut être un équilibre durable. L’OCDE finit par adopter un langage qu’on ne lui connaissait pas : «la seule façon durable de réduire les inégalités est de mettre fin à la tendance sous-jacente au creusement des écarts sur le plan des salaires et des revenus du capital» affirme-t-elle. L’OIT enfonce le clou : dans deux tiers des pays, la part des salaires dans le revenu total a reculé au cours des vingt dernières années.
Les crise précédents ont montré que les destructions d’emploi engendrées par les crises financières ont des effets à long terme sur les groupes les plus vulnérables. Alors que le BIT estime que la crise pourrait mettre au chômage 20 millions de travailleurs en 2009, établissant un record historique de chômeurs de 210 millions de personnes dans le monde, nul doute qu’après avoir traité l’urgence de la crise financière, les gouvernements devront se pencher un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent sur la question sociale, et, là aussi, trouver de nouvelles régulations à long terme.
Clément Abélamine
27/10/2008
Publié par Boulevard Exterieur.
Conséquences sociales de la crise
Revue de presse française, NouvelObs
Chômage technique chez les constructeurs automobiles français, Agences - France Info
De la crise financière à la crise sociale, Boulevard Exterieur
Jean Ziegler : pour un "tribunal de Nuremberg" de la crise, Rue89
Les conditions de travail aujourd’hui, Fondation Copernic
Libération
La domination mondiale des idées libérales, à l'oeuvre depuis les années 80, arrive à un crépuscule. La chute des banques et de la Bourse en sont les symboles ; la progression des injustices à l'échelle planétaire en est le facteur principal et la récession qui commence le catalyseur. Partout les idées d'intervention publique, de régulation écologique et sociale, de solidarité et de volontarisme industriel sont à la hausse. La gauche française, qui a mis si longtemps à se convertir au réalisme, se trouve prise à contre-pied. Elle se rallie sur le tard à une économie de marché qui se précipite dans la crise. Ses électeurs en tirent les conséquences. (...) les principes les plus classiques de la social-démocratie, ceux qu'on disait dépassés par la mondialisation, sont plébiscités massivement. Dans le même mouvement, l'anticapitalisme radical renouvelé par l'altermondialisme trouve des soutiens croissants. La crise déplace les lignes vers la gauche. (...) La demande de justice sociale et d'action collective (...) ne pourra déboucher sans une stratégie nouvelle et un projet inédit.
Commentaires : Libération fut un acteur particulièrement propagandiste du néo-libéralisme. Lire :
• RIMBERT Pierre, Il y a quinze ans, « Vive la crise ! », Le Monde diplomatique
• "Vive la crise" : une pédagogie de la soumission, Là-bas si j'y suis
• MALER Henri, Libération, d'un Joffrin à l'autre, Acrimed
Ouest France
Face au risque de gangrène qui menace le corps de l'économie française, Nicolas Sarkozy, est contraint (de) changer radicalement de registre. Pourfendre avec brio les errements coupables du capitalisme financier à Toulon, New York ou Pékin est une chose. Répondre, concrètement, à l'angoisse du salarié licencié sans sommation et sans justification acceptable à Niort, Saint Brieuc, ou Segré en est une autre. Stigmatiser les spéculateurs sans visage, et à l'abri dans leurs paradis fiscaux, est à la portée du premier imprécateur venu. Réparer la casse humaine et sociale provoquée par la boulimie cynique des faux monnayeurs de la finance mondiale relève d'une expertise autrement plus délicate. Quand le chômage et le pouvoir d'achat menacent de plonger vers les abysses, sous les coups d'un agresseur d'autant plus odieux qu'il est anonyme, la dénonciation des dérives ravageuses du capitalisme n'est qu'une lointaine et maigre consolation, si elle en est une. Nicolas Sarkozy va devoir abandonner sa robe d'avocat imprécateur pour enfiler le bleu de chauffe, à domicile.
L'Union
Le candidat Sarkozy avait, fin 2006, lancé le volet social de sa campagne présidentielle avec la désormais célèbre évocation de " la France qui souffre mais veut vivre debout ". (...) Presque deux ans plus tard, la France va toujours debout, mais ceux qui souffrent courbent de plus en plus l'échine. Et les répercussions de la crise financière mondiale sur l'économie réelle qui s'annoncent - qui a pu penser sérieusement que cet ouragan balaierait les gros et épargnerait les petits ? - ont de quoi faire froid dans le dos à ceux qui peinent chaque mois pour joindre les deux bouts. (...) Maintenant, les Français attendent des actes. Il fallait des milliards pour sauver les banques ? C'est fait, même à contrecoeur. alors En contrepartie, les citoyens attendent aussi des milliards pour l'emploi, le pouvoir d'achat, les retraites, la santé, l'éducation, l'entreprise, la solidarité nationale, l'aménagement du territoire, etc. Bref, pour sauver la France, un plan de la même envergure que celui concocté pour sauver les banques"
Chômage technique chez les constructeurs automobiles français, Agences - France Info
Renault, Peugeot, Citroën... Les constructeurs automobiles français sont rattrapés par la crise. Ils ont annoncé en fin de semaine dernière des périodes de chômage partiel, sur la plupart de leurs sites. Objectif : réduire la production, pour faire face au ralentissement du marché.
De la crise financière à la crise sociale, Boulevard Exterieur
Le directeur général du BIT Juan Somavia se montre pressant : « Nous avons besoin d’une action rapide et coordonnée des gouvernements pour prévenir une crise sociale ». Après la crise financière puis la crise économique, la crise sociale ? Ces derniers temps, une succession de rapports et études de fond venant de tous horizons se sont penchés sur les évolutions des structures sociales sous l’effet du marché et de la dérégulation. Comme si la crise avait fait ressurgir les craintes que de fortes tensions sociales en germe depuis des années éclatent aujourd’hui. Les conclusions ne sont guère optimistes.
Article court, mais documenté.
Jean Ziegler : pour un "tribunal de Nuremberg" de la crise, Rue89
Le nouveau livre (Haine de l’Occident) de celui qui est aujourd’hui membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l‘homme de l’ONU, est un ouvrage dense, étayé de faits recueillis durant son activité à l’ONU.
Et Ziegler de resituer les quatre systèmes de domination de l’Occident au long des siècles: les conquêtes, l’esclavage et la traite, la colonisation et enfin "l’actuel ordre du capital occidental globalisé". Ces dominations terribles, auxquelles on ajoutera les actuels refus de repentance, de réparations et la confiance toujours indélébile du Nord envers l’idéologie libérale, c’est ce qui, pour Ziegler, a irrémédiablement rouvert la blessure.
La crise, pour Ziegler, c’est la révélation des "haines raisonnées". Des haines réfléchies, travaillées au Surmoi, et débarrassées des intégrismes dogmatiques. Qui viennent d’un "refus organisé et collectif à l’ordre meurtrier du monde". Ce peut être la victoire d’une rupture mémorielle (victoire électorale de Morales, premier président indien depuis 500 ans en Bolivie, pays essentiellement indien). Ou "une force historique qui va changer le monde".
Certes, la crise financière perpétue, cyniquement, la mainmise du libéralisme sur le monde, puisque ce système tente de s’établir comme son propre remède.
"La haine de l’Occident", ce ne sont pas que des chiffres, des faits et des cris. C’est, aussi, des ponts entre économie, militantisme et culture. Ce n’est pas le moindre des mérites du Suisse, ici, que de sans cesse illustrer ses bilans et ses dénonciations avec des penseurs, ou des poètes.
Écouter ou lire :
• La Haine de l’Occident - Entretien avec Jean Ziegler , Là-bas si j'y suis
• "La Haine de l'Occident", de Jean Ziegler : les fâcheuses approximations du Savonarole suisse, Le Monde
• Commentaires (payants) d'abonnés du Monde
• La haine de l'Occident : les raisons de ce désamour, IRIS
• Des temps de haine, A vue d'esprit — Radio Suisse Romande
• La haine de l'Occident (1), Contre-Feux
• La haine de l'Occident (2), Contre-Feux
Les conditions de travail aujourd’hui, Fondation Copernic
Entretien de Michel Gollac (sociologue au CREST et au Centre Maurice-Halbwachs) et Serge Volkoff (directeur de recherches au Centre d’études de l’emploi et animateur du Centre de recherches ergonomiques sur l’âge et les populations au travail, CREAPT) réalisé par Hélène Degoy, Louis Weber et Laurent Willemez.
Le travail change : évolutions techniques et organisationnelles, nouvelles formes d’emploi et de gestion des carrières. Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur la santé physique et mentale des salariés, au long de leurs parcours professionnels ? Quels sont les principaux facteurs de diversité des conditions de travail, entre catégories sociales, entre grands secteurs de l’économie, entre les âges et les sexes ? Va-t-on vers une amélioration des conditions de travail sous l’effet du progrès technique ou vers une détérioration générale ? Michel Gollac et Serge Volkoff, dont l’ouvrage Les conditions de travail aujourd’hui vient d’être actualisé et réédité (coll. Repères, La Découverte, 2007), répondent ici à nos questions.
Conséquences économiques de la crise
SAPIR Jacques, Réflexions sur les conséquences de la crise et les tendances économiques à venir, Recherche en histoire visuelle. Extraits :
Il ne fait guère de doute que les économies d’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord vont connaître une récession profonde et de longue durée. Celle-ci découle à la fois des conséquences de la crise financière et bancaire, et en particulier des formes brutales que prend aujourd’hui la contraction du crédit, mais aussi et surtout du fait que le fondement de cette crise est constitué, comme on l’a soutenu ailleurs, par une crise du mode de croissance néolibéral. Dans ces conditions, il apparaît comme une évidence que la conjonction de ces deux dimensions va entraîner une contraction profonde de l’activité.
Celle-ci durera tant que n’émergera pas une autre dynamique de croissance. Aujourd’hui, même si les pays émergents sont moins touchés que les pays développés, et même si la crise devrait se traduire par un ralentissement de la croissance (de 11% à 9% en Chine, de 8% à 6% en Russie), l’effet de traction de ces pays ne saurait à lui seul tirer hors de la crise les pays développés. Il est donc inévitable que des restructurations profondes se mettent en place dans ces économies. Elles affecteront aussi les pays émergents et, progressivement, c’est une autre configuration de l’économie mondiale qui émergera.
Racines et profondeur de la récession dans les économies développées
[...]
L'ensemble de ces éléments conduit à prévoir une récession importante ou «méchante» (nasty) selon Paul Krugman. Aux Etats-Unis, le PIB devrait reculer de 2% à 3% dès le 4e trimestre 2008 et ce pour une durée d'au moins 3 trimestres. L'effet se fera sentir d'abord au Mexique, et en particulier dans la zone frontalière des entreprises exportatrices mais aussi au Canada. C'est l'ensemble de la zone ALENA (ou NAFTA) qui devrait être en récession au début de 2009.
Dans la zone euro, la récession sera particulièrement sévère en Espagne et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, le PIB a déjà reculé de 0,5% dans le troisième trimestre, et le mouvement devrait s'amplifier durant l'hiver. L'effondrement des marchés de consommation de biens durables le montre. En dépit des mesures de soutien à l'économie, le PIB devrait reculer d'au moins 1,5%. L'Allemagne et la France vont aussi entrer en récession dès la fin de l'année 2008, et connaître le moment le plus difficile au début de 2009. L'effondrement des carnets de commandes dans l'industrie allemande est ici significatif. Le PIB pourrait reculer de 0,5% à 1%. L'Italie devrait connaître une baisse du PIB d'environ 1% à 1,5%. Les pays du Benelux seront aussi touchés, en particulier par la conjonction des récession allemandes et françaises.
Une récession de longue durée ?
Si la récession dans laquelle nous sommes entrés est appelée à être importante, on ne doit pas non plus en sous-estimer la durée. Contrairement aux affirmations fallacieuses de certains économistes "médiatiques" en 2007 ou au premier semestre de 2008, nous ne sommes pas dans un simple "cycle" économique. Cette crise est avant tout celle d'un modèle de croissance ou d'un mode d'accumulation qui s'est mis en place à partir des années 1980.
Contrairement au mode d'accumulation antérieur, il a été caractérisé par une capture presque totale des gains de productivité par les profits au détriment des salaires. Ceci a permis de développer les versements de dividendes aux actionnaires de manière considérable, et plus encore de développer les rendements des placements financiers. Ces derniers ont pu aussi progresser grâce à la déréglementation des opérations bancaires et financières qui a permis la mise en place de leviers de financement caractérisé par des rapports entre le capital initial et les fonds empruntés de 1 à 25 ou 30. Le recours à la titrisation des dettes a permis une dissémination du risque que l'on a confondu avec sa mutualisation. Elle a permis une baisse des taux d'intérêts rendant l'endettement d'autant plus facile et venant renforcer les pratiques d'effet de levier. La finance a fonctionné comme une trappe à valeur ajoutée. Dans un premier temps, ceci a conduit à de fortes hausses des prix des actifs, qu'ils soient mobiliers ou immobiliers.
[...]
Devant l'ampleur de la crise qui monte au sein des économies développées, et qui devrait se traduire par une récession sévère pour au moins deux ans dans le meilleur des cas, le rétablissement de protections douanières est indispensable. C'est aujourd'hui le seul moyen pour éviter que la déflation salariale n'entraîne les économies développées de la récession vers la dépression. Il serait opportun que ces mesures s'inspirent des principes de protectionnisme social et écologique que l'on a développé antérieurement.
Le retour au protectionnisme est aussi indispensable pour que puisse se reconstruire un rapport de forces permettant une inversion de la tendance actuelle du partage de la valeur ajoutée et pour reconnecter la progression des salaires à celle des gains de la productivité.
[...]
Le poids de l'endettement et ses conséquences
Si la crise actuelle va nécessairement accélérer le rééquilibrage économique perceptible depuis une décennie, elle va engendrer d'autres problèmes qui vont peser sur le contexte géoéconomique mondial. Le plus évident est indiscutablement celui de l'endettement. On a vu que le modèle néolibéral ne pouvait maintenir une croissance raisonnable (au-dessus de 2,5%) qu'au prix d'un endettement constant des ménages. En fait, les pays qui ont adopté ce modèle, que ce soit le Etats-Unis ou leurs clones européens ont atteint les limites absolues du modèle, ce qui explique la violence de la crise. Ils devront s'y résoudre, ou tenter de la combattre en accroissant fortement l'endettement public, au point de dépasser rapidement ici les pays qui avaient conservé le modèle européen traditionnel.
[...]
Le retour de l'inflation comme condition de la croissance
[...]
Il est très peu probable que l'épargne des pays émergents vienne acheter massivement ces nouvelles dettes émises par les pays développés. D'une part en raison de la montée, désormais inévitable, du protectionnisme qui réduira l'excédent commercial de ces pays (“inévitable” ou “indispensable” ? L'auteur préconisait plus haut "le rétablissement de protections douanières"). D'autre part, parce que le pivotement d'une logique de croissance extravertie, portée par la prédation sur le commerce international vers une logique introvertie, fondée sur le marché intérieur implique une réduction des taux d'épargne qui sont souvent – comme en Chine – excessifs. Les pays émergents devront d'une part accroître leur consommation au détriment de l'épargne pour trouver de nouveaux moteurs de croissance et d'autre part consacrer la plus grande part de leur épargne à investir chez eux.
[...]
Pour éviter que la récession ne se transforme en dépression, les économies occidentales n'auront pas d'autre choix que de revenir sur les avantages inouïs accordés à la rente contre le travail depuis les années 1980. Comme Keynes l'avait déjà indiqué, l'inflation va permettre aux entrepreneurs de se dégager de la «main-morte» du passé pour que la croissance reprenne, et elle sera l'euthanasie douce du rentier. Alors que des études ont déjà montré qu'une inflation trop faible faisait obstacle à la croissance, et qu'il y a en réalité un «taux d'inflation structurel» pour chaque économie, il est clair que l'inflation va jouer un rôle important dans le maintien de la croissance pour les prochaines années. Ceci rendra impératif de procéder à une bonne distinction entre déterminants structurels et déterminants monétaires de l'inflation. Mais une telle solution n'est pas sans conséquences profondes quant à l'organisation monétaire et financière du monde d'après la crise.
Le retour de l'État
[...]
De fait, les principaux pays développés vont être conduits à s'aligner sur des pratiques économiques qui ont été celles de pays émergents comme la Chine, la Russie ou le Brésil. Il deviendra d'ailleurs de plus en plus difficile de stigmatiser ces pratiques dans les forums internationaux dans la mesure où elles vont devenir courantes dans les pays occidentaux.
[...]
Le retour au contrôle souverain des États sur la politique monétaire
[...]
Ceci signifie la fin du dogme de l'indépendance des banques centrales tel qu'il a dominé la politique économique depuis plus d'une génération. Nous irons, sous une forme ou une autre à une re-nationalisation des banques centrales, ne serait-ce qu'en raison des mauvaises dettes qu'elles ont du accepter dans leur bilan depuis le début de 2008. En effet quand pour reconstituer la liquidité des banques on a décidé que les banques centrales prendraient en pension des titres que leurs remettraient les banques on a accepté un transferts à leur bilan d'une partie des créances "pourries" du système bancaire. Il faudra donc bien recapitaliser les banques centrales elles aussi. Si l'on ajoute à ce problème celui de la cohérence d'une politique économique dans les contraintes que l'on a énoncées et qui découlent de la crise, on voit bien que le statut actuel des banques centrales devient une impossibilité.
[...]
Quel futur pour l'euro ?
[...]
La solution, plutôt que de se résoudre à un éclatement total de la zone euro, pourrait être un système intermédiaire. Pour certains pays membres, l'euro deviendrait une monnaie de réserve, par rapport à laquelle leur monnaie nationale qu'ils auraient rétablis, serait convertible sur la base d'un taux fixe révisable de manière régulière. Les pays constituant le bloc le plus homogène pourrait eux conserver l'euro comme monnaie unique. On aurait une zone euro constituée de cercles concentriques, qui serait plus robuste et plus flexible pour faire face aux nouvelles contraintes. Ce système permettrait d'ailleurs plus facilement que la forme actuelle de l'euro une coordination avec d'autres monnaies et donc la constitution d'une zone de stabilité monétaire allant au-delà des frontières de l'UE.
Vers un nouveau Bretton Woods ?
[...] Penser la refonte du système monétaire et financier mondial est nécessaire, mais il s'agit d'une tâche de longue haleine qui ne saurait être accomplie dans la précipitation.
[...]
Le choix actuel est donc soit de tenter de maintenir un système mondial, mais qui ne pourra être construit que sur une monnaie "neutre" qui pourrait être un "panier" de différentes monnaies, soit de prendre acte d'une fragmentation du système avec émergences de blocs régionaux structurés autour de monnaies de réserve régionales, et tenter de coordonner ensuite ces ensembles régionaux.
[...]
Les deux principaux problèmes posés par la crise sont aujourd'hui la pénurie de liquidités entre les banques (le credit-crunch) et les mouvements spéculatifs induits par les Hedge-Funds et en général les institutions spéculatives. Ces deux problèmes impliquent la prise de mesures transitoires à relativement court terme.
Un changement immédiat du statut du FMI. La fonction de ce dernier devrait être la concertation entre les banques centrales pour l'émission des liquidités nécessaires au niveau mondial. Ceci implique que le FMI modifie au plus vite les règles de représentation des pays pour que ces derniers soient représentés au prorata de leur contribution au PIB mondial et à la population mondiale. Un directoire exécutif comprenant les Etats-Unis, la zone euro, la Russie, la Chine, l'Inde, un représentant des pays du Moyen-Orient, un représentant des pays d'Amérique Latine devrait être immédiatement constitué. Ce directoire devrait gérer les allocations de liquidité à court et moyen terme à travers une "caisse centrale" opérant à la fois sur le dollar, l'euro et le yen.
[...]
Le monde qui va sortir de cette crise sera très différent de celui que l'on a connu de 1980 à aujourd'hui. Non seulement les rapports des forces sont en train de changer et ceci dans l'ensemble des domaines, du militaire à l'économie, mais les représentations elles-mêmes vont se modifier. Cette crise est celle de l'idéologie néo-libérale. Les contraintes économiques qui vont découler de l'effondrement de l'économie de la dette mise en place dans les économies occidentales – et portée à son paroxysme aux Etats-Unis et dans les "clones" européens du modèle américain – entraîneront le retour de dynamiques inflationnistes importantes. Elles conduiront les États à reprendre le contrôle de leur politique monétaire et de leur politique de change. Nous assisterons dans les années qui viennent au retour de l'État comme acteur économique majeur (ce qu'il n'avait pas cessé d'être en réalité en Chine et en Russie), à la fin de l'indépendance des banques centrales et au retour de politiques de change plus ou moins pilotées en fonction des logiques de développement. Ceci ne sera d'ailleurs possible qu'à travers la mise en place de formes de contrôle sur les flux de capitaux limitant l'impact des mouvements de marché et de la spéculation sur les taux de change.
Dans cette révision fondamentale des conceptions, des politiques et des instruments que nous allons connaître, la question de la survie dans leur forme actuelle des institutions européennes sera rapidement posée.
Commentaires :
La publication de textes économiques de Jacques Sapir sur un site qui traite de la "recherche en histoire visuelle" relève plus de la connivence que de la cohérence. Voir la réponse d'André Gunthert.
Le problème est que l'auteur mélange analyse, hypothèse, prévision (ou prédiction ?) et préconisation. Son point de vue d'économiste "régulateur", curieusement centré sur l'Europe, lui fait perdre de vue les aspects géopolitiques et sociaux de la crise. Voir les rubriques Economie politique & Economie sociale.
Il ne fait guère de doute que les économies d’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord vont connaître une récession profonde et de longue durée. Celle-ci découle à la fois des conséquences de la crise financière et bancaire, et en particulier des formes brutales que prend aujourd’hui la contraction du crédit, mais aussi et surtout du fait que le fondement de cette crise est constitué, comme on l’a soutenu ailleurs, par une crise du mode de croissance néolibéral. Dans ces conditions, il apparaît comme une évidence que la conjonction de ces deux dimensions va entraîner une contraction profonde de l’activité.
Celle-ci durera tant que n’émergera pas une autre dynamique de croissance. Aujourd’hui, même si les pays émergents sont moins touchés que les pays développés, et même si la crise devrait se traduire par un ralentissement de la croissance (de 11% à 9% en Chine, de 8% à 6% en Russie), l’effet de traction de ces pays ne saurait à lui seul tirer hors de la crise les pays développés. Il est donc inévitable que des restructurations profondes se mettent en place dans ces économies. Elles affecteront aussi les pays émergents et, progressivement, c’est une autre configuration de l’économie mondiale qui émergera.
Racines et profondeur de la récession dans les économies développées
[...]
L'ensemble de ces éléments conduit à prévoir une récession importante ou «méchante» (nasty) selon Paul Krugman. Aux Etats-Unis, le PIB devrait reculer de 2% à 3% dès le 4e trimestre 2008 et ce pour une durée d'au moins 3 trimestres. L'effet se fera sentir d'abord au Mexique, et en particulier dans la zone frontalière des entreprises exportatrices mais aussi au Canada. C'est l'ensemble de la zone ALENA (ou NAFTA) qui devrait être en récession au début de 2009.
Dans la zone euro, la récession sera particulièrement sévère en Espagne et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, le PIB a déjà reculé de 0,5% dans le troisième trimestre, et le mouvement devrait s'amplifier durant l'hiver. L'effondrement des marchés de consommation de biens durables le montre. En dépit des mesures de soutien à l'économie, le PIB devrait reculer d'au moins 1,5%. L'Allemagne et la France vont aussi entrer en récession dès la fin de l'année 2008, et connaître le moment le plus difficile au début de 2009. L'effondrement des carnets de commandes dans l'industrie allemande est ici significatif. Le PIB pourrait reculer de 0,5% à 1%. L'Italie devrait connaître une baisse du PIB d'environ 1% à 1,5%. Les pays du Benelux seront aussi touchés, en particulier par la conjonction des récession allemandes et françaises.
Une récession de longue durée ?
Si la récession dans laquelle nous sommes entrés est appelée à être importante, on ne doit pas non plus en sous-estimer la durée. Contrairement aux affirmations fallacieuses de certains économistes "médiatiques" en 2007 ou au premier semestre de 2008, nous ne sommes pas dans un simple "cycle" économique. Cette crise est avant tout celle d'un modèle de croissance ou d'un mode d'accumulation qui s'est mis en place à partir des années 1980.
Contrairement au mode d'accumulation antérieur, il a été caractérisé par une capture presque totale des gains de productivité par les profits au détriment des salaires. Ceci a permis de développer les versements de dividendes aux actionnaires de manière considérable, et plus encore de développer les rendements des placements financiers. Ces derniers ont pu aussi progresser grâce à la déréglementation des opérations bancaires et financières qui a permis la mise en place de leviers de financement caractérisé par des rapports entre le capital initial et les fonds empruntés de 1 à 25 ou 30. Le recours à la titrisation des dettes a permis une dissémination du risque que l'on a confondu avec sa mutualisation. Elle a permis une baisse des taux d'intérêts rendant l'endettement d'autant plus facile et venant renforcer les pratiques d'effet de levier. La finance a fonctionné comme une trappe à valeur ajoutée. Dans un premier temps, ceci a conduit à de fortes hausses des prix des actifs, qu'ils soient mobiliers ou immobiliers.
[...]
Devant l'ampleur de la crise qui monte au sein des économies développées, et qui devrait se traduire par une récession sévère pour au moins deux ans dans le meilleur des cas, le rétablissement de protections douanières est indispensable. C'est aujourd'hui le seul moyen pour éviter que la déflation salariale n'entraîne les économies développées de la récession vers la dépression. Il serait opportun que ces mesures s'inspirent des principes de protectionnisme social et écologique que l'on a développé antérieurement.
Le retour au protectionnisme est aussi indispensable pour que puisse se reconstruire un rapport de forces permettant une inversion de la tendance actuelle du partage de la valeur ajoutée et pour reconnecter la progression des salaires à celle des gains de la productivité.
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Le poids de l'endettement et ses conséquences
Si la crise actuelle va nécessairement accélérer le rééquilibrage économique perceptible depuis une décennie, elle va engendrer d'autres problèmes qui vont peser sur le contexte géoéconomique mondial. Le plus évident est indiscutablement celui de l'endettement. On a vu que le modèle néolibéral ne pouvait maintenir une croissance raisonnable (au-dessus de 2,5%) qu'au prix d'un endettement constant des ménages. En fait, les pays qui ont adopté ce modèle, que ce soit le Etats-Unis ou leurs clones européens ont atteint les limites absolues du modèle, ce qui explique la violence de la crise. Ils devront s'y résoudre, ou tenter de la combattre en accroissant fortement l'endettement public, au point de dépasser rapidement ici les pays qui avaient conservé le modèle européen traditionnel.
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Le retour de l'inflation comme condition de la croissance
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Il est très peu probable que l'épargne des pays émergents vienne acheter massivement ces nouvelles dettes émises par les pays développés. D'une part en raison de la montée, désormais inévitable, du protectionnisme qui réduira l'excédent commercial de ces pays (“inévitable” ou “indispensable” ? L'auteur préconisait plus haut "le rétablissement de protections douanières"). D'autre part, parce que le pivotement d'une logique de croissance extravertie, portée par la prédation sur le commerce international vers une logique introvertie, fondée sur le marché intérieur implique une réduction des taux d'épargne qui sont souvent – comme en Chine – excessifs. Les pays émergents devront d'une part accroître leur consommation au détriment de l'épargne pour trouver de nouveaux moteurs de croissance et d'autre part consacrer la plus grande part de leur épargne à investir chez eux.
[...]
Pour éviter que la récession ne se transforme en dépression, les économies occidentales n'auront pas d'autre choix que de revenir sur les avantages inouïs accordés à la rente contre le travail depuis les années 1980. Comme Keynes l'avait déjà indiqué, l'inflation va permettre aux entrepreneurs de se dégager de la «main-morte» du passé pour que la croissance reprenne, et elle sera l'euthanasie douce du rentier. Alors que des études ont déjà montré qu'une inflation trop faible faisait obstacle à la croissance, et qu'il y a en réalité un «taux d'inflation structurel» pour chaque économie, il est clair que l'inflation va jouer un rôle important dans le maintien de la croissance pour les prochaines années. Ceci rendra impératif de procéder à une bonne distinction entre déterminants structurels et déterminants monétaires de l'inflation. Mais une telle solution n'est pas sans conséquences profondes quant à l'organisation monétaire et financière du monde d'après la crise.
Le retour de l'État
[...]
De fait, les principaux pays développés vont être conduits à s'aligner sur des pratiques économiques qui ont été celles de pays émergents comme la Chine, la Russie ou le Brésil. Il deviendra d'ailleurs de plus en plus difficile de stigmatiser ces pratiques dans les forums internationaux dans la mesure où elles vont devenir courantes dans les pays occidentaux.
[...]
Le retour au contrôle souverain des États sur la politique monétaire
[...]
Ceci signifie la fin du dogme de l'indépendance des banques centrales tel qu'il a dominé la politique économique depuis plus d'une génération. Nous irons, sous une forme ou une autre à une re-nationalisation des banques centrales, ne serait-ce qu'en raison des mauvaises dettes qu'elles ont du accepter dans leur bilan depuis le début de 2008. En effet quand pour reconstituer la liquidité des banques on a décidé que les banques centrales prendraient en pension des titres que leurs remettraient les banques on a accepté un transferts à leur bilan d'une partie des créances "pourries" du système bancaire. Il faudra donc bien recapitaliser les banques centrales elles aussi. Si l'on ajoute à ce problème celui de la cohérence d'une politique économique dans les contraintes que l'on a énoncées et qui découlent de la crise, on voit bien que le statut actuel des banques centrales devient une impossibilité.
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Quel futur pour l'euro ?
[...]
La solution, plutôt que de se résoudre à un éclatement total de la zone euro, pourrait être un système intermédiaire. Pour certains pays membres, l'euro deviendrait une monnaie de réserve, par rapport à laquelle leur monnaie nationale qu'ils auraient rétablis, serait convertible sur la base d'un taux fixe révisable de manière régulière. Les pays constituant le bloc le plus homogène pourrait eux conserver l'euro comme monnaie unique. On aurait une zone euro constituée de cercles concentriques, qui serait plus robuste et plus flexible pour faire face aux nouvelles contraintes. Ce système permettrait d'ailleurs plus facilement que la forme actuelle de l'euro une coordination avec d'autres monnaies et donc la constitution d'une zone de stabilité monétaire allant au-delà des frontières de l'UE.
Vers un nouveau Bretton Woods ?
[...] Penser la refonte du système monétaire et financier mondial est nécessaire, mais il s'agit d'une tâche de longue haleine qui ne saurait être accomplie dans la précipitation.
[...]
Le choix actuel est donc soit de tenter de maintenir un système mondial, mais qui ne pourra être construit que sur une monnaie "neutre" qui pourrait être un "panier" de différentes monnaies, soit de prendre acte d'une fragmentation du système avec émergences de blocs régionaux structurés autour de monnaies de réserve régionales, et tenter de coordonner ensuite ces ensembles régionaux.
[...]
Les deux principaux problèmes posés par la crise sont aujourd'hui la pénurie de liquidités entre les banques (le credit-crunch) et les mouvements spéculatifs induits par les Hedge-Funds et en général les institutions spéculatives. Ces deux problèmes impliquent la prise de mesures transitoires à relativement court terme.
Un changement immédiat du statut du FMI. La fonction de ce dernier devrait être la concertation entre les banques centrales pour l'émission des liquidités nécessaires au niveau mondial. Ceci implique que le FMI modifie au plus vite les règles de représentation des pays pour que ces derniers soient représentés au prorata de leur contribution au PIB mondial et à la population mondiale. Un directoire exécutif comprenant les Etats-Unis, la zone euro, la Russie, la Chine, l'Inde, un représentant des pays du Moyen-Orient, un représentant des pays d'Amérique Latine devrait être immédiatement constitué. Ce directoire devrait gérer les allocations de liquidité à court et moyen terme à travers une "caisse centrale" opérant à la fois sur le dollar, l'euro et le yen.
[...]
Le monde qui va sortir de cette crise sera très différent de celui que l'on a connu de 1980 à aujourd'hui. Non seulement les rapports des forces sont en train de changer et ceci dans l'ensemble des domaines, du militaire à l'économie, mais les représentations elles-mêmes vont se modifier. Cette crise est celle de l'idéologie néo-libérale. Les contraintes économiques qui vont découler de l'effondrement de l'économie de la dette mise en place dans les économies occidentales – et portée à son paroxysme aux Etats-Unis et dans les "clones" européens du modèle américain – entraîneront le retour de dynamiques inflationnistes importantes. Elles conduiront les États à reprendre le contrôle de leur politique monétaire et de leur politique de change. Nous assisterons dans les années qui viennent au retour de l'État comme acteur économique majeur (ce qu'il n'avait pas cessé d'être en réalité en Chine et en Russie), à la fin de l'indépendance des banques centrales et au retour de politiques de change plus ou moins pilotées en fonction des logiques de développement. Ceci ne sera d'ailleurs possible qu'à travers la mise en place de formes de contrôle sur les flux de capitaux limitant l'impact des mouvements de marché et de la spéculation sur les taux de change.
Dans cette révision fondamentale des conceptions, des politiques et des instruments que nous allons connaître, la question de la survie dans leur forme actuelle des institutions européennes sera rapidement posée.
Commentaires :
La publication de textes économiques de Jacques Sapir sur un site qui traite de la "recherche en histoire visuelle" relève plus de la connivence que de la cohérence. Voir la réponse d'André Gunthert.
Le problème est que l'auteur mélange analyse, hypothèse, prévision (ou prédiction ?) et préconisation. Son point de vue d'économiste "régulateur", curieusement centré sur l'Europe, lui fait perdre de vue les aspects géopolitiques et sociaux de la crise. Voir les rubriques Economie politique & Economie sociale.
26 octobre 2008
Jusqu’où s’élèvera la Chine ?
La Chine vient de réaliser coup sur coup deux opérations de prestige, fortement médiatisées, qui prouvent à ceux qui en doutaient encore qu’elle est redevenue une très grande puissance : la réussite, à la fois logistique et sportive d’un grand événement international, les JO de Pékin ; l’envoi dans l’espace de la fusée Longue Marche dans l’espace.
Dès lors, on peut avoir l’impression que rien n’arrêtera la Chine dans son entreprise de reconquête de la puissance passée. Elle n’est peut-être pas encore la superpuissance qu’elle souhaite être, mais elle est au moins le pays de tous les superlatifs. Jusqu’où ira-t-elle ?
Derrière cette question, il y en a en fait deux :
- jusqu’où ira l’approfondissement de la puissance chinoise : quelle dimension de la puissance manque à sa panoplie, qu’il lui faut construire pour bâtir une puissance globale ?
- jusqu’où géographiquement la Chine imposera-t-elle sa nouvelle puissance ? Jusqu’aux limites de l’écoumène ? Et même dans l’espace cosmique, là où se joue la bataille des Très Grands ?
C’est pourquoi il faudra rester très attentif, en cette fin d’année 2008 et l’année prochaine 2009, à la poursuite de l’ascension de la puissance chinoise. Un petit détour par l’astrologie chinoise n’est pas vain pour comprendre tous les enjeux de cette question : l’année 2008 était celle du rat, animal ambitieux, passionné, aimant la richesse : l’année 2009 sera celle du bœuf, animal déterminé, insoumis, dictatorial…
Faut-il dès lors craindre la Chine pour l’année à venir et guetter le moindre de ses agissements ?
Trois idées essentielles peuvent retenir notre attention quant à l’évolution de la puissance chinoise.
1. Ce qui est sûr, c’est que la Chine va poursuivre son « ascension pacifique » : un slogan lancé au début des années 2000 par le PCC et qui renoue avec la vision traditionnelle de la puissance.
Elle repose sur le commerce et plus globalement l’économie : la Chine est devenue récemment troisième puissance économique devant l’Allemagne.
Elle passe, sur les plans politique et diplomatique, par une nouvelle image de respectabilité. « La Chine ne sera jamais hégémonique » déclarait à sa prise de fonctions le nouveau président Hu Jintao. Elle se veut notamment rassurante sur la question de Taiwan : un rapprochement se dessine entre Taipeh et Taiwan depuis l’élection en mars dernier du candidat du Kuomintang Ma Ying-jeou, qui s’est déclaré en faveur d’une politique d’ouverture et de rapprochement avec Pékin. A suivre en 2009. Mais elle reste intraitable sur les questions de souveraineté nationale, quitte à brouiller le message envoyé aux Occidentaux, comme en témoigne la répression des événements du Tibet fin 2007.
Sur le plan militaire, la Chine se donne les moyens d’assurer sa sécurité. Elle poursuit un effort de modernisation de son armée, auquel elle alloue officiellement quelques 45 milliards de dollars annuels (sans doute beaucoup plus), pour résister à une éventuelle agression extérieure (notamment américaine). Elle développe une capacité de « seconde frappe » pour répondre à une attaque ennemie. Elle n’a jamais attaqué en premier dans son histoire, elle a toujours répondu à des agressions.
2. La Chine veut bâtir une puissance globale qui repose plus sur le soft power que sur le hard power.
En cela, elle renoue avec sa vision traditionnelle de sa puissance reposant sur le non-agir. Quand les Occidentaux jouent échecs et recherchent l’échec et mat, les Chinois jouent au go et veulent empêcher l’adversaire de jouer. Qu’entendre par puissance globale dans le cas de la Chine ?
Globale, parce que regroupant tous les attributs classiques de la puissance. C’est ce qu’on a montré dans le premier point : une puissance qui dispose des moyens de se faire respecter, qui est capable de contraindre si le besoin s’en fait sentir. Mais qui met surtout l’accent sur les nouvelles dimensions de la puissance, la capacité de séduire, d’attirer. Il est remarquable de voir qu’elle a normalisé ses relations diplomatiques avec nombre de ses anciens ennemis, qu’elle cherche à jouer le rôle d’arbitre dans maints conflits (Corée, Myanmar, Iran), qu’elle accepte de parler le langage des Occidentaux sur certains thèmes comme le développement durable (exposition universelle de Shanghai), tout en proposant aux pays en développement un modèle de « pouvoir fort mais éclairé ». En tout cas, elle parle en leur nom au sein du G20. Le fait que le soft power soit plus important pour elle témoigne qu’elle a repris confiance dans ses capacités.
Globale, parce que s’étendant dans le monde entier. La Chine prétend ainsi emboîter progressivement les « trois cercles de la puissance » : monde sinisé, Asie-Pacifique, puis reste du monde. Elle quadrille les routes stratégiques de mer de Chine du Sud au détroit d’Oman par l’océan Indien au moyen de la fameuse stratégie du « collier de perles ». Elle a ouvert une brèche diplomatique en Asie centrale avec l’OCS, fondé sur un nouveau partenariat énergétique et militaire avec la Russie. La « diplomatie du yuan » rend également possible la nouvelle présence chinoise en Afrique et en Amérique latine.
Globale, parce que s’établissant dans l’espace cosmique : avec le programme Shenzhou qui l’a menée en 2003 dans le cercle fermé des puissances capables de lancer des vols habités (avec Etats-Unis et Russie) et qui doit la mener à terme sur la Lune. C’est ce que veulent les Chinois, pour leur plus grande fierté.
3. Jusqu’où ira la Chine ? La réponse à cette question sera finalement donnée par les autres puissances qui font face au nouveau défi chinois.
En effet, les relations internationales se constituent fondamentalement d’actions et de réactions.
La réponse des autres puissances asiatiques. Elle est prudente. Notamment le Japon et l’Inde, qui risquent de voir les rapports de force déséquilibrés en leur défaveur.
- Le Japon craint d’être rattrapé puis dépassé économiquement, même si l’écart de richesse reste considérable entre les deux pays. Diplomatiquement, Tôkyô compte toujours sur le soutien de Washington mais cherche à s’autonomiser et continue d’équiper des Forces d’autodéfense peu nombreuses mais de mieux en mieux équipées. Reste la question du nucléaire militaire … Face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon a accepté le projet régional de BAM.
- L’Inde semble renouer avec des relations bilatérales plus chaleureuses depuis 2005 mais marquées par le double jeu : Pékin perpétue son alliance de revers avec le Pakistan et bloque le dossier indien à l’ONU par exemple, Dehli frappe à la porte de l’OCS tout en se rapprochant des Américains.
La réponse des Russes et des Européens.
- Les Russes voient tout l’intérêt économique qu’il y a à se rapprocher d’une Chine gourmande en énergie et en armes, et à tisser une alliance qui ferait contrepoids à l’hégémonisme américain. Faut-il s’inquiéter du 8/ 08 2008 ?
- Les Européens, de leur côté, peuvent et doivent utiliser le défi chinois pour mieux définir leur puissance et par là-même leur identité. La Chine est un partenaire commercial majeur, l’UE étant son premier client au monde.
La réponse des Américains. Ceux-ci sont divisés : faut-il craindre ou non l’ascension chinoise ? Certains voient d’un mauvais œil la « nouvelle alliance des autocraties » entre Chine et Russie pour reprendre la formule de Kagan et préparent la guerre à venir – au moins symbolique- avec Pékin… D’autres, optimistes, pensent que la Chine n’a d’autre stratégie que de réintégrer le concert des nations et de profiter de la mondialisation économique. Ce qui est sûr, c’est que la Chine veut rattraper les Etats-Unis et qu’elle s’en donne les moyens. Comme le disait Jiang Zemin, elle n’a d’autre choix pour un temps que de « danser avec le loup américain »… D’où la stratégie d’enveloppement actuelle.
Bref, la Chine a tout intérêt à poursuivre son développement dans un contexte de paix, elle a tout à gagner pour l’instant au maintien du statu quo : elle est en train de tirer tout les dividendes géopolitiques de sa formidable croissance économique et commerciale.
D’autant plus que cela lui permet de renouer avec ses traditions géostratégiques (Sun Tzu). Pas de péril jaune donc ! Contrairement à ce que pensent les Occidentaux, les Chinois n’affichent pas de volonté de puissance et de domination.
Autre tradition en revanche plus inquiétante, une politique de force à l’égard de ses multiples nationalités. La Chine n’est pas un état de droits mais un état de lois. La vraie confrontation pourrait avoir lieu à l’intérieur : la Chine contre les Chinois. Voilà le vrai péril.
Cédric Tellenne, professeur en ESC aux lycées Sainte Geneviève et Saint Jean de Douai
9 octobre 2008
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir.
Publié par Géopolitique.
Dès lors, on peut avoir l’impression que rien n’arrêtera la Chine dans son entreprise de reconquête de la puissance passée. Elle n’est peut-être pas encore la superpuissance qu’elle souhaite être, mais elle est au moins le pays de tous les superlatifs. Jusqu’où ira-t-elle ?
Derrière cette question, il y en a en fait deux :
- jusqu’où ira l’approfondissement de la puissance chinoise : quelle dimension de la puissance manque à sa panoplie, qu’il lui faut construire pour bâtir une puissance globale ?
- jusqu’où géographiquement la Chine imposera-t-elle sa nouvelle puissance ? Jusqu’aux limites de l’écoumène ? Et même dans l’espace cosmique, là où se joue la bataille des Très Grands ?
C’est pourquoi il faudra rester très attentif, en cette fin d’année 2008 et l’année prochaine 2009, à la poursuite de l’ascension de la puissance chinoise. Un petit détour par l’astrologie chinoise n’est pas vain pour comprendre tous les enjeux de cette question : l’année 2008 était celle du rat, animal ambitieux, passionné, aimant la richesse : l’année 2009 sera celle du bœuf, animal déterminé, insoumis, dictatorial…
Faut-il dès lors craindre la Chine pour l’année à venir et guetter le moindre de ses agissements ?
Trois idées essentielles peuvent retenir notre attention quant à l’évolution de la puissance chinoise.
1. Ce qui est sûr, c’est que la Chine va poursuivre son « ascension pacifique » : un slogan lancé au début des années 2000 par le PCC et qui renoue avec la vision traditionnelle de la puissance.
Elle repose sur le commerce et plus globalement l’économie : la Chine est devenue récemment troisième puissance économique devant l’Allemagne.
Elle passe, sur les plans politique et diplomatique, par une nouvelle image de respectabilité. « La Chine ne sera jamais hégémonique » déclarait à sa prise de fonctions le nouveau président Hu Jintao. Elle se veut notamment rassurante sur la question de Taiwan : un rapprochement se dessine entre Taipeh et Taiwan depuis l’élection en mars dernier du candidat du Kuomintang Ma Ying-jeou, qui s’est déclaré en faveur d’une politique d’ouverture et de rapprochement avec Pékin. A suivre en 2009. Mais elle reste intraitable sur les questions de souveraineté nationale, quitte à brouiller le message envoyé aux Occidentaux, comme en témoigne la répression des événements du Tibet fin 2007.
Sur le plan militaire, la Chine se donne les moyens d’assurer sa sécurité. Elle poursuit un effort de modernisation de son armée, auquel elle alloue officiellement quelques 45 milliards de dollars annuels (sans doute beaucoup plus), pour résister à une éventuelle agression extérieure (notamment américaine). Elle développe une capacité de « seconde frappe » pour répondre à une attaque ennemie. Elle n’a jamais attaqué en premier dans son histoire, elle a toujours répondu à des agressions.
2. La Chine veut bâtir une puissance globale qui repose plus sur le soft power que sur le hard power.
En cela, elle renoue avec sa vision traditionnelle de sa puissance reposant sur le non-agir. Quand les Occidentaux jouent échecs et recherchent l’échec et mat, les Chinois jouent au go et veulent empêcher l’adversaire de jouer. Qu’entendre par puissance globale dans le cas de la Chine ?
Globale, parce que regroupant tous les attributs classiques de la puissance. C’est ce qu’on a montré dans le premier point : une puissance qui dispose des moyens de se faire respecter, qui est capable de contraindre si le besoin s’en fait sentir. Mais qui met surtout l’accent sur les nouvelles dimensions de la puissance, la capacité de séduire, d’attirer. Il est remarquable de voir qu’elle a normalisé ses relations diplomatiques avec nombre de ses anciens ennemis, qu’elle cherche à jouer le rôle d’arbitre dans maints conflits (Corée, Myanmar, Iran), qu’elle accepte de parler le langage des Occidentaux sur certains thèmes comme le développement durable (exposition universelle de Shanghai), tout en proposant aux pays en développement un modèle de « pouvoir fort mais éclairé ». En tout cas, elle parle en leur nom au sein du G20. Le fait que le soft power soit plus important pour elle témoigne qu’elle a repris confiance dans ses capacités.
Globale, parce que s’étendant dans le monde entier. La Chine prétend ainsi emboîter progressivement les « trois cercles de la puissance » : monde sinisé, Asie-Pacifique, puis reste du monde. Elle quadrille les routes stratégiques de mer de Chine du Sud au détroit d’Oman par l’océan Indien au moyen de la fameuse stratégie du « collier de perles ». Elle a ouvert une brèche diplomatique en Asie centrale avec l’OCS, fondé sur un nouveau partenariat énergétique et militaire avec la Russie. La « diplomatie du yuan » rend également possible la nouvelle présence chinoise en Afrique et en Amérique latine.
Globale, parce que s’établissant dans l’espace cosmique : avec le programme Shenzhou qui l’a menée en 2003 dans le cercle fermé des puissances capables de lancer des vols habités (avec Etats-Unis et Russie) et qui doit la mener à terme sur la Lune. C’est ce que veulent les Chinois, pour leur plus grande fierté.
3. Jusqu’où ira la Chine ? La réponse à cette question sera finalement donnée par les autres puissances qui font face au nouveau défi chinois.
En effet, les relations internationales se constituent fondamentalement d’actions et de réactions.
La réponse des autres puissances asiatiques. Elle est prudente. Notamment le Japon et l’Inde, qui risquent de voir les rapports de force déséquilibrés en leur défaveur.
- Le Japon craint d’être rattrapé puis dépassé économiquement, même si l’écart de richesse reste considérable entre les deux pays. Diplomatiquement, Tôkyô compte toujours sur le soutien de Washington mais cherche à s’autonomiser et continue d’équiper des Forces d’autodéfense peu nombreuses mais de mieux en mieux équipées. Reste la question du nucléaire militaire … Face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon a accepté le projet régional de BAM.
- L’Inde semble renouer avec des relations bilatérales plus chaleureuses depuis 2005 mais marquées par le double jeu : Pékin perpétue son alliance de revers avec le Pakistan et bloque le dossier indien à l’ONU par exemple, Dehli frappe à la porte de l’OCS tout en se rapprochant des Américains.
La réponse des Russes et des Européens.
- Les Russes voient tout l’intérêt économique qu’il y a à se rapprocher d’une Chine gourmande en énergie et en armes, et à tisser une alliance qui ferait contrepoids à l’hégémonisme américain. Faut-il s’inquiéter du 8/ 08 2008 ?
- Les Européens, de leur côté, peuvent et doivent utiliser le défi chinois pour mieux définir leur puissance et par là-même leur identité. La Chine est un partenaire commercial majeur, l’UE étant son premier client au monde.
La réponse des Américains. Ceux-ci sont divisés : faut-il craindre ou non l’ascension chinoise ? Certains voient d’un mauvais œil la « nouvelle alliance des autocraties » entre Chine et Russie pour reprendre la formule de Kagan et préparent la guerre à venir – au moins symbolique- avec Pékin… D’autres, optimistes, pensent que la Chine n’a d’autre stratégie que de réintégrer le concert des nations et de profiter de la mondialisation économique. Ce qui est sûr, c’est que la Chine veut rattraper les Etats-Unis et qu’elle s’en donne les moyens. Comme le disait Jiang Zemin, elle n’a d’autre choix pour un temps que de « danser avec le loup américain »… D’où la stratégie d’enveloppement actuelle.
Bref, la Chine a tout intérêt à poursuivre son développement dans un contexte de paix, elle a tout à gagner pour l’instant au maintien du statu quo : elle est en train de tirer tout les dividendes géopolitiques de sa formidable croissance économique et commerciale.
D’autant plus que cela lui permet de renouer avec ses traditions géostratégiques (Sun Tzu). Pas de péril jaune donc ! Contrairement à ce que pensent les Occidentaux, les Chinois n’affichent pas de volonté de puissance et de domination.
Autre tradition en revanche plus inquiétante, une politique de force à l’égard de ses multiples nationalités. La Chine n’est pas un état de droits mais un état de lois. La vraie confrontation pourrait avoir lieu à l’intérieur : la Chine contre les Chinois. Voilà le vrai péril.
Cédric Tellenne, professeur en ESC aux lycées Sainte Geneviève et Saint Jean de Douai
9 octobre 2008
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir.
Publié par Géopolitique.
Les États-Unis désirent l'aide de la Chine, mais pour faire quoi ?
Après l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, il n’y eut plus de grands pays à oser contredire ces gens. Sauf la Chine, peut-être. Et encore, sans donner de la voix. N’empêche que Rice a quand même estimé que la Chine constituait un danger et qu’il fallait donc la traiter en tant que telle. Durant la campagne électorale de 2000, qui allait amener Bush Jr pour le première fois à la Maison-Blanche, Rice avait dit : « La Chine est pour nous une rival stratégique et non une partenaire stratégique. »
Mais, à partir de septembre 2005, la politique de confrontation est mise au point. Robert Zoellick tient un discours à l’adresse de la commission parlementaire américaine qui suit les relations entre les États-Unis et la Chine. Il dit : « Nous devons encourager la Chine à se muer en coparticipante qui se comportera de façon responsable. En tant que coparticipante responsable de la communauté internationale, la Chine serait plus qu’un membre, elle soutiendrait avec nous le système international qui a permis son succès. » De rivale stratégique à coparticipante responsable, c’est là toute une transition.
En décembre 2007, alors que le ciel au-dessus du système financier et industriel de l’Occident est chargé de sombres nuées d’orage, Zoellick déclare : « La Chine est un moteur de croissance dans le monde. Elle peut nous aider à éviter une récession mondiale. L’économie chinoise et l’économie mondiale sont liées l’une à l’autre. Nous devons dès maintenant agir conformément à notre concept de coparticipante responsable. »
Le 6 octobre de cette année 2008, Zoellick dit encore : « La crise financière mondiale est un appel à une collaboration plus étendue entre un plus grand nombre de pays. Le G7 ne fonctionne pas. » Le G7, c’est le club des sept pays les plus riches, sous la direction des États-Unis. Les autres États membres sont la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon, la France, l’Italie et le Canada. D’après Zoellick, la Chine devrait en être, mais aussi l’Inde, l’Afrique du Sud, la Russie, l’Arabie saoudite et le Brésil. Zoellick d’ajouter : « Le nouveau multilatéralisme doit s’adapter à la présente époque. Il doit assembler la force des divers acteurs et institutions. »
Les Américains sont dans une impasse en Afghanistan. Voilà sept ans qu’ils y font la guerre, sans la moindre perspective de victoire. En Irak, la situation n’offre pas la moindre perspective non plus. Les États-Unis injectent sans succès des centaines de milliards de dollars dans une guerre qu’on a justifiée par une série de mensonges à propos d’armes de destruction massive. La guerre a balayé Saddam Hussein, mais bien plus encore l’autorité morale des États-Unis dans le monde.
L’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie en ont soupé, du concept de Washington. C’est la recette du Fonds monétaire international : dérégulation, démantèlement du secteur social, diminution des salaires et des allocations sociales, liberté maximale et impôts minimaux pour les entreprises occidentales. Cette recette n’a amené aucune amélioration à la situation économique de ces pays. C’est l’inverse, qui s’est produit : l’Argentine a presque connu la faillite et, dans plusieurs pays asiatiques, une crise dévastatrice a éclaté en 1997.
Ainsi, ces cinq dernières années, la Chine a-t-elle été de plus en plus aux premières loges, sur le plan international. De ce fait, la tactique de Robert Zoellick et consorts visant à faire de ce pays un coparticipant responsable n’a cessé de gagner des partisans, aux États-Unis.
Maintenant que le monde politique et les milieux des affaires des États-Unis regardent avec effroi et désespoir les tableaux des cours de Wall Street, c’est encore davantage le cas. Le 1er octobre dernier, la Chine avait une réserve de 1.900 milliards de dollars en devises étrangères. La majeure partie, 1.300 milliards, était constituée de dollars. (Ce sont d’ailleurs ces réserves qui, en grande partie, protègent la Chine contre la crise qui sévit en Occident.) Cette masse d’argent viendrait bien à point pour aider les autorités américaines et ouest-européennes via des injections de centaines de milliards de dollars dans le système financier.
Le 9 octobre, le chroniqueur Philip Stephens écrivait dans le Financial Times : « L’actuelle crise financière annonce le début d’un nouvel ordre politique mondial. Durant deux siècles, les États-Unis et l’Europe occidentale ont pu dominer sur le plan économique, politique et culturel. Ce temps est révolu. »
Maintenant que l’unipolarité américaine est révolue, une autre approche des États-Unis est nécessaire afin de sauver leur position de leader mondial. D’où le concept de « coparticipant – ou acteur – responsable ».
Qu’attendent les Américains de la Chine ? En bref, ceci : les États-Unis veulent que la Chine s’intègre dans les organisations et les règles du jeu qui déterminent l’ordre international actuel. Cela se concrétise sur de nombreux terrains.
L’objectif, de la sorte, est formulé : le concept de « coparticipation responsable » veut se servir de la Chine afin de renforcer l’ordre international existant, un ordre placé sous la direction des États-Unis et qui fonctionne selon les règles énoncées par les États-Unis et l’Europe. Comme l’écrit le vice-ministre Thomas Christensen : « La Chine ne peut réussir que si elle contribue à la bonne marche du système mondial, auquel elle doit tant. Je pense que la Chine se rend compte et se rendra compte de plus en plus que, plus elle deviendra une composante du système mondial, plus ses intérêts coïncideront avec ceux des autres acteurs, tels les Etats-Unis. »
Les Chinois se rendent compte que les Américains changent de politique afin de pouvoir garder leur propre rôle et ne pas modifier le caractère des relations économiques Nord-Sud. Wang Yiwei, de la section des Études internationales de l’université de Fudan, déclare : « Le concept de ‘coparticipation responsable’, c’est comme une longue ligne de pêche avec laquelle on veut attraper un gros poisson. Ce gros poisson, c’est le rapport à la Chine dans le cadre de l’ordre international dirigée par les États-Unis. » De son côté, Ruan Zongze, de l’Institut chinois des Études internationales écrit dans le quotidien du Parti communiste : « Le concept montre clairement que Washington ne veut toujours pas renoncer à ses efforts en vue de faire valoir partout dans le monde sa propre conception de la démocratie. En quel sens s’agit-il alors d’un changement fondamental de la politique étrangère américaine ? Peut-être ne sont-ce après tout que des mots dans le vent, comme Bob Dylan l’a chanté jadis… »
Les trois principes fondamentaux de la politique étrangère chinoise sont : tous les pays sont égaux, pas d’ingérence dans les affaires internes les uns des autres, des relations qui sont basées sur l'avantage mutuel. Il va de soi que ces trois principes vont carrément à l’encontre des objectifs et de la pratique de la politique étrangère américaine. Du point de vue américain, il y a les grandes puissances (et une puissance exceptionnellement grande étant les États-Unis eux-mêmes), tous les pays du monde doivent respecter les valeurs et les normes définies par la « communauté internationale » et les relations doivent avant toute chose servir les intérêts américains.
La Chine entend renforcer au maximum les relations avec les États-Unis, mais sur un pied d’égalité, sans que les États-Unis mettent le nez dans la politique intérieure chinoise, et en partant d’un avantage mutuel.
En avril 2006, Hu Jintao disait : « La toute première priorité de la Chine est son propre développement économique et l’amélioration de la prospérité et du bien-être de sa population. Ce faisant, la Chine sert au mieux les intérêts fondamentaux, tant de la population chinoise que des peuples du monde. Et, de la sorte, la Chine sert au mieux le rôle responsable et constructif consistant à promouvoir au mieux de ses possibilités le développement à l’échelle mondiale et la paix planétaire. »
Aujourd’hui, la Chine dit : notre contribution à la solution de la crise financière et économique consiste en nos efforts maximaux pour pousser vers l’avant le développement socioéconomique de la Chine. Le pays entend encore accroître considérablement la consommation interne en réduisant les tarifs de la TVA (alors que, pendant ce temps, le gouvernement belge augmente les accises sur l’essence), en doublant le revenu des 700 millions de paysans, en augmentant le salaire minimal, en améliorant la sécurité sociale… Cette année, l’économie chinoise va croître de plus de 9 pour cent. De la sorte, l’économie chinoise est le numéro un incontesté en tant que locomotive de l’économie mondiale.
FRANSSEN Peter
24 octobre 2008
Publié par Mondialisation
Mais, à partir de septembre 2005, la politique de confrontation est mise au point. Robert Zoellick tient un discours à l’adresse de la commission parlementaire américaine qui suit les relations entre les États-Unis et la Chine. Il dit : « Nous devons encourager la Chine à se muer en coparticipante qui se comportera de façon responsable. En tant que coparticipante responsable de la communauté internationale, la Chine serait plus qu’un membre, elle soutiendrait avec nous le système international qui a permis son succès. » De rivale stratégique à coparticipante responsable, c’est là toute une transition.
En décembre 2007, alors que le ciel au-dessus du système financier et industriel de l’Occident est chargé de sombres nuées d’orage, Zoellick déclare : « La Chine est un moteur de croissance dans le monde. Elle peut nous aider à éviter une récession mondiale. L’économie chinoise et l’économie mondiale sont liées l’une à l’autre. Nous devons dès maintenant agir conformément à notre concept de coparticipante responsable. »
Le 6 octobre de cette année 2008, Zoellick dit encore : « La crise financière mondiale est un appel à une collaboration plus étendue entre un plus grand nombre de pays. Le G7 ne fonctionne pas. » Le G7, c’est le club des sept pays les plus riches, sous la direction des États-Unis. Les autres États membres sont la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon, la France, l’Italie et le Canada. D’après Zoellick, la Chine devrait en être, mais aussi l’Inde, l’Afrique du Sud, la Russie, l’Arabie saoudite et le Brésil. Zoellick d’ajouter : « Le nouveau multilatéralisme doit s’adapter à la présente époque. Il doit assembler la force des divers acteurs et institutions. »
Les Américains sont dans une impasse en Afghanistan. Voilà sept ans qu’ils y font la guerre, sans la moindre perspective de victoire. En Irak, la situation n’offre pas la moindre perspective non plus. Les États-Unis injectent sans succès des centaines de milliards de dollars dans une guerre qu’on a justifiée par une série de mensonges à propos d’armes de destruction massive. La guerre a balayé Saddam Hussein, mais bien plus encore l’autorité morale des États-Unis dans le monde.
L’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie en ont soupé, du concept de Washington. C’est la recette du Fonds monétaire international : dérégulation, démantèlement du secteur social, diminution des salaires et des allocations sociales, liberté maximale et impôts minimaux pour les entreprises occidentales. Cette recette n’a amené aucune amélioration à la situation économique de ces pays. C’est l’inverse, qui s’est produit : l’Argentine a presque connu la faillite et, dans plusieurs pays asiatiques, une crise dévastatrice a éclaté en 1997.
Ainsi, ces cinq dernières années, la Chine a-t-elle été de plus en plus aux premières loges, sur le plan international. De ce fait, la tactique de Robert Zoellick et consorts visant à faire de ce pays un coparticipant responsable n’a cessé de gagner des partisans, aux États-Unis.
Maintenant que le monde politique et les milieux des affaires des États-Unis regardent avec effroi et désespoir les tableaux des cours de Wall Street, c’est encore davantage le cas. Le 1er octobre dernier, la Chine avait une réserve de 1.900 milliards de dollars en devises étrangères. La majeure partie, 1.300 milliards, était constituée de dollars. (Ce sont d’ailleurs ces réserves qui, en grande partie, protègent la Chine contre la crise qui sévit en Occident.) Cette masse d’argent viendrait bien à point pour aider les autorités américaines et ouest-européennes via des injections de centaines de milliards de dollars dans le système financier.
Le 9 octobre, le chroniqueur Philip Stephens écrivait dans le Financial Times : « L’actuelle crise financière annonce le début d’un nouvel ordre politique mondial. Durant deux siècles, les États-Unis et l’Europe occidentale ont pu dominer sur le plan économique, politique et culturel. Ce temps est révolu. »
Maintenant que l’unipolarité américaine est révolue, une autre approche des États-Unis est nécessaire afin de sauver leur position de leader mondial. D’où le concept de « coparticipant – ou acteur – responsable ».
Qu’attendent les Américains de la Chine ? En bref, ceci : les États-Unis veulent que la Chine s’intègre dans les organisations et les règles du jeu qui déterminent l’ordre international actuel. Cela se concrétise sur de nombreux terrains.
L’objectif, de la sorte, est formulé : le concept de « coparticipation responsable » veut se servir de la Chine afin de renforcer l’ordre international existant, un ordre placé sous la direction des États-Unis et qui fonctionne selon les règles énoncées par les États-Unis et l’Europe. Comme l’écrit le vice-ministre Thomas Christensen : « La Chine ne peut réussir que si elle contribue à la bonne marche du système mondial, auquel elle doit tant. Je pense que la Chine se rend compte et se rendra compte de plus en plus que, plus elle deviendra une composante du système mondial, plus ses intérêts coïncideront avec ceux des autres acteurs, tels les Etats-Unis. »
Les Chinois se rendent compte que les Américains changent de politique afin de pouvoir garder leur propre rôle et ne pas modifier le caractère des relations économiques Nord-Sud. Wang Yiwei, de la section des Études internationales de l’université de Fudan, déclare : « Le concept de ‘coparticipation responsable’, c’est comme une longue ligne de pêche avec laquelle on veut attraper un gros poisson. Ce gros poisson, c’est le rapport à la Chine dans le cadre de l’ordre international dirigée par les États-Unis. » De son côté, Ruan Zongze, de l’Institut chinois des Études internationales écrit dans le quotidien du Parti communiste : « Le concept montre clairement que Washington ne veut toujours pas renoncer à ses efforts en vue de faire valoir partout dans le monde sa propre conception de la démocratie. En quel sens s’agit-il alors d’un changement fondamental de la politique étrangère américaine ? Peut-être ne sont-ce après tout que des mots dans le vent, comme Bob Dylan l’a chanté jadis… »
Les trois principes fondamentaux de la politique étrangère chinoise sont : tous les pays sont égaux, pas d’ingérence dans les affaires internes les uns des autres, des relations qui sont basées sur l'avantage mutuel. Il va de soi que ces trois principes vont carrément à l’encontre des objectifs et de la pratique de la politique étrangère américaine. Du point de vue américain, il y a les grandes puissances (et une puissance exceptionnellement grande étant les États-Unis eux-mêmes), tous les pays du monde doivent respecter les valeurs et les normes définies par la « communauté internationale » et les relations doivent avant toute chose servir les intérêts américains.
La Chine entend renforcer au maximum les relations avec les États-Unis, mais sur un pied d’égalité, sans que les États-Unis mettent le nez dans la politique intérieure chinoise, et en partant d’un avantage mutuel.
En avril 2006, Hu Jintao disait : « La toute première priorité de la Chine est son propre développement économique et l’amélioration de la prospérité et du bien-être de sa population. Ce faisant, la Chine sert au mieux les intérêts fondamentaux, tant de la population chinoise que des peuples du monde. Et, de la sorte, la Chine sert au mieux le rôle responsable et constructif consistant à promouvoir au mieux de ses possibilités le développement à l’échelle mondiale et la paix planétaire. »
Aujourd’hui, la Chine dit : notre contribution à la solution de la crise financière et économique consiste en nos efforts maximaux pour pousser vers l’avant le développement socioéconomique de la Chine. Le pays entend encore accroître considérablement la consommation interne en réduisant les tarifs de la TVA (alors que, pendant ce temps, le gouvernement belge augmente les accises sur l’essence), en doublant le revenu des 700 millions de paysans, en augmentant le salaire minimal, en améliorant la sécurité sociale… Cette année, l’économie chinoise va croître de plus de 9 pour cent. De la sorte, l’économie chinoise est le numéro un incontesté en tant que locomotive de l’économie mondiale.
FRANSSEN Peter
24 octobre 2008
Publié par Mondialisation
Semaine cruciale pour les marchés financiers
Crise économique : semaine cruciale pour les marchés financiers, AFP - Yahoo! Actualités
« Les USA ont pillé les richesses du monde grâce à la domination du dollar », accuse une tribune publiée par le Quotidien du Peuple, ContreInfo
Hu Jintao rencontre le Premier Ministre indien Singh, Xinhua
Crises financières : Law ou le capitalisme d’Etat (1), Histoire Mon Amour
Crises financières : Law ou le capitalisme d’Etat (2), Histoire Mon Amour
Les marchés financiers se préparent à une semaine très difficile face à une crise financière historique qui continue d'enfoncer l'économie mondiale dans la récession.
Dans l'attente du grand sommet du G20 de Washington le 15 novembre visant à réformer le système financier mondial, les inquiétudes continuaient de se propager à l'économie réelle dans le monde entier.
Le gouverneur de la Banque centrale de Chine a indiqué dimanche que la Chine, sans sous-estimer l'impact de la crise, disposait d'une économie assez forte pour la surmonter, mais dans le sud du pays des milliers d'usines sont menacées de fermeture à court terme.
En Amérique latine, les ministres des Finances et les présidents des banques centrales du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) tiennent lundi une réunion de crise pour faire face à la tempête financière.
En revanche, les pays du Golfe ont "réaffirmé leur confiance dans la stabilité" du système financier régional, samedi à l'issue d'une réunion extraordinaire à Ryad.
« Les USA ont pillé les richesses du monde grâce à la domination du dollar », accuse une tribune publiée par le Quotidien du Peuple, ContreInfo
Le quotidien officiel du régime a publié vendredi une tribune accusant les USA d’avoir outrageusement tiré profit du statut « hégémonique » du dollar et appelle à une alliance entre l’Asie et l’Europe pour contrebalancer la domination américaine sur les échanges mondiaux.
« Durant cette panique, la triste réalité conduit les peuples a comprendre que les USA ont utilisé l’hégémonie du dollar pour piller la richesse mondiale », écrit Shi Jianxun, professeur d’économie à l’université Tongji de Shanghai.
M. Shi, qui a déjà par le passé exprimé de sévères critiques à l’encontre des USA, affirme que certaines nations ont subi de lourdes pertes en raison de la crise financière tandis que Washington ne se préoccupe que de préserver ses seuls intérêts.
« Les nations sont en train de perdre leur confiance dans le dollar US. La communauté internationale, agissant selon les règles de la démocratie et du doit au sein d’une organisation mondiale de la finance, doit de toute urgence transformer le système monétaire international basé sur le leadership économique mondial des USA et la domination du dollar, » propose M. Shi.
Il suggère que les échanges entre l’Asie et l’Europe soient désormais effectués en euros, yen et yuan, tout en n’expliquant pas comment la monnaie chinoise qui n’est aujourd’hui pas entièrement convertible pourrait jouer ce rôle.
M. Shi espère que la rencontre au sommet qui a lieu en ce moment entre l’Asie et l’Europe puisse être le point de départ d’une nouvelle coopération, et propose un agenda de discussion.
« Comment l’Europe et l’Asie pourraient-elles se donner la main et agir ensemble face à cette crise financière comme on n’en rencontre qu’une par siècle déclenchée aux USA ; comment pourraient-elles bâtir un nouvel ordre financier international qui soit sûr et équitable ? »
« Le monde espère que ce sommet Asie-Europe se traduise par des résultats significatifs sur la coopération dans le domaine financier, » conclut-il.
Hu Jintao rencontre le Premier Ministre indien Singh, Xinhua
Le président chinois Hu Jintao a dit samedi au Premier ministre indien Manmohan Singh que les deux pays les plus peuplés du monde devaient considérer leurs liens bilatéraux dans une perspective prévoyante, stratégique et à long terme, et traiter de façon appropriée les préoccupations de l'autre.
M. Hu a indiqué que la Chine et l'Inde étaient deux pays très peuplés qui avaient pour tâche d'améliorer l'économie et les conditions de vie du peuple, et qu'ils devaient partager les intérêts communs face à la crise financière, aux changements climatiques, aux ressources énergétiques et à la sécurité alimentaire.
Crises financières : Law ou le capitalisme d’Etat (1), Histoire Mon Amour
Crises financières : Law ou le capitalisme d’Etat (2), Histoire Mon Amour
L’empire américain ébranlé
George W. Bush laisse son pays et le monde dans un état de confusion stratégique et économique saisissant. La volonté d'agir seul, la défiance à l'égard des institutions internationales et des règles multilatérales ont caractérisé ses deux mandats. La crise met en lumière de façon spectaculaire les impasses tragiques auxquelles ont conduit ses choix. L'empire est ébranlé. A son enlisement stratégique en Irak et en Afghanistan correspond désormais son enlisement économique. Certes, l'Amérique va rester la première puissance mondiale, mais elle sera beaucoup plus fragile. La Russie en est consciente, d'où l'opération en Géorgie l'été dernier. Sans guère de réaction américaine !
L'unilatéralisme est-il pour autant remis en cause ? Comme il prend sa source dans le sentiment de supériorité des valeurs libérales, on pourrait penser qu'il subit en ce moment de sérieux coups de boutoir. D'autant plus que l'autre contexte dans lequel l'unilatéralisme s'était déployé est en train de changer. C'est avec la disparition de l'Union soviétique que l'Amérique s'était sentie libre d'agir sur la scène internationale. C'est Bill Clinton qui a entamé des bombardements militaires sur l'Irak, contre l'avis de l'ONU, à partir de 1998 ! L'arrivée de Bush, le 11 septembre 2001 et la guerre d'Irak ont constitué une accentuation particulièrement vive de cet unilatéralisme mais en aucun cas une création. Colin Powell avait déclaré que les Etats-Unis seraient multilatéralistes quand ils le pourraient et unilatéralistes quand ils le devraient...
Il serait pourtant vain de croire que la crise va nous précipiter vers un monde multipolaire. Nous sommes encore loin de bouleversements géopolitiques majeurs. Car il n'y a pas de parité stratégique, seulement un effet de rattrapage des autres pôles de puissance : la Russie, avec sa résurrection fracassante, et la Chine, même malmenée par la crise. L'Europe, elle aussi, a refait son apparition : on s'avise, sur la toile de fond du séisme, que l'Etat a du bon, que le modèle classique du Vieux Continent peut s'ingénier à trouver des solutions. Résultat : pour les opinions du monde entier, la crédibilité des Etats-Unis est encore une fois atteinte. Leur caractère intouchable continue à s'éroder. Le futur président aura un gigantesque chantier devant lui pour restaurer aussi le crédit moral, stratégique de son pays.
Pascal BONIFACE
18 octobre 2008
Publié par IRIS.
Sur le même thème :
Quelle Amérique après 2008 ?, Géopolitique
ROCARD Michel : «Le déclin de l'empire romain a commencé comme ça», Le Temps
VÉDRINE Hubert, Renouveler le leadership américain, Le Monde diplomatique
L'unilatéralisme est-il pour autant remis en cause ? Comme il prend sa source dans le sentiment de supériorité des valeurs libérales, on pourrait penser qu'il subit en ce moment de sérieux coups de boutoir. D'autant plus que l'autre contexte dans lequel l'unilatéralisme s'était déployé est en train de changer. C'est avec la disparition de l'Union soviétique que l'Amérique s'était sentie libre d'agir sur la scène internationale. C'est Bill Clinton qui a entamé des bombardements militaires sur l'Irak, contre l'avis de l'ONU, à partir de 1998 ! L'arrivée de Bush, le 11 septembre 2001 et la guerre d'Irak ont constitué une accentuation particulièrement vive de cet unilatéralisme mais en aucun cas une création. Colin Powell avait déclaré que les Etats-Unis seraient multilatéralistes quand ils le pourraient et unilatéralistes quand ils le devraient...
Il serait pourtant vain de croire que la crise va nous précipiter vers un monde multipolaire. Nous sommes encore loin de bouleversements géopolitiques majeurs. Car il n'y a pas de parité stratégique, seulement un effet de rattrapage des autres pôles de puissance : la Russie, avec sa résurrection fracassante, et la Chine, même malmenée par la crise. L'Europe, elle aussi, a refait son apparition : on s'avise, sur la toile de fond du séisme, que l'Etat a du bon, que le modèle classique du Vieux Continent peut s'ingénier à trouver des solutions. Résultat : pour les opinions du monde entier, la crédibilité des Etats-Unis est encore une fois atteinte. Leur caractère intouchable continue à s'éroder. Le futur président aura un gigantesque chantier devant lui pour restaurer aussi le crédit moral, stratégique de son pays.
Pascal BONIFACE
18 octobre 2008
Publié par IRIS.
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I. Jamais depuis 1945 les USA n’ont semblé à ce point restreints dans leurs choix politiques.
II. Concrètement à quoi s’attendre ?
Selon toute probabilité, c’est une Amérique moins musclée, plus multilatérale qui se dessine. Mais une Amérique qui risque de devoir réagir à une série de tests sur les Limes de son Empire de la part de concurrents soucieux d’évaluer sa détermination : la Russie peut-être déjà dans le Caucase, l’Iran tenté de passer outre une menace devenue moins crédible, les pays du Sud plus déterminés à l’OMC. Même les Alliés peuvent être tentés de se reconstruire des marges d’autonomie, notamment dans le cadre de l’Alliance Atlantique.
ROCARD Michel : «Le déclin de l'empire romain a commencé comme ça», Le Temps
- Pourquoi le capitalisme s'est-il essoufflé?
- L'équilibre entre partenaires du jeu économique a changé. C'est le résultat de deux siècles d'histoire du capitalisme. Quand il est né - dans les années 1810-1840 - on s'est aperçu que le système était cruel et injuste. Assez vite naît une riposte du monde du travail, qui prend la forme des coopératives, des mutuelles, des syndicats, du mouvement socialiste. Leur souci est de se débarrasser du capitalisme. Mais le capitalisme a gagné.
- Y a-t-il des moyens d'en sortir?
- Tout commence par la prise de conscience et le diagnostic. Ce diagnostic doit être scientifique et internationalement partagé. Aussi longtemps que les chefs d'entreprises productives se laisseront intoxiquer par la propagande bancaire, alors que leurs intérêts sont souvent antagonistes, aussi longtemps que les médias nieront le diagnostic, il n'y aura pas de remède.
[...]
Il faudra aussi fournir un élément scientifique pour condamner l'espoir d'une rentabilité à 15%, alors que le PIB croît de 2% par an. Cet objectif de 15% est un objectif de guerre civile. Or, il a été formulé par les professionnels de l'épargne et personne n'a rien dit. Aujourd'hui, si on ne trouve pas d'inflexion, on est dans le mur. Le déclin du Bas-Empire romain a commencé comme ça...
- Vous êtes encore plus sévère envers l'économiste ultralibéral Milton Friedman...
- Friedman a créé cette crise ! Il est mort, et vraiment, c'est dommage. Je le verrais bien être traduit devant la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité. Avec son idée que le fonctionnement des marchés est parfait, il a laissé toute l'avidité, la voracité humaine s'exprimer librement.
VÉDRINE Hubert, Renouveler le leadership américain, Le Monde diplomatique
Certains penseurs néoconservateurs commencent à mesurer les dégâts provoqués par l’administration Bush. Fareed Zakaria, journaliste centriste influent, qui avait en son temps soutenu la guerre en Irak, cherche à définir les contours du nouveau monde, et met en avant les atouts dont disposent les Etats-Unis pour maintenir leur leadership.
Alors que tant d’analyses internationales sont convenues, biaisées et répétitives, que les Occidentaux peinent à sortir de leur nombrilisme, de leur myopie, de leurs phobies, celle de Fareed Zakaria, le brillant éditeur de Newsweek International, traite du cœur du sujet : la montée des pays émergents, ses conséquences pour l’Occident, les réponses possibles. Certes, nous ne sommes pas encore dans un « monde postaméricain » (The Post-American World), titre de son essai, mais déjà les Occidentaux ont perdu le monopole de l’histoire, si ce n’est la puissance ou l’influence qu’ils ont détenue, Européens puis Américains, depuis le XVIe siècle. Il est urgent qu’ils réfléchissent aux politiques à adopter face à ce bouleversement tectonique, faute de quoi ils s’enferreront, sous l’effet de la panique, comme l’a fait l’administration Bush, dans des politiques de force simplistes et vouées à l’échec.
Ces analyses limpides et lucides forment un réjouissant contraste avec la lourdeur manichéenne et la balourdise idéologique de l’administration américaine sortante, comme avec l’habituel jargon globaliste.
Mais l’originalité et la force principales de Zakaria résident surtout dans ses deux derniers chapitres : « American power » (« la puissance américaine ») et « American purpose » (« les buts américains »), où il traite des réponses à apporter à cette nouvelle donne.
A cela, Zakaria ajoute quelques conseils pour agir dans le monde qui vient : ils sont adressés à la prochaine administration américaine, mais méritent d’être médités par les Européens.
1. Choisir. Avoir une politique claire envers la Chine, la Russie, etc., ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ; et vis-à-vis de l’Iran, par exemple, choisir entre changement de régime et changement politique ;
2. Construire, à la Roosevelt, des institutions et des mécanismes larges, des règles, sans se laisser enfermer dans une vision étroite des intérêts ;
3. Pratiquer et favoriser un ordre mondial ad hoc, un multilatéralisme à la carte. Mais Zakaria prévient que, même ainsi, l’Amérique aura à négocier avec les autres, et à faire des compromis ;
4. Penser l’asymétrie qu’exploitent de plus en plus les nouvelles forces politiques de contestation, difficiles à vaincre de façon classique, et en déduire des politiques plus intelligentes. Aux Etats-Unis, réconforter et utiliser les musulmans américains au lieu de les soupçonner et de les décourager ;
5. Se rappeler que c’est la légimité qui donne le pouvoir, et non l’inverse, et qu’elle dépend étroitement de la façon dont chaque peuple voit sa propre histoire.
Enfin, et surtout, se libérer de la peur. « L’Amérique, ironise Zakaria, est devenue une nation rongée par l’anxiété, la peur des terroristes et des Etats voyous, des musulmans, des Mexicains, des entreprises étrangères, du libre-échange, des immigrants, des organisations internationales. » Une situation paradoxale, selon lui : « La plus puissante nation de l’histoire du monde se sent assiégée par des forces qui échappent à son contrôle. » Il souligne d’ailleurs que cette rhétorique de la peur n’est pas pratiquée par le seul président Bush. Franklin D. Roosevelt déclarait déjà en 1933 : « La seule chose dont nous devrions avoir peur, c’est de la peur elle-même. »
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