30 octobre 2008

L'Amérique latine face à la crise financière

Une position commune face à la crise, RFI
Les 22 chefs d'Etat et de gouvernement participant au 18e Sommet ibéro-américain, qui s'est ouvert mercredi soir, au Salvador, vont tenter de préparer une réponse unie à la crise financière mondiale. Ce sommet, réuni jusqu'à vendredi, était initialement consacré au thème « jeunesse et développement », mais la crise s'est imposée aux dirigeants ibéro-américains.


Crise financière : l'Amérique latine envisage la réunion d'un sommet à l'ONU, Yahoo! Actualités
"Aujourd'hui nous nous sentons tous concernés par la nécessité d'édifier un nouvel ordre financier international", qui soit "capable de prévenir les crises comme celle que nous subissons actuellement", a déclaré à la tribune le Premier ministre espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero, en proposant de "redéfinir" le rôle du Fonds monétaire international (FMI) pour qu'il puisse "intensifier" sa fonction de prévention.

La présidente chilienne Michelle Bachelet a appelé à éviter "l'effondrement social" qui risquerait d'être provoqué par la crise financière.

"Une diminution de l'aide au développement serait incompréhensible" lors du sommet du financement du développement, en décembre prochain au Qatar, a-t-elle affirmé.


Pour aller plus loin :
• Sommet ibéro-américain, Wikipédia
• Sommet ibéro-américain, Google Actualités
• Sommet ibéro-américain, Yahoo! Actualités

La Chine face à la crise financière

OCS : la Chine prône un front commun contre la crise, RIA Novosti
La Chine compte intensifier sa coopération avec les Etats membres de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), et appelle à mobiliser gouvernements, entreprises et banques afin de limiter le contrecoup de la crise financière, a annoncé jeudi le premier ministre chinois Wen Jiabao.

"Le maintien de la stabilité économique et financière et du marché des capitaux chinois, ainsi que le maintien d'un développement stable et rapide de l'économie sont le principaux axes de Pékin afin de juguler la crise actuelle", a-t-il déclaré lors de la réunion du Conseil des chefs de gouvernement de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Astana (Kazakhstan).

Le chef du gouvernement chinois a dévoilé une série de propositions en vue d'intensifier la coopération avec les Etats membres de l'OCS, visant à simplifier le commerce et les investissements, à créer un réseau régional d'infrastructures (énergie, transports, communications) et à resserrer les liens entre les cercles d'affaires.

"Les cercles financiers doivent analyser et prévoir conjointement les processus macroéconomique mondiaux, harmoniser leur politique monétaire, tout en renforçant et en perfectionnant leur contrôle afin de mieux contrer les risques dans ce domaine", a indiqué le premier ministre.

Selon lui, des crédits préférentiels seront alloués afin de mettre en oeuvre des projets économiques conjoints au sein de l'Organisation. "Nous voyons d'un bon oeil la constitution d'un fonds de développement de l'OCS", a-t-il fait savoir.

"Le développement de la Chine est indissociable de celui du monde. La prospérité et la stabilité mondiale ne peuvent exister sans la Chine, et Pékin poursuivra sa politique de réforme et d'ouverture, en restant fidèle au bon voisinage et au partenariat avec nos voisins", a-t-il conclu.

La Chine, dont les échanges avec les pays de l'OCS entre janvier et août ont atteint 55,8 milliards de dollars (+35% en glissement annuel), espère que cet indicateur atteindra 80 à 100 milliards de dollars à la fin de l'année.

L'OCS regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, la Russie et le Tadjikistan. L'Iran, le Pakistan, l'Inde et la Mongolie ont le statut d'observateurs.


La Chine face à la crise financière, Le Blog du Milieu
Les entreprises chinoises ne font appel aux marchés financiers que pour 25 % environ de leur financement extérieur, les 75 % restants étant assurés par l’intermédiation bancaire traditionnelle. A titre de comparaison, ces proportions sont quasiment inversées (80 % et 20 %) pour des pays comme les Etats-Unis et le Royaume Uni.

Par ailleurs, non seulement les entreprises chinoises font peu appel aux marchés financiers pour leur financement extérieur, mais elles font peu appel au financement extérieur tout court : le taux d’épargne et d’autoinvestissement des firmes chinoises est parmi les plus élevés du monde, et se trouve, par exemple, presque quatre fois plus élevé que celui des entreprises indiennes. Au final, la déconfiture des marchés boursiers chinois n’a qu’un impact limité sur les possibilités de financement des entreprises.

[...]

Ainsi, si la crise financière internationale a emporté les marchés financiers chinois, le rôle de ces derniers pour l’économie réelle reste limité, tandis que les banques sont elles-mêmes peu touchées par la crise des subprimes. Faut-il en conclure que la République Populaire va se trouver épargnée par la crise actuelle ? Non, et loin de là. Les conséquences pour l’économie chinoise ne viendront pas directement, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et en Europe, de la crise financière et de la contraction du crédit. Ce seront, ou plutôt ce sont déjà, des conséquences indirectes dues à la récession mondiale et tout particulièrement au ralentissement de l’activité et de la baisse de la demande aux Etats-Unis et en Europe.

[...]

A l’heure actuelle, il est donc difficile de dire quelles seront les positions adoptées par la Chine. On peut néanmoins noter que cette crise offre à la République Populaire deux opportunités. Tout d’abord, cette crise mondiale peut constituer l’occasion pour l’économie chinoise de réduire sa dépendance vis-à-vis de la demande internationale et de remplacer celle-ci, comme moteur de la croissance, par la consommation intérieure, aujourd’hui bien trop faible. Les décisions du Conseil d’Etat, annoncées dans le week-end du 18-19 octobre, de développer le système de protection sociale, par exemple, vont dans ce sens. Ensuite, les mois qui viennent verront probablement d’intenses négociations autour de la nécessaire refonte du système financier international et de la redéfinition de ses règles. La Chine, qu’on peut considérer comme plutôt proche des conceptions européennes favorables à plus de régulation, voudra probablement faire entendre sa voix, comme le Premier Ministre Wen Jiabao l’a souligné lors de la session d’ouverture du Sommet Europe-Asie le 25 octobre. Et la masse d’actifs et de devises que la République Populaire a accumulées devrait pouvoir donner du poids à ses positions.

American Gorbatchev

L’URSS et les USA sont tous deux des régimes de type disons “totalitarisme systémique”, avec une manifestation dictatoriale de type systémique de la bureaucratie. En URSS, la brutalité terroriste et policière des normes faisait qu’on était prisonnier du système, et réalisant cette situation. Aux USA, il y a des prisonniers consentants, variante extrême de la “servilité volontaire”. (L’expression est donnée comme référence: il n’y a pas volonté consciente mais volonté inconsciente d’une psychologie formée, ou formatée, avant même la conscience du jugement sur soi, si bien que l’on juge de soi avec une psychologie déformée. Cette psychologie américaniste, déformée, s’exprime notamment par des conceptions fondamentales faussées comme l’indéfectibilité et, surtout, l’inculpabilté.) La contrainte en URSS était d’abord policière (avec une propagande grossière) ; la contrainte aux USA est d’abord celle de la communication (virtualisme plus que propagande). Le système US est beaucoup plus efficace lorsqu’il marche, lorsqu’il est isolé (vertu de l’isolationnisme) ; sa fragilité est immense lorsque la virtualité de son affirmation, le virtualisme, ne parvient plus à contenir la réalité en étant confronté à elle. On se trouve alors devant la possibilité d’une crise psychologique (ce qui fut évité de justesse en 1933, grâce à FDR), alors que l’URSS se dilua à cause d’une crise politique engendrée par la libération d’une psychologie qui désirait cette crise. Lorsque et si les psychologies découvrent cet état de “servilité volontaire” qu’elles entretiennent, la crise est terrible. Un facteur primordial est que les USA ont été construits dès l’origine de cette façon, sans nation préexistante, — donc, que la “nation américaine” n’existe pas, non plus que l’“identité nationale” qui dépend d’artefacts symbolique (drapeau, Constitution, etc.). L’URSS fut bâtie sur la nation russe, et une forte identité nationale, très spiritualisée ; la nation ne mourut pas et c’est elle qui a permis le sauvetage de la Russie après l’effondrement du communisme et l’expérience d’américanisation par la déstructuration d’Eltsine.

A une question récente qu’on nous posait, nous situions à 10%-15% la possibilité qu’un Obama devienne un “American Gorbatchev”… Mais le dîner avait été arrosé. Revenons de nos vapeurs et à plus de raison, pour situer cette possibilité entre 1% et 2%. Si Obama n’est pas cet “American Gorbatchev”, la chute sera totalement déstabilisante et déstructurante. Ce sera la chute d’un système total qui prétend être une civilisation, et qui exerce effectivement une influence quantitative à cette mesure ; ce sera la crise d'une “civilisation” (cela ne fut certainement pas le cas avec la chute de l’URSS) qui est arrivée à constituer un système de destruction de la civilisation. Mais l’emploi du futur est peut-être de trop et le présent devrait commencer à faire l’affaire.

American Gorbatchev, Dedefensa

Lire sur le même thème :
• Après la chute de l'URSS, celle des USA ?, Monde en Question.
• Obama, Gorbatchev, Orwell et la liberté, Dedefensa.

Moscou et Pékin resserrent leurs liens

Oléoduc Sibérie-Chine : Moscou et Pékin resserrent leurs liens énergétiques, Aujourd'hui la Chine
Moscou et Pékin ont signé mardi un accord sur la construction d'une branche de l'oléoduc russe Sibérie-Pacifique vers la Chine, grande consommatrice d'énergie, qui aura ainsi directement accès aux immenses ressources de son grand voisin.
[...]
"Nous devons approfondir notre coopération dans l'énergie (...) qui contribuera au développement économique et à la stabilité des marchés mondiaux", a déclaré M. Wen, en ouvrant aux côtés de M. Poutine une conférence économique russo-chinoise à Moscou.


Russie-Chine : le pétrole russe coulera aussi vers l'Orient, RIA Novosti
La menace de la Russie de rediriger ses exportations de pétrole vers la Chine pourrait bien devenir une réalité, lit-on mercredi dans le quotidien Vedomosti.

Cette menace a jusque-là été plutôt rhétorique et n'a jamais laissé entrevoir de possible réalisation à court terme. La crise financière, qui pourrait entraîner une récession économique, a cependant brouillé toutes les cartes. Aux divergences politiques entre la Russie et l'Occident se sont ajoutés de nouveaux risques, liés à la baisse de la demande solvable en Europe, et à l'endettement important des fournisseurs de matières premières. Compte tenu de tous ces facteurs, la voie orientale pour les livraisons russes pourrait s'imposer comme une nécessité dans un avenir assez proche, c'est-à-dire que les positions de Pékin dans ses relations avec Moscou ne feront que se renforcer.
[...]
Vladimir Poutine a proposé au premier ministre chinois de réfléchir à une utilisation plus large des deux devises nationales dans le commerce bilatéral, critiquant une nouvelle fois le dollar. Il s'agit d'une stricte question de politique extérieure : la Russie et la Chine désignent presque dans les mêmes termes les Etats-Unis comme le principal responsable de la crise. Cependant, le dollar est actuellement en train de remonter, et il reste toujours la devise la plus fiable du monde, dont personne ne peut se passer. C'est pourquoi Wen Jiabao n'a pas souhaité évoquer cette question.


Commentaires : Il est intéressant de croiser la communication de cette information : sèche et factuelle à Pékin, enthousiaste voire menaçante (vis-à-vis de l'Europe) à Moscou, qui poursuit aussi son offensive contre le dollar.

L'économie en question

Crise financière : pas question de nationaliser l'économie russe, RIA Novosti
Il n'est pas question de nationaliser l'économie nationale malgré la crise financière mondiale, a déclaré mercredi le premier ministre russe Vladimir Poutine lors d'une conférence consacrée aux questions économiques qui se déroule dans sa résidence de Novo-Ogarevo (région de Moscou).

"Je voudrais souligner que nous n'avons pas et ne pouvons pas avoir comme mission la nationalisation de l'économie russe et nous ne le ferons pas. L'élargissement de la présence de l'État dans la vie économique est une mesure forcée et provisoire", a indiqué le premier ministre.

Commentaires : En Russie comme ailleurs, l'intervention de l'État dans la vie économique n'a rien à voir avec une nationalisation et encore moins avec le socialisme. Il s'agit, comme tout le monde l'a compris, de renflouer les spéculateurs avec l'agent des impôts au détriment donc des investissements sociaux (et non dépenses sociales comme les économistes l'affirment trop souvent) dans les domaines de l'éducation, la santé, la culture, etc.


Aide financière pour la Hongrie et l'Ukraine, euro|topics
Magyar Nemzet - Hongrie
os pires cauchemars [deviennent toutefois] réalité. Nous avons en tout cas perdu notre indépendance économique, comme l'a récemment indiqué le chef de l'opposition, Viktor Orbán. Et si nous devions entendre à l'avenir qu'il nous faut entreprendre toujours plus de mesures de restrictions en raison de l'aide du FMI, il faudra se rappeler de cette curiosité historique : le fait que la Hongrie est le seul pays de l'UE à être une colonie du Fonds monétaire international.

Der Standard - Autriche
La Hongrie réduit massivement ses dépenses sociales pour obtenir un crédit auprès du FMI.

Commentaires : Après la faillite de l'Islande, sauvée par la Russie, des pays européens hypothèquent leur avenir économique et social en empruntant auprès du FMI, qui oblige les États emprunteurs à réduire dramatiquement leurs investissements sociaux.


Le Livret A bientôt à 3,5% ou 3% ?, Libération
e directeur général de la Caisse des Dépôts n'a pas démenti l'information de «La Tribune» selon laquelle le taux de rémunération pourrait être modifié le 1er février.

Commentaires : Seul un esprit mal intentionné verrait dans cette mesure la conséquence de la perte de 751 millions d'euros subie par la Caisse d'épargne entre la mi-septembre et la mi-octobre.


Qui a perçu 310 fois le Smic chaque mois en 2007 ?, AFP - Libération - AP - Yahoo! Actualités
Le salaire moyen des 50 premiers patrons français, qui s'établit à 383.000 euros par mois, a augmenté de 20% en 2007, et représente 310 fois le Smic, selon une enquête à paraître jeudi dans le magazine Capital.

Commentaires : Les revenus des épargnants sont mis à la portion congrue, mais pas ceux des grands patrons. Coïncidence ?
Lire aussi : Crise financière : On achève bien l’épargne populaire, AgoraVox.


Pompiers incendiaires : les autorités politiques et économiques sont responsables de la crise qu'ils combattent, Chronique Agora
Ils [les gens] pensent que les autorités vont tout arranger... Et dans le monde entier, les autorités font semblant de le faire. Le G7, le FMI, les banques centrales, les ministres des finances et les secrétaires du Trésor – ils ont tous mis leurs propres masques... ils se pavanent, et prétendent savoir de quoi ils parlent. Curieusement, le président français Nicolas Sarkozy est un de ceux qui dirigent la parade. Il tente d'organiser un Nouvel Ordre Financier Mondial... basé sur autre chose que le dollar.

Ces poseurs n'ont pas si mauvaise allure – tant qu'ils gardent leurs masques. Enlevez-les, et vous verrez ces clowns idiots qui sont responsables de la crise.

Commentaires : Ne nous trompons pas, si l'auteur pleurniche sur «le mauvais capitalisme» (voir l'article précédent) il reste partisan du "laisser-faire" : «[...] la presse mondiale, les experts et les politiciens ont réussi à se convaincre que ce n'était pas de leur faute... mais de celle du capitalisme. Et maintenant, ils attendent des autorités qu'elles fassent quelque chose.»


A marché forcée, Dedefensa
Les récents événements ont mis à jour la fabrique d’une étrange évolution économique. Il ne s’agit même plus de la fable de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf mais de celle de ces oiseaux escortant parfois les éléphants, nichant presque sur eux et picorant les parasites installés dans les plis de la peau de l’énorme et majestueux animal, qui prétendraient se faire plus gros que leur hôte temporaire. Encore ces oiseaux, selon l’immense sagesse de ce que les Américains nomment Mother Nature, ont-ils un rôle fondamentalement utile puisqu’ils s’occupent des parasites de l’éléphant. Dans notre économie, les parasites eux-mêmes prétendent se faire plus gros que l’éléphant, et ils ne sont plus loin de l’être.

C’est un étrange avatar de la structure de notre civilisation, dont on sait qu’elle est fondée sur l’affirmation enfiévrée, presque religieuse, du primat de l’économie. Il y a plusieurs exemples importants et respectables pour nous convaincre que ce processus s’avère en fin de compte, lorsqu’il se développe et qu’il peut être observé à loisir, comme une véritable transmutation bien plus qu’une évolution. Si nous voulions théoriser le phénomène, nous dirions qu’il s’agit d’une transmutation qui transforme l’accident (le parasite, la chose marginale, accessoire) en substance. Ou, de façon plus précise, en nous rapprochant des cas importants que nous allons citer, nous dirions qu’il s’agit du cas où les conséquences secondaires ou tertiaires d’un phénomène, qui n’ont presque plus de rapport avec la substance de ce phénomène, remplacent la substance de ce phénomène. Bien évidemment, on comprendra au travers d’un tel exemple que le cas nous en dit long sur la qualité et la puissance de cette substance.

Les deux cas principaux que nous envisageons sont cités ici pour éclairer notre propos théorique, avant de développer plus précisément la situation qu’ils éclairent. (Il y a bien d’autres cas dans d’autres domaines, de même nature, de même ampleur et dans le même rapport.)

• Le cas de l’effondrement du système des banques américanistes, où l’on s’aperçoit que les primes, bonus et autres golden parachutes pour dirigeants congédiés pour erreurs de gestion ($39 milliards l’année dernière), tiennent une place importante dans le volume de la déroute financière. L’extraordinaire affaire de la fraude aux dépens de la Société Générale doit être impérativement placée dans ce même domaine.

• Le cas du Pentagone, où les fraudes, gaspillages, commission et actes de corruption, sont estimés officiellement (les estimations officieuses vont bien plus loin) à $20-$50 milliards pour le seul budget annuel des R&D du département (soit 12%-29% de ce budget).

[...]

Si l’on constate que ce phénomène de montée aux extrêmes, et au centre de la crise, des marges des secteurs en crise n’est pas nouveau, il a pu être remarquablement identifiée avec la crise financière. En cela, la crise financière est d’un apport précieux pour comprendre la situation où nous nous trouvons. Elle nous a donné des repères quantitatifs particulièrement accablants, permettant effectivement de comprendre la substance de la crise générale. Cette puissance extraordinaire des éléments marginaux prenant le centre de la scène pour précipiter ce qui est perçu comme une crise systémique mondiale, – c’est-à-dire une crise du système mondial de notre civilisation, rien de moins, – nous donne une sorte de raccourci de l’archétype de la crise (l’archétype restant toujours le “modèle-1929“).

La symbolique de cette situation nous a été fournie par l’aventure du “rogue trader” de la Société Générale, Jérôme Kerviel. Ce personnage psychologiquement à l’inverse des “traders” arrogants de Wall Street (tel que l’incarne Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone, sur les années 1980) a enflammé tout un pays pour sa cause. Kerviel, pourtant personnage typique de la marge de la crise, s’est révélé sans y avoir songé une seconde comme son dénonciateur. Il a été aussitôt transformé en capitaine Dreyfus postmoderne par l’interprétation médiatique (image aussitôt trouvée par le quotidien L’Humanité), considéré par le bon sens populaire autant que par les journalistes soupçonneux des explications de la direction de la banque, comme le bouc-émissaire d’un système enivré et pris au piège de sa propre folie financière. Sa popularité instantanée, alimentée par son caractère sombre et taiseux, sa psychologie fragile, a fait de lui l’accusateur symbolique des outrances du système, de la monstruosité de la puissance de ses marges, qu’il a mises en évidence par l’absurde. Kerviel a mis le système en accusation. Il a été l’“imprécateur” sorti des entrailles sombres de la banque pour en afficher publiquement les outrances.

Le cheminement même de cette affaire, la cohabitation d’aspects complètement dérisoires au niveau d’un personnage qui semblerait banal et anonyme, et d’aspects monstrueux comme l’onde de choc de cette affaire secouant Davos et un système financier déjà en folie, – voilà bien une illustration symbolique de cette situation où les marges déclenchent des tsunamis. L’affaire Kerviel n’est qu’un épisode dans une crise déjà bien en cours et qui nous réserve bien des surprises et d’autres chocs encore. Mais c’est une affaire tellement révélatrice qu’elle mériterait d’être le symbole de la crise. Qui comprend le personnage Jérôme Kerviel et la mécanique de son action, et l’utilisation faite de son action, et l’écho qu’a recueilli son action, celui-là comprend les aspects monstrueusement dissymétriques de la crise. Comme les guerres que nous voyons aujourd’hui, nous vivons une crise systémique de type G4G (Guerre de la 4ème Génération), marquée par une dissymétrie au-delà de toute description, mettant à jour la pathologie du système.

[...]

Il s’agit de “penser l’apocalypse”, c’est-à-dire d’accepter une accumulation d’événements à potentiel catastrophique, mélange d’événements naturels et d’événements artificiels (créés par les humains). Cette nécessité est d’autant plus pressante que nous possédons le redoutable privilège, – c’est une idée centrale que nous répétons souvent, – de vivre une époque apocalyptique et, en même temps, de mesurer parfaitement l’aspect apocalyptique de cette époque, – et encore plus, en même temps de pouvoir nous regarder en train de vivre cette époque apocalyptique. La lucidité face à ces phénomènes ce paye effectivement d’un “retournement de la pensée”.

En nous fixant comme but de “penser l’apocalypse” nous ne désignons pas un rôle de témoin, de spectateur ardent. Nous devons aller plus loin et admettre que cette “apocalypse” est le produit indubitable de notre civilisation. Cela signifie que l’acte intellectuel audacieux de “penser l’apocalypse” signifie également, pour notre compte, “penser notre décadence”, – et, dans ce cas, une décadence qui ne cesse d’accélérer, comme si le poids même de ses capitulations et de ses perversions en augmentait le rythme et la vitesse.

C’est dire qu’il faudra au bout du compte écarter l’esprit partisan, l’engagement qu’on jugeait être, d’ailleurs avec bien des arguments, politique et moral. La chute est tellement abrupte que nul n’est épargné. Certes, l’Amérique peut être désignée par certains comme la fautive, mais ce n’est que la fautive principale et nous sommes tous à la fois entrainés par elle et complices d’elle. La France elle-même, qui s’est distinguée si souvent par ses différences, a aujourd’hui des caractères et des comportements qui ne déparent en aucune façon le phénomène général de décadence. D’une certaine façon, le déclin accéléré de la puissance US met en évidence combien le mal général que l’on mesure, la “crise systémique” qui se concrétise par autant de crises systémiques sectorielles, est le mal d’une civilisation dans son ensemble et non le mal d’une influence et d’une puissance, – même si l’on juge que cette influence et cette puissance sont la matrice de la chose. Nous sommes tous, à la fois complices et victimes, et historiquement solidaires d’un développement que nous avons tous, peu ou prou, avec plus ou moins de réticence, favorisé depuis plusieurs siècles. Il s’agit bien d’une civilisation qui est en cause, et du temps qui en a le mieux caractérisé l’achèvement, ce temps que nous nommons “modernité”.

[...]

La domination de l’Ouest est aujourd’hui de type totalitaire, n’épargnant aucun domaine ; encore plus qu’une hégémonie, il s’agit d’un phénomène osmotique qui ne se ferait que dans un sens. L’Ouest ne peut être vaincu selon la définition courante du terme “défaite” dans la mesure où, pour chaque candidat à une “victoire” sur l’Ouest et en admettant qu’une telle “victoire” fût possible, cette “défaite” de l’Ouest serait également une sorte de “défaite” pour lui-même. La démonstration en a été faite d’une façon paradoxale depuis le 11 septembre 2001. Le paradoxe est en ceci que les événements tragiques depuis 9/11 n’ont finalement démontré qu’une chose: notre seul Ennemi, notre vrai Ennemi est en-dedans de nous-mêmes. De toutes les crises qui frappent l’Occident depuis 9/11, aucune (sauf la “crise du terrorisme” évidemment, dont la réalité est bien contestable) n’est le produit du terrorisme. Les crises du système financier, de l’énergie, de l’environnement, etc., voire des crises plus diffuses encore comme celles des bureaucraties, des structures militaires, ont été précipitées par 9/11 mais n’en sont certainement pas l’effet direct. L’attaque du 11 septembre n’a eu d’importance qu’à cause des effets indirects, secondaires mais colossaux, qu’elle a déclenchés.

En quelques années a été mis à jour le vice fondamental de notre système, – une sorte de montée aux deux extrêmes contraires si l’on veut. Ce vice fondamental tient en un paradoxe, qui est celui que la montée automatique de la puissance de la civilisation occidentale augmente proportionnellement sa vulnérabilité interne. Certains percevaient déjà, souvent par intuition, ce déséquilibre, qu’ils exprimaient d’une autre façon: la civilisation occidentale augmentant irrésistiblement sa puissance montre corrélativement et proportionnellement une absence de sens qui devient de plus en plus déstabilisante. L’attaque du 11 septembre, elle-même ô combien déstabilisante, a traduit cette intuition en une réalité concrète. Nous voyons aujourd’hui cette réalité se marquer dans des événements bien identifiables.

Il n’y a pas de domaine où ce paradoxe se marque plus fortement que dans l’activité militaire, qui est devenu ces dernières années une des manifestations principales de la puissance occidentale (américaniste, certes, mais également d’autres puissances, notamment européennes). Il s’agit du paradoxe de l’invincibilité impuissante.

[...]

En apparence, l’Afghanistan n’a rien à voir avec la crise des subprimes magnifiée par l’aventure de la Société Générale. En réalité, une crise succède à l’autre, dans cet enchaînement qui lui-même paraît systémique de crises qui peuvent toutes justifier ce qualificatif pour elles-mêmes. Il s’agit d’une suite ininterrompue de paroxysmes successifs de crises ininterrompues, endémiques, l’une prenant le relais de l’autre. Un week-end, nous assistons aux prémisses d’un krach boursier, le week-end d’après c’est l’annonce du rejet de la nomination de Lord Ashdow comme représentant de l’ONU par le président afghan Karzaï, – à Davos, justement, où l’on ne parlait que du krach. Ainsi le lien est-il fait. Londres et Washington avaient oublié de consulter Karzaï. Le président afghan est une marionnette accessoire mais c’est aussi un Afghan ombrageux. Il s’est invité dans le jeu, pour en troubler la donne.

[...]

Après l’Irak, annoncent à grand fracas les stratèges washingtoniens, l’Afghanistan est devenu le “front central”. De quoi? Mais de la “Long War” que conduit l’Occident, est-on tenté de répondre ingénument. On proposera évidemment l’autre interprétation, déjà évoquée précédemment, cette fois à la lumière de cette idée d’enchaînement des crises comme autant de signes spasmodiques s’enchaînant en paroysmes successifs. La longue chaîne de l’impuissance de notre invincibilité se marque de tel à tel événement, s’enchaînant d’une semaine l’autre. La crise financière et boursière, illustrant un mal endémique d’une explosion provoquée par les seuls excès de ce système universel et invincible ; la crise afghane, atteignant un nouveau paroxysme au travers des mésententes entre les puissances du système, exposées au travers d’échanges hargneux et hostiles. Tout cela fait partie d’une même famille.
[...]
Les critiques de la façon dont est menée, par l’Ouest, la “guerre” en Afghanistan, – le dernier acte en date est un rapport de l’Atlantic Council dont l’un des auteurs est l’ancien SACEUR, le général des Marines James Jones, – en reviennent sempiternellement au constat de l’absence d’une stratégie. Le constat est bien entendu justifié tant il tombe sous le sens (sous le bon sens, devrait-on dire). Mais ce constat a un aspect universel. L’absence de stratégie caractérise toutes les crises systémiques en cours, comme cause centrale. Elle n’est que le reflet d’une crise générale. L’absence de stratégie ne fait alors qu’énoncer pour un cas spécifique notre absence générale de sens.

[...]

La question du “retournement de la pensée” est aujourd’hui posée, haute et claire. C’est désormais le seul défi essentiel, celui qui surmonte tous les autres. Retourner sa pensée pour libérer l’esprit du système où il s’est enfermé lui-même, d’où il assiste sans rien voir, invincible et impuissant, au déferlement des crises ; l’esprit cherche sans espoir les causes de cet immense ébranlement dans des hypothèses de fortune, toutes faites pour conforter le monde fabriqué par le même système qui l’enferme; il évolue dans ce monde fermé où il s’interdit, par des entraves qu’il s’impose à lui-même d’observer la réalité profonde des causes de ces crises. L’enfermement est achevé dans cette logique de cercle vicieux, cet aliment pervers du malaise psychologique qui est l’écho intime et la conséquence pathologique de notre crise de civilisation.

Mais il est difficile de penser que l’esprit, ainsi enfermé, puisse trouver en lui la force de se libérer. Les crises, dans toutes leurs spécificités souvent étranges et qui sont nécessairement incompréhensibles à notre esprit, tiennent cette fonction inédite d’exercer sur lui une pression continue pour tenter de le forcer vers cette libération. La crise centrale de notre civilisation est en train de passer du caractère classique de l’événementiel à la situation inédite d’une bataille de la réalité, qu’elle représente, contre l’enfermement de l’esprit. L’enjeu central est de savoir jusqu’où notre psychologie résistera à cette pression avant que l’esprit accepte cette libération, ou bien si elle sombrera avant cette issue.

29 octobre 2008

Offensive russe contre le dollar

Russie-Vietnam : recourir aux monnaies nationales dans les échanges, RIA Novosti
Le président russe Dmitri Medvedev a estimé lundi, en rencontrant à Moscou son homologue vietnamien Nguyen Minh Triet, que la Russie et le Vietnam doivent recourir dans leurs échanges à leurs monnaies nationales.

D'ordinaire, c'est au dollar qu'on recourt dans les règlements internationaux.

Selon le président russe, les deux pays entretiennent de très bons rapports dans différents domaines, y compris la politique économique et les investissements.

"Nous avons évoqué la sphère pétrogazière, l'électricité et l'industrie minière. Les liens directs entre les entrepreneurs des deux pays se resserrent également", a-t-il fait observer.

M. Medvedev a exprimé l'espoir que la mise en oeuvre des objectifs conjoints se poursuivrait au cours des années à venir.

"Je suis sûr que les textes que nous allons signer au cours de votre visite contribueront à promouvoir notre coopération", a noté le président russe, ajoutant qu'une attention particulière devait être accordée aux activités de la commission intergouvernementale.

De son côté, le président vietnamien a remercié M. Medvedev pour son accueil chaleureux et l'a félicité pour le développement de l'économie de la Russie et la consolidation de ses positions internationales.



Echanges Chine-Russie : renoncer progressivement au dollar, RIA Novosti
La Russie et la Chine doivent, dans leurs échanges commerciaux, renoncer progressivement au dollar au bénéfice de leurs devises nationales, a déclaré mardi le premier ministre russe Vladimir Poutine participant au 3e forum économique russo-chinois.

"J'estime dans ces conditions que nous devrions envisager de perfectionner le système de paiement dans le cadre de nos échanges commerciaux, notamment en progressant vers une utilisation plus large de nos devises respectives", a-t-il indiqué.

Selon lui, le monde, trop dépendant du dollar, traverse une crise et des problèmes sérieux, la situation sur les marchés financiers mondiaux restant tendue.

Le montant des échanges russo-chinois devrait atteindre 50 milliards de dollars en 2008.

28 octobre 2008

L’emprise des médias sur la culture

Texte de Gilles Deleuze, publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.

Que penses-tu des « nouveaux philosophes » [1]

Rien.

Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants... ».

Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby [2] : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.

Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain ?

Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Œdipe [3] et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Œdipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués.

Il dit aussi que le Cerfi [4] est raciste : là, c’est ignoble. Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois.

Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie [5]. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ».

Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.

Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?

Il y a plusieurs problèmes très différents.

D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc.

En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école.

Le marketing a ses principes particuliers :

1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy [6]. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disk-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation [7]

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose.

Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché.

Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.

Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?

Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes.

André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre [8] . Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu.

Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels.

Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre.

Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel.

Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.

Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante.

Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 ( ??), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre.

C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps.

C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.

Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins...).

Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire.

Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.

- Quand tu dénonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?

Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux.

Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote [9]).

Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes.

Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs [10] ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.

Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la’ fonction-auteur.

Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de -domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements - musiciens sauvages et radios pirates.

Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ».

C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création.

Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation.

Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point.

Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée.

Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes.

Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur, d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.

Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres...

Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.

Gilles Deleuze
mai 1977
Publié par Acrimed.


[1] Cette expresion est intialement le titre d’un dossier des Nouvelles littéraires rédigé par Bernard-Henri Lévy et paru en 1976.
[2] Du nom du Ministre de l’Education Nationale René Haby, auteur de la « Loi relative à l’éducation » du 11 juillet 1975.
[3] Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Oedipe, Editions de minuit, 1973, 494 p.
[4] « Le Cerfi avait été fondé en 1967 pour financer, grâce à des contrats de recherche sociale, le fonctionnement d’un organisme fédératif, la Fgeri (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles). La Fgeri et sa revue Recherches avaient été créées en 1965 pour lier entre eux, par un local, un périodique et un réseau de rencontres, des groupes militant dans différents milieux du travail social : psychiatres, psychanalystes et infirmiers du courant de « psychothérapie institutionnelle », enseignants et éducateurs spécialisés de « pédagogie institutionnelle », architectes, médecins, chercheurs, étudiants, etc. Ce regroupement, dont le moteur était une équipe militante animée par Félix Guattari et liée à la clinique de La Borde. » (« Histoire du CERFI », extrait de L’accumulation du pouvoir ou le désir d’Etat de François Fourquet, Octobre 1981, sur le site de Multitudes) Le Cerfi a été actif pendant une dizaine d’années.
[5] François Aubral et Xavier Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, 1977.
[6] Allusion à un numéro partiellement dédié aux « Nouveaux philosophes », dont nous n’avons pas retrouvé la trace. Merci d’avance aux collectionneurs…
[7] Gilles Deleuze fait allusion aux auteurs et ouvrages suivants : Maurice Clavel (1920-1979) ; Christian Jambet et Guy Lardreau, auteurs d’une Ontologie de la révolution, dont le tome 1 - L’ange, Pour une cynégétique du semblant - est paru chez Grasset en 1976, Jean-Marie Benoist (1942-1990) auteur notamment de Marx est mort (PUF, 1970), Alfred Fabre-Luce (1899-1983), et Jean Cau (1925-1993), tous deux essayistes de droite.
[8] Philosophe, André Scala avait alors notamment contribué à la rédaction d’un article avec Gilles Deleuze et Claire Parnet, intitulé « L’interprétation des énoncés », publié dans Politique et Psychanalyse (Gilles Deleuze et Félix Guatari), Alençon, Bibliothèque des Mots Perdus, s.d. (1977).
[9] Revue de géopolitique et de géographie fondée par Yves Lacoste en 1976, éditée successivement par les éditions François Maspero et les éditions La Découverte.
[10] Philosophe, André Robinet avait alors publié notamment Le défi cybernétique,. L’automate et la pensée, Gallimard, 1973.

Sarkozy et la crise financière

Revue de presse française, NouvelObs
L'EST REPUBLICAIN
Nicolas Sarkozy n'en finit pas d'organiser le grand retour de l'Etat. Depuis le krach, l'heure n'est plus à la cohérence programmatique. L'emploi est redevenu la première des préoccupations du pays. Les plans sociaux se multiplient. Le chômage repart à la hausse. Partout l'angoisse du lendemain se répand. Le président doit donc agir, sauf à risquer d'être victime d'une triple fracture. D'abord, la fracture politique. Les Français peinent à comprendre que l'on puisse mobiliser des centaines de milliards d'euros pour restaurer la confiance du monde financier, et rien ou presque pour soutenir le moral des ménages. Un effort de pédagogie s'impose. La deuxième fracture est idéologique. Avec pragmatisme, Nicolas Sarkozy s'est certes fait contempteur du capitalisme débridé pour mieux contrôler d'éventuelles dérives démagogiques. Mais est-ce suffisant ? Enfin, la fracture sociale. Surexposés à la conjoncture, les mal-menés de la mondialisation se sentent abandonnés, pour ne pas dire trahis.

L'ECLAIR DES PYRENEES
L'homme de la rue paiera les imprudences (pour ne pas dire davantage) des aventuriers de la finance internationale, d'un accroissement du chômage et d'une nouvelle diminution du pouvoir d'achat. La situation actuelle porte les germes d'une révolte populaire. Comment les pouvoirs publics pourraient-ils en effet expliquer qu'il est indispensable de sauver des banques de la faillite, alors que ce sont bien ces institutions financières qui sont responsables de la crise actuelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple, comment justifier l'octroi de 1 milliard et demi d'euros aux Caisses d'Epargne, alors que cette banque a dilapidé 700 millions d'euros en un après-midi. (...) Pour ce qui concerne la France, Nicolas Sarkozy a fait preuve d'une réactivité louable. Mais il ne peut se contenter de sauver des banques qui se sont mises elles-mêmes en difficulté. Il lui faut désormais s'occuper aussi des premières victimes de la crise : tous les Français.



Source : Bakchich

Commentaires :
Alors que les spécialistes ne comprennent pas les mouvements de hausse et de baisse brutales des marchés (RFI), que le marché de l'automobile est plombée (Libération - AFP - Yahoo! Actualités), que le système de retraite américain tout entier risque de faire faillite (Chronique Agora), Nicolas Sarkozy s'agite sur tous les fronts - du Caucase à la Chine - en prétendant avoir LA solution à tous les problèmes.

Toute cette agitation révèle une ambition : Sarkozy se verrait bien président de l'Eurogroupe jusqu'en 2010 (EurActiv).

Pour aller plus loin :
Google
Google Actualités

De la soumission aux rapports sociaux d’exploitation

DUVAL Guillaume, Crise financière : il y a plan et plan, Alternatives Economiques
Les banques britanniques ont dû accepter des conditions très strictes pour bénéficier des fonds publics, tandis qu'en France, l'Etat offre les mêmes garanties sans guère de contreparties réelles. Sa seule demande : un nouveau code de conduite qui risque d’être aussi inefficace que ses prédécesseurs.
[...]

Royaume-Uni : un sauvetage soumis à conditions
[...]
En contrepartie de cette recapitalisation, le gouvernement anglais a imposé aux banques des conditions très strictes : maintien de la distribution des crédits aux particuliers et aux PME au niveau de 2007 ; aucun bonus en 2008 pour les dirigeants des banques et redéfinition de toutes les politiques de bonus ; aucun dividende pour les actionnaires normaux tant que l'Etat sera au capital ; présence de représentants de l'Etat dans les conseils d'administration.

France : un code de conduite contre la crise
En France, le gouvernement a lui aussi décidé de recapitaliser les banques à hauteur de 40 milliards d'euros (Les Echos). Une première tranche de 10,5 milliards d'euros a été mise en œuvre le 20 octobre dernier, mais uniquement sous la forme de titres subordonnés. Ce qui signifie que, contrairement au gouvernement anglais, l'Etat français a apporté cette somme aux banques sans revendiquer aucun droit de regard sur leur fonctionnement via une présence au capital et dans les conseils d'administration.

Il ne leur a pas non plus imposé de conditions strictes en matière de dividendes, de bonus ou encore de distribution de crédit. Déjà le 30 septembre dernier, il avait accepté de sauver Dexia tout en restant un actionnaire minoritaire, alors que les 6,4 milliards de capital apportés (dont 3 par l'Etat français) auraient dû logiquement se traduire par une expropriation des actionnaires existants et une prise de contrôle majoritaire de la société.
[...]

Commentaires : Contribution intéressante à l'heure où beaucoup d'économistes parlent abusivement de "socialisation" des banques - ce qui n'est pas le cas non plus en Grande Bretagne.


Contre les paradis fiscaux, la dernière offensive ?, Blog LeMonde
Le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker s’indigne que l’on puisse faire «une équation entre secret bancaire et paradis fiscal». Il a raison. Le secret bancaire ne suffit pas. Un bon paradis fiscal exonère en outre d’impôts les étrangers, auxquels il assure la stabilité politique, ainsi que des services financiers compétents et imaginatifs.

Un bon paradis fiscal, en somme, c’est le Luxembourg.
[...]

Commentaires : Si les paradis fiscaux sont la partie visible de l'abus du pouvoir financier, le secret en est la partie cachée et la plus fondamentale.


«Nous avons besoin d’une récession dure et rapide», Libération
Les mesures prises par les gouvernements vous laissent dubitatif, pourquoi ?
Parce qu’il y a un problème sous-jacent à cette crise que l’on ne parviendra pas à régler par le seul sauvetage des marchés financiers. Il s’agit de la dette des ménages. Entre 2000 et 2007, les Etats-Unis ont produit des biens de consommation et des services d’une valeur de 92 500 milliards de dollars mais en ont consommé pour 97 000 milliards, soit une différence de 4 500 milliards de dollars pour l’essentiel à la charge des ménages. Les ménages ont emprunté cette somme en hypothéquant leurs maisons pour acheter toutes sortes de biens de consommation. Durant ces sept ans, le pourcentage de la dépense des ménages est passé de 66 % à 72 % du produit intérieur brut, le taux le plus élevé au monde. Et cela a été possible uniquement parce que la valeur de l’immobilier a augmenté de 14 % par an durant cette période. Le seul chemin possible est la réduction drastique des dépenses consacrées à la consommation. La plupart des économistes vous diront que c’est affreux car cela conduirait à une récession, mais nous n’avons pas d’autre choix.
[...]

Vous pensez que les Américains sont prêts à ces sacrifices ?
La vérité est qu’ils font déjà ces sacrifices. Les ménages sont endettés. Ils n’arrivent déjà plus à financer leurs crédits, à payer leurs hypothèques, à obtenir de nouveaux crédits pour leurs achats. Evidemment, il y aura des répercussions sur l’économie, à commencer par l’industrie automobile. Mais nous devons passer à un modèle économique radicalement différent. J’ai horreur de le dire, mais nous devrons travailler plus et vivre plus chichement.
[...]

Commentaires : Raisonnement typique d'un économiste bien-pensant. Quand ces messieurs parlent de “la dette des ménages”, ils n'évoquent jamais les causes de l'endettement des travailleurs américains : le niveau des salaires et des prestations sociales.


Une Amérique malade des inégalités ?, La vie des idées
L’ouvrage de Douglas Massey, Categorically Unequal, dresse un état des lieux édifiant des inégalités aux États-Unis. L’étude classique de la stratification sociale est prolongée par une réflexion sur la production des catégories grâce auxquelles les individus et les groupes sont hiérarchisés.
[...]
La richesse de cet ouvrage réside dans le fait qu’il se prête à deux types de lecture. Il peut se lire d’abord comme une analyse socio-historique des inégalités liées à la couleur de la peau, l’origine ethnique, la classe sociale et le genre aux États-Unis. Cette analyse est délivrée au travers d’une synthèse particulièrement impressionnante de travaux scientifiques essentiellement à caractère empirique ayant relaté le niveau de ces inégalités et leur évolution tout au long du XXe siècle.
[...]
Et quand il s’agit de synthétiser la recherche sur l’ensemble de ces questions, Massey s’avère à la hauteur de la tâche. Dans un style parfaitement accessible et avec une précision quasi exemplaire quant aux références scientifiques, il dresse un portrait très complet du système de stratification sociale aux États-Unis. L’Amérique se caractérise par un niveau d’inégalités record au sein des pays développés. Par opposition aux analyses marxistes orthodoxes qui présentent le capitalisme comme générateur d’inégalités, Massey montre comment c’est précisément l’exclusion durable et parfois institutionnalisée de certains groupes du marché (par les mécanismes de discrimination) et la protection d’autres groupes des défaillances de ce dernier qui créent les inégalités sociales.
[...]
Les chapitres 4, 5 et 6 décrivent comment cette dynamique inégalitaire concerne plus généralement l’ensemble des groupes défavorisés dans la société américaine : les immigrés, les femmes et les pauvres.
[...]
En ce qui concerne les inégalités de classes, l’auteur montre les effets dévastateurs de la casse, sous l’administration Reagan, de la grève des contrôleurs aériens de 1981 sur l’équilibre patronat/salariat. L’Amérique depuis est celle des riches : dégringolade des salaires minimum, hausse des taux de pauvreté, démantèlement du Welfare State et rétrécissement progressif – devenu drastique sous Bush – de l’État fédéral. En parcourant les travaux de sociologie politique, on apprend comment, au travers de la multiplication des municipalités dans une même zone métropolitaine, les taxes importantes récoltées dans les quartiers pauvres financent les installations luxueuses des quartiers riches dont les habitants eux n’ont cessé de recevoir des cadeaux fiscaux. Même à l’école et dans les universités, les mécanismes de reproduction sociale restent très forts : la discrimination positive des enfants d’anciens étudiants, loin d’être négligeable notamment dans les universités les plus prestigieuses, contribue à la concentration des capitaux culturel et humain au sein des classes dirigeantes.
[...]
Massey transgresse en effet certains tabous de la théorie sociale classique, qui insiste sur le caractère constructiviste de toute forme de catégorisation sociale, qu’elle se reporte à des différences liées à la biologie (le genre), l’origine (l’ethnicité) ou la couleur de la peau. Sous l’influence de plusieurs travaux en psychologie sociale, sciences cognitives et neurosciences, Massey remonte aux racines de la catégorisation sociale telle qu’elle se passe dans le cerveau des individus. Le premier chapitre de l’ouvrage qui tente d’expliquer comment la stratification marche (How stratification works) se détache de tous les autres : il dresse les fondements cognitifs des rapports sociaux d’exploitation. La construction des frontières entre groupes sociaux s’opère d’abord à l’échelle de l’individu : c’est le cerveau humain qui, dans un principe de classement dual sur un axe de compétence d’une part et un axe de chaleur ou de sympathie (warm) d’autre part, pose les piliers de la stratification sociale. Ces schémas cognitifs sont certes réinterprétés et « recadrer » (framing) socialement en attribuant des caractéristiques stéréotypées à certains groupes sociaux. Cela n’en demeure pas moins qu’elles existent d’abord et avant tout dans la tête des humains. Ce n’est pas le marché, le capitalisme ni même le pouvoir et les intérêts des dominants qui créent les inégalités : c’est d’abord et avant tout les synapses !
[...]

Commentaires : Ce chapitre est beaucoup plus que contestable. Son auteur reprend les thèses de la sociobiologie et du créationnisme.
Si le facteur cognitif des rapports sociaux d’exploitation est une réalité, il n'est pas LA cause de la domination, mais résulte d'une construction sociale.

Pour aller plus loin :
• Constructivisme (épistémologie), Wikipédia
• Constructivisme (psychologie), Wikipédia
• Constructivisme (sociologie), Wikipédia
• Discours de la servitude volontaire, Wikipédia
• La soumission à l'autorité - L'expérience de Milgram, Wikipédia
• La soumission "librement consentie", Wikipédia
• La "soumission volontaire" et la "soumission forcée", CRDP
• De la soumission volontaire ?, Le Pangolin
• “Liberté intérieure” et “liberté extérieure”, Dedefensa

27 octobre 2008

De la crise financière à la crise sociale

Le directeur général du BIT Juan Somavia se montre pressant : «Nous avons besoin d’une action rapide et coordonnée des gouvernements pour prévenir une crise sociale». Après la crise financière puis la crise économique, la crise sociale ? Ces derniers temps, une succession de rapports et études de fond venant de tous horizons se sont penchés sur les évolutions des structures sociales sous l’effet du marché et de la dérégulation. Comme si la crise avait fait ressurgir les craintes que de fortes tensions sociales en germe depuis des années éclatent aujourd’hui. Les conclusions ne sont guère optimistes.

Ces dernières décennies ont vu les inégalités augmenter dans le monde. Un rapport très documenté de l’OCDE se penche pour la première fois sur la question. Il en conclut que «depuis le milieu des années 80 et probablement depuis le milieu des années 70», les pays développés ont vu «une augmentation à la fois les inégalités de revenu et du nombre de pauvres», dans une proportion «assez générale et significative». Le rapport annuel de l’OIT, publié quelque jours avant, s’était penché sur la même question et avait abouti aux mêmes conclusions : dans presque ¾ des pays, les disparités de revenus entre les 10 % des salariés les mieux rémunérés et les 10 % les plus mal se sont accrues. «La mondialisation financière provoquée par la déréglementation des flux de capitaux à l’échelle internationale a été un facteur majeur d’inégalité de revenus. L’espoir était que la mondialisation financière contribuerait à améliorer l’allocation des ressources». Elle «n’a pas réussi à améliorer la productivité mondiale» accuse le rapport.

Tous les domaines sont touchés. Les Nations-Unies, dans leur rapport 2008-2009 sur l’état des villes dans le monde, note que les agglomérations américaines sont devenues parmi les plus inégales, et que de tels niveaux d’inégalités «mènent tout droit à des émeutes et des révoltes sociales». L’espérance de vie des populations noires dans les villes américaines ne dépasse pas celle des habitants de certains états pauvres de l’Inde, souligne le rapport. L’OCDE note pour sa part que, dans tous les pays, «la pauvreté des enfants a augmenté, et elle se situe aujourd’hui au-dessus de la moyenne générale». Phénomène particulièrement préoccupant selon les auteurs, le bien-être des enfants étant «un déterminant clé de la vie qu’ils auront une fois parvenus à l’âge adulte». En France, les observatoires régionaux de santé pointent l’aggravation des inégalités sociales face à la santé : l’espérance de vie d’un cadre est plus longue de six ans que celle d’un ouvrier, et cet écart s’accroît expliquent-t-ils, avant de déplorer le «peu d’intérêt public pour les déterminants sociaux de la santé».

Fragilités sociales et frustrations croissantes

Comment en est-on arrivé là ? Le Centre d’analyse stratégique (ex-Commissariat au Plan) apporte quelques éléments de réponse : la protection de l’emploi en Europe s’est retrouvée éprouvée par la mondialisation. L’assouplissement de la législation en vue d’aboutir à une plus grande flexibilité de l’emploi, préconisation phare de tous les experts depuis des décennies, a eu pour effet d’augmenter les emplois précaires et d’aggraver des inégalités. Et il n’est pas sûr que les modèles de «flexisécurité», mis en avant par la Commission européenne et bon nombre de gouvernements nationaux pour compenser les effets de cette souplesse par des stratégies de formation, des politiques actives du marché du travail et de nouvelles protections sociales, puissent vraiment résister aux pressions de la mondialisation.

Ce sont ainsi tous les équilibres sociaux qui se modifient. La dernière étude de l’APEC explique que chez les cadres, l’organisation du travail met de plus en plus l’accent sur l’autonomie, la responsabilité, la différenciation des revenus. Huit augmentations de salaire sur dix proviennent désormais d’augmentation individuelles, les revalorisations collectives n’existant quasiment plus. Résultat en 2007, la moitié des cadres ont perdu du pouvoir d’achat. La Banque de France explique quant à elle que, plus en bas de l’échelle sociale, la part des personnes en situation de surendettement «passif», c’est-à-dire suite à une perte d’emploi, une maladie etc., s’accroît d’année en année. La DARES a pour sa part décidé de se pencher sur le financement de la protection sociale, et note une forte hausse du poids supporté par les ménages : en 1990, ces derniers contribuaient à hauteur de 31 % au financement de la protection sociale, les entreprises à hauteur de 42 %. En 2006, la proportion est presque inverse : 40 % pour les ménages, 36 % pour les entreprises.

Au final, les fragilités et les frustrations s’accroissent : l’INSEE note que 1,6 millions de personnes sont insatisfaites de leur emploi (en grande partie pour des questions de rémunération ou de stabilité) et souhaitaient en changer, et que 770 000 personnes déclarées comme «inactives» souhaiterait en fait trouver un emploi, ce qui pourrait amener à les comptabiliser comme chômeurs.

Injustice réelle et ’’sentiment d’injustice’’

Un tel déferlement d’études amène à s’interroger sur les conséquences sociales de ces phénomènes. L’OCDE note que les résultats des études montrent souvent que l’augmentation des inégalités n’a en fait «pas un caractère aussi spectaculaire qu’on le pense généralement». C’est «l’effet Gala», du nom du magazine où se trouve étalée la vie des très riches qui le sont devenus encore plus et qui focalisent l’attention des médias. Mais cela ne doit pas amener à en minorer les conséquences politiques : «Ce n’est pas pour autant que cela n’a pas d’importance – si les gens se préoccupent des inégalités c’est notamment parce qu’ils se préoccupent de justice. Or, une grande partie de la population estime que les revenus d’une petite minorité témoignent d’une très grande injustice» affirme l’étude.

Les rémunérations des dirigeants sont évidemment ici pointées en exemples désastreux : «une évolution fondamentale fut l’utilisation des systèmes de ‘rémunération basée sur la performance’ pour les cadres dirigeants et les chefs d’entreprise» explique l’OIT dans son rapport. «Le résultat a été une hausse démesurée des salaires des dirigeants. Aux Etats-Unis par exemple, entre 2003 et 2007, la rémunération des directeurs généraux a augmenté en termes réels de 45%, comparé à moins de 3% pour le travailleur moyen». Sentiment d’injustice d’autant plus exacerbé qu’aucune justification économique sérieuse ne peut être avancée : «les études montrent que ces systèmes ont engendré des effets très modérés, voir inexistants sur la performance des entreprises».

Un sondage de la BBC réalisé dans 34 pays vient confirmer ces phénomènes : pour les deux tiers des populations, les évolutions économiques de ces dernières années n’ont pas été justement partagées. Ce taux monte à près de 80 % en France. Or, comme le note l’OIT, «les conflits sociaux se multiplient quand les inégalités sont perçues comme excessives. Le soutien de l’opinion aux politiques de croissance s’érode si les catégories à bas salaires et les classes moyennes pensent que ces politiques font peu de choses pour améliorer leur situation alors qu’elles bénéficient aux catégories les mieux rémunérées».

La puissance publique responsable

Que faire ? L’OCDE reconnaît que le marché a tendance à creuser les inégalités, et que seule la puissance publique peut tenter de les atténuer : «si les gouvernements cessent d’essayer de contrebalancer les inégalités et ne dépensent plus autant en prestations sociales ou ne ciblent plus aussi étroitement la fiscalité et les transferts sur les personnes aux revenus les plus faibles, alors les inégalités augmenteront beaucoup plus rapidement». De fait, dans les pays développés, les pouvoirs publics ont alourdi au cours de ces dernières décennies les prélèvements fiscaux et augmenté les dépenses pour tenter de contrebalancer le creusement des inégalités. Mais augmenter sans cesse les prélèvements fiscaux ne peut être un équilibre durable. L’OCDE finit par adopter un langage qu’on ne lui connaissait pas : «la seule façon durable de réduire les inégalités est de mettre fin à la tendance sous-jacente au creusement des écarts sur le plan des salaires et des revenus du capital» affirme-t-elle. L’OIT enfonce le clou : dans deux tiers des pays, la part des salaires dans le revenu total a reculé au cours des vingt dernières années.

Les crise précédents ont montré que les destructions d’emploi engendrées par les crises financières ont des effets à long terme sur les groupes les plus vulnérables. Alors que le BIT estime que la crise pourrait mettre au chômage 20 millions de travailleurs en 2009, établissant un record historique de chômeurs de 210 millions de personnes dans le monde, nul doute qu’après avoir traité l’urgence de la crise financière, les gouvernements devront se pencher un peu plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent sur la question sociale, et, là aussi, trouver de nouvelles régulations à long terme.

Clément Abélamine
27/10/2008
Publié par Boulevard Exterieur.

Conséquences sociales de la crise

Revue de presse française, NouvelObs
Libération
La domination mondiale des idées libérales, à l'oeuvre depuis les années 80, arrive à un crépuscule. La chute des banques et de la Bourse en sont les symboles ; la progression des injustices à l'échelle planétaire en est le facteur principal et la récession qui commence le catalyseur. Partout les idées d'intervention publique, de régulation écologique et sociale, de solidarité et de volontarisme industriel sont à la hausse. La gauche française, qui a mis si longtemps à se convertir au réalisme, se trouve prise à contre-pied. Elle se rallie sur le tard à une économie de marché qui se précipite dans la crise. Ses électeurs en tirent les conséquences. (...) les principes les plus classiques de la social-démocratie, ceux qu'on disait dépassés par la mondialisation, sont plébiscités massivement. Dans le même mouvement, l'anticapitalisme radical renouvelé par l'altermondialisme trouve des soutiens croissants. La crise déplace les lignes vers la gauche. (...) La demande de justice sociale et d'action collective (...) ne pourra déboucher sans une stratégie nouvelle et un projet inédit.
Commentaires : Libération fut un acteur particulièrement propagandiste du néo-libéralisme. Lire :
• RIMBERT Pierre, Il y a quinze ans, « Vive la crise ! », Le Monde diplomatique
• "Vive la crise" : une pédagogie de la soumission, Là-bas si j'y suis
• MALER Henri, Libération, d'un Joffrin à l'autre, Acrimed

Ouest France
Face au risque de gangrène qui menace le corps de l'économie française, Nicolas Sarkozy, est contraint (de) changer radicalement de registre. Pourfendre avec brio les errements coupables du capitalisme financier à Toulon, New York ou Pékin est une chose. Répondre, concrètement, à l'angoisse du salarié licencié sans sommation et sans justification acceptable à Niort, Saint Brieuc, ou Segré en est une autre. Stigmatiser les spéculateurs sans visage, et à l'abri dans leurs paradis fiscaux, est à la portée du premier imprécateur venu. Réparer la casse humaine et sociale provoquée par la boulimie cynique des faux monnayeurs de la finance mondiale relève d'une expertise autrement plus délicate. Quand le chômage et le pouvoir d'achat menacent de plonger vers les abysses, sous les coups d'un agresseur d'autant plus odieux qu'il est anonyme, la dénonciation des dérives ravageuses du capitalisme n'est qu'une lointaine et maigre consolation, si elle en est une. Nicolas Sarkozy va devoir abandonner sa robe d'avocat imprécateur pour enfiler le bleu de chauffe, à domicile.

L'Union
Le candidat Sarkozy avait, fin 2006, lancé le volet social de sa campagne présidentielle avec la désormais célèbre évocation de " la France qui souffre mais veut vivre debout ". (...) Presque deux ans plus tard, la France va toujours debout, mais ceux qui souffrent courbent de plus en plus l'échine. Et les répercussions de la crise financière mondiale sur l'économie réelle qui s'annoncent - qui a pu penser sérieusement que cet ouragan balaierait les gros et épargnerait les petits ? - ont de quoi faire froid dans le dos à ceux qui peinent chaque mois pour joindre les deux bouts. (...) Maintenant, les Français attendent des actes. Il fallait des milliards pour sauver les banques ? C'est fait, même à contrecoeur. alors En contrepartie, les citoyens attendent aussi des milliards pour l'emploi, le pouvoir d'achat, les retraites, la santé, l'éducation, l'entreprise, la solidarité nationale, l'aménagement du territoire, etc. Bref, pour sauver la France, un plan de la même envergure que celui concocté pour sauver les banques"


Chômage technique chez les constructeurs automobiles français, Agences - France Info
Renault, Peugeot, Citroën... Les constructeurs automobiles français sont rattrapés par la crise. Ils ont annoncé en fin de semaine dernière des périodes de chômage partiel, sur la plupart de leurs sites. Objectif : réduire la production, pour faire face au ralentissement du marché.


De la crise financière à la crise sociale, Boulevard Exterieur
Le directeur général du BIT Juan Somavia se montre pressant : « Nous avons besoin d’une action rapide et coordonnée des gouvernements pour prévenir une crise sociale ». Après la crise financière puis la crise économique, la crise sociale ? Ces derniers temps, une succession de rapports et études de fond venant de tous horizons se sont penchés sur les évolutions des structures sociales sous l’effet du marché et de la dérégulation. Comme si la crise avait fait ressurgir les craintes que de fortes tensions sociales en germe depuis des années éclatent aujourd’hui. Les conclusions ne sont guère optimistes.
Article court, mais documenté.


Jean Ziegler : pour un "tribunal de Nuremberg" de la crise, Rue89
Le nouveau livre (Haine de l’Occident) de celui qui est aujourd’hui membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l‘homme de l’ONU, est un ouvrage dense, étayé de faits recueillis durant son activité à l’ONU.

Et Ziegler de resituer les quatre systèmes de domination de l’Occident au long des siècles: les conquêtes, l’esclavage et la traite, la colonisation et enfin "l’actuel ordre du capital occidental globalisé". Ces dominations terribles, auxquelles on ajoutera les actuels refus de repentance, de réparations et la confiance toujours indélébile du Nord envers l’idéologie libérale, c’est ce qui, pour Ziegler, a irrémédiablement rouvert la blessure.

La crise, pour Ziegler, c’est la révélation des "haines raisonnées". Des haines réfléchies, travaillées au Surmoi, et débarrassées des intégrismes dogmatiques. Qui viennent d’un "refus organisé et collectif à l’ordre meurtrier du monde". Ce peut être la victoire d’une rupture mémorielle (victoire électorale de Morales, premier président indien depuis 500 ans en Bolivie, pays essentiellement indien). Ou "une force historique qui va changer le monde".

Certes, la crise financière perpétue, cyniquement, la mainmise du libéralisme sur le monde, puisque ce système tente de s’établir comme son propre remède.

"La haine de l’Occident", ce ne sont pas que des chiffres, des faits et des cris. C’est, aussi, des ponts entre économie, militantisme et culture. Ce n’est pas le moindre des mérites du Suisse, ici, que de sans cesse illustrer ses bilans et ses dénonciations avec des penseurs, ou des poètes.

Écouter ou lire :
• La Haine de l’Occident - Entretien avec Jean Ziegler , Là-bas si j'y suis
• "La Haine de l'Occident", de Jean Ziegler : les fâcheuses approximations du Savonarole suisse, Le Monde
• Commentaires (payants) d'abonnés du Monde
• La haine de l'Occident : les raisons de ce désamour, IRIS
• Des temps de haine, A vue d'esprit — Radio Suisse Romande
• La haine de l'Occident (1), Contre-Feux
• La haine de l'Occident (2), Contre-Feux


Les conditions de travail aujourd’hui, Fondation Copernic
Entretien de Michel Gollac (sociologue au CREST et au Centre Maurice-Halbwachs) et Serge Volkoff (directeur de recherches au Centre d’études de l’emploi et animateur du Centre de recherches ergonomiques sur l’âge et les populations au travail, CREAPT) réalisé par Hélène Degoy, Louis Weber et Laurent Willemez.

Le travail change : évolutions techniques et organisationnelles, nouvelles formes d’emploi et de gestion des carrières. Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur la santé physique et mentale des salariés, au long de leurs parcours professionnels ? Quels sont les principaux facteurs de diversité des conditions de travail, entre catégories sociales, entre grands secteurs de l’économie, entre les âges et les sexes ? Va-t-on vers une amélioration des conditions de travail sous l’effet du progrès technique ou vers une détérioration générale ? Michel Gollac et Serge Volkoff, dont l’ouvrage Les conditions de travail aujourd’hui vient d’être actualisé et réédité (coll. Repères, La Découverte, 2007), répondent ici à nos questions.

Conséquences économiques de la crise

SAPIR Jacques, Réflexions sur les conséquences de la crise et les tendances économiques à venir, Recherche en histoire visuelle. Extraits :

Il ne fait guère de doute que les économies d’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord vont connaître une récession profonde et de longue durée. Celle-ci découle à la fois des conséquences de la crise financière et bancaire, et en particulier des formes brutales que prend aujourd’hui la contraction du crédit, mais aussi et surtout du fait que le fondement de cette crise est constitué, comme on l’a soutenu ailleurs, par une crise du mode de croissance néolibéral. Dans ces conditions, il apparaît comme une évidence que la conjonction de ces deux dimensions va entraîner une contraction profonde de l’activité.

Celle-ci durera tant que n’émergera pas une autre dynamique de croissance. Aujourd’hui, même si les pays émergents sont moins touchés que les pays développés, et même si la crise devrait se traduire par un ralentissement de la croissance (de 11% à 9% en Chine, de 8% à 6% en Russie), l’effet de traction de ces pays ne saurait à lui seul tirer hors de la crise les pays développés. Il est donc inévitable que des restructurations profondes se mettent en place dans ces économies. Elles affecteront aussi les pays émergents et, progressivement, c’est une autre configuration de l’économie mondiale qui émergera.

Racines et profondeur de la récession dans les économies développées

[...]

L'ensemble de ces éléments conduit à prévoir une récession importante ou «méchante» (nasty) selon Paul Krugman. Aux Etats-Unis, le PIB devrait reculer de 2% à 3% dès le 4e trimestre 2008 et ce pour une durée d'au moins 3 trimestres. L'effet se fera sentir d'abord au Mexique, et en particulier dans la zone frontalière des entreprises exportatrices mais aussi au Canada. C'est l'ensemble de la zone ALENA (ou NAFTA) qui devrait être en récession au début de 2009.

Dans la zone euro, la récession sera particulièrement sévère en Espagne et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, le PIB a déjà reculé de 0,5% dans le troisième trimestre, et le mouvement devrait s'amplifier durant l'hiver. L'effondrement des marchés de consommation de biens durables le montre. En dépit des mesures de soutien à l'économie, le PIB devrait reculer d'au moins 1,5%. L'Allemagne et la France vont aussi entrer en récession dès la fin de l'année 2008, et connaître le moment le plus difficile au début de 2009. L'effondrement des carnets de commandes dans l'industrie allemande est ici significatif. Le PIB pourrait reculer de 0,5% à 1%. L'Italie devrait connaître une baisse du PIB d'environ 1% à 1,5%. Les pays du Benelux seront aussi touchés, en particulier par la conjonction des récession allemandes et françaises.

Une récession de longue durée ?

Si la récession dans laquelle nous sommes entrés est appelée à être importante, on ne doit pas non plus en sous-estimer la durée. Contrairement aux affirmations fallacieuses de certains économistes "médiatiques" en 2007 ou au premier semestre de 2008, nous ne sommes pas dans un simple "cycle" économique. Cette crise est avant tout celle d'un modèle de croissance ou d'un mode d'accumulation qui s'est mis en place à partir des années 1980.

Contrairement au mode d'accumulation antérieur, il a été caractérisé par une capture presque totale des gains de productivité par les profits au détriment des salaires. Ceci a permis de développer les versements de dividendes aux actionnaires de manière considérable, et plus encore de développer les rendements des placements financiers. Ces derniers ont pu aussi progresser grâce à la déréglementation des opérations bancaires et financières qui a permis la mise en place de leviers de financement caractérisé par des rapports entre le capital initial et les fonds empruntés de 1 à 25 ou 30. Le recours à la titrisation des dettes a permis une dissémination du risque que l'on a confondu avec sa mutualisation. Elle a permis une baisse des taux d'intérêts rendant l'endettement d'autant plus facile et venant renforcer les pratiques d'effet de levier. La finance a fonctionné comme une trappe à valeur ajoutée. Dans un premier temps, ceci a conduit à de fortes hausses des prix des actifs, qu'ils soient mobiliers ou immobiliers.

[...]

Devant l'ampleur de la crise qui monte au sein des économies développées, et qui devrait se traduire par une récession sévère pour au moins deux ans dans le meilleur des cas, le rétablissement de protections douanières est indispensable. C'est aujourd'hui le seul moyen pour éviter que la déflation salariale n'entraîne les économies développées de la récession vers la dépression. Il serait opportun que ces mesures s'inspirent des principes de protectionnisme social et écologique que l'on a développé antérieurement.

Le retour au protectionnisme est aussi indispensable pour que puisse se reconstruire un rapport de forces permettant une inversion de la tendance actuelle du partage de la valeur ajoutée et pour reconnecter la progression des salaires à celle des gains de la productivité.

[...]

Le poids de l'endettement et ses conséquences

Si la crise actuelle va nécessairement accélérer le rééquilibrage économique perceptible depuis une décennie, elle va engendrer d'autres problèmes qui vont peser sur le contexte géoéconomique mondial. Le plus évident est indiscutablement celui de l'endettement. On a vu que le modèle néolibéral ne pouvait maintenir une croissance raisonnable (au-dessus de 2,5%) qu'au prix d'un endettement constant des ménages. En fait, les pays qui ont adopté ce modèle, que ce soit le Etats-Unis ou leurs clones européens ont atteint les limites absolues du modèle, ce qui explique la violence de la crise. Ils devront s'y résoudre, ou tenter de la combattre en accroissant fortement l'endettement public, au point de dépasser rapidement ici les pays qui avaient conservé le modèle européen traditionnel.

[...]

Le retour de l'inflation comme condition de la croissance

[...]

Il est très peu probable que l'épargne des pays émergents vienne acheter massivement ces nouvelles dettes émises par les pays développés. D'une part en raison de la montée, désormais inévitable, du protectionnisme qui réduira l'excédent commercial de ces pays (“inévitable” ou “indispensable” ? L'auteur préconisait plus haut "le rétablissement de protections douanières"). D'autre part, parce que le pivotement d'une logique de croissance extravertie, portée par la prédation sur le commerce international vers une logique introvertie, fondée sur le marché intérieur implique une réduction des taux d'épargne qui sont souvent – comme en Chine – excessifs. Les pays émergents devront d'une part accroître leur consommation au détriment de l'épargne pour trouver de nouveaux moteurs de croissance et d'autre part consacrer la plus grande part de leur épargne à investir chez eux.

[...]

Pour éviter que la récession ne se transforme en dépression, les économies occidentales n'auront pas d'autre choix que de revenir sur les avantages inouïs accordés à la rente contre le travail depuis les années 1980. Comme Keynes l'avait déjà indiqué, l'inflation va permettre aux entrepreneurs de se dégager de la «main-morte» du passé pour que la croissance reprenne, et elle sera l'euthanasie douce du rentier. Alors que des études ont déjà montré qu'une inflation trop faible faisait obstacle à la croissance, et qu'il y a en réalité un «taux d'inflation structurel» pour chaque économie, il est clair que l'inflation va jouer un rôle important dans le maintien de la croissance pour les prochaines années. Ceci rendra impératif de procéder à une bonne distinction entre déterminants structurels et déterminants monétaires de l'inflation. Mais une telle solution n'est pas sans conséquences profondes quant à l'organisation monétaire et financière du monde d'après la crise.

Le retour de l'État

[...]

De fait, les principaux pays développés vont être conduits à s'aligner sur des pratiques économiques qui ont été celles de pays émergents comme la Chine, la Russie ou le Brésil. Il deviendra d'ailleurs de plus en plus difficile de stigmatiser ces pratiques dans les forums internationaux dans la mesure où elles vont devenir courantes dans les pays occidentaux.

[...]

Le retour au contrôle souverain des États sur la politique monétaire

[...]

Ceci signifie la fin du dogme de l'indépendance des banques centrales tel qu'il a dominé la politique économique depuis plus d'une génération. Nous irons, sous une forme ou une autre à une re-nationalisation des banques centrales, ne serait-ce qu'en raison des mauvaises dettes qu'elles ont du accepter dans leur bilan depuis le début de 2008. En effet quand pour reconstituer la liquidité des banques on a décidé que les banques centrales prendraient en pension des titres que leurs remettraient les banques on a accepté un transferts à leur bilan d'une partie des créances "pourries" du système bancaire. Il faudra donc bien recapitaliser les banques centrales elles aussi. Si l'on ajoute à ce problème celui de la cohérence d'une politique économique dans les contraintes que l'on a énoncées et qui découlent de la crise, on voit bien que le statut actuel des banques centrales devient une impossibilité.

[...]

Quel futur pour l'euro ?

[...]

La solution, plutôt que de se résoudre à un éclatement total de la zone euro, pourrait être un système intermédiaire. Pour certains pays membres, l'euro deviendrait une monnaie de réserve, par rapport à laquelle leur monnaie nationale qu'ils auraient rétablis, serait convertible sur la base d'un taux fixe révisable de manière régulière. Les pays constituant le bloc le plus homogène pourrait eux conserver l'euro comme monnaie unique. On aurait une zone euro constituée de cercles concentriques, qui serait plus robuste et plus flexible pour faire face aux nouvelles contraintes. Ce système permettrait d'ailleurs plus facilement que la forme actuelle de l'euro une coordination avec d'autres monnaies et donc la constitution d'une zone de stabilité monétaire allant au-delà des frontières de l'UE.

Vers un nouveau Bretton Woods ?

[...] Penser la refonte du système monétaire et financier mondial est nécessaire, mais il s'agit d'une tâche de longue haleine qui ne saurait être accomplie dans la précipitation.

[...]

Le choix actuel est donc soit de tenter de maintenir un système mondial, mais qui ne pourra être construit que sur une monnaie "neutre" qui pourrait être un "panier" de différentes monnaies, soit de prendre acte d'une fragmentation du système avec émergences de blocs régionaux structurés autour de monnaies de réserve régionales, et tenter de coordonner ensuite ces ensembles régionaux.

[...]

Les deux principaux problèmes posés par la crise sont aujourd'hui la pénurie de liquidités entre les banques (le credit-crunch) et les mouvements spéculatifs induits par les Hedge-Funds et en général les institutions spéculatives. Ces deux problèmes impliquent la prise de mesures transitoires à relativement court terme.

Un changement immédiat du statut du FMI. La fonction de ce dernier devrait être la concertation entre les banques centrales pour l'émission des liquidités nécessaires au niveau mondial. Ceci implique que le FMI modifie au plus vite les règles de représentation des pays pour que ces derniers soient représentés au prorata de leur contribution au PIB mondial et à la population mondiale. Un directoire exécutif comprenant les Etats-Unis, la zone euro, la Russie, la Chine, l'Inde, un représentant des pays du Moyen-Orient, un représentant des pays d'Amérique Latine devrait être immédiatement constitué. Ce directoire devrait gérer les allocations de liquidité à court et moyen terme à travers une "caisse centrale" opérant à la fois sur le dollar, l'euro et le yen.

[...]

Le monde qui va sortir de cette crise sera très différent de celui que l'on a connu de 1980 à aujourd'hui. Non seulement les rapports des forces sont en train de changer et ceci dans l'ensemble des domaines, du militaire à l'économie, mais les représentations elles-mêmes vont se modifier. Cette crise est celle de l'idéologie néo-libérale. Les contraintes économiques qui vont découler de l'effondrement de l'économie de la dette mise en place dans les économies occidentales – et portée à son paroxysme aux Etats-Unis et dans les "clones" européens du modèle américain – entraîneront le retour de dynamiques inflationnistes importantes. Elles conduiront les États à reprendre le contrôle de leur politique monétaire et de leur politique de change. Nous assisterons dans les années qui viennent au retour de l'État comme acteur économique majeur (ce qu'il n'avait pas cessé d'être en réalité en Chine et en Russie), à la fin de l'indépendance des banques centrales et au retour de politiques de change plus ou moins pilotées en fonction des logiques de développement. Ceci ne sera d'ailleurs possible qu'à travers la mise en place de formes de contrôle sur les flux de capitaux limitant l'impact des mouvements de marché et de la spéculation sur les taux de change.

Dans cette révision fondamentale des conceptions, des politiques et des instruments que nous allons connaître, la question de la survie dans leur forme actuelle des institutions européennes sera rapidement posée.

Commentaires :
La publication de textes économiques de Jacques Sapir sur un site qui traite de la "recherche en histoire visuelle" relève plus de la connivence que de la cohérence. Voir la réponse d'André Gunthert.

Le problème est que l'auteur mélange analyse, hypothèse, prévision (ou prédiction ?) et préconisation. Son point de vue d'économiste "régulateur", curieusement centré sur l'Europe, lui fait perdre de vue les aspects géopolitiques et sociaux de la crise. Voir les rubriques Economie politique & Economie sociale.