31 octobre 2008

Les petits secrets du sauvetage des banques américaines

Les petits secrets du sauvetage des banques américaines, WSWS
Dans un article exceptionnellement honnête publié dans le New York Times de samedi, l’éditorialiste de la section économique, Joe Nocera, a révélé ce qu’il qualifie de « petits secrets de l’industrie bancaire », soit « qu’elle n’a pas l’intention d’utiliser l’argent [du sauvetage gouvernemental] pour faire de nouveaux prêts ».

Comme l’explique Nocera, le plan annoncé le 13 octobre par le secrétaire du Trésor Henry Paulson qui consiste à offrir 250 milliards $ d’argent des contribuables aux plus grandes banques, contre des actions non-votantes, n’a jamais vraiment eu pour objectif d’inciter ces dernières à recommencer à prêter aux entreprises et aux consommateurs, le but officiel du sauvetage. Son but premier était plutôt d’engendrer une rapide consolidation du système banquier américain en subventionnant une série d’acquisitions de plus petites firmes financières par les plus puissantes banques.

[...]

Toutes les raisons invoquées pour justifier le sauvetage des banques ont été exposées comme étant des mensonges. Les dirigeants démocrates au Congrès et Barack Obama se sont joints au président Bush, au président de la Réserve fédérale Ben Bernanke, et à Paulson pour insister que le sauvetage devait être accepté par le Congrès, et accepté immédiatement, malgré l’immense opposition populaire. Ceux qui se sont opposés au plan ont été dénoncés comme une menace pour le bien commun de la population américaine.

Dans un discours télévisé de par tout le pays le 24 septembre, avant que le Congrès ne vote sur le plan de sauvetage, Bush a dit que ce plan « aiderait les consommateurs et les hommes d’affaires américains à obtenir du crédit d’après leurs besoins quotidiens et afin de créer des emplois ». Si le plan était rejeté, a-t-il averti, « [d]’autres banques pourraient faire faillite, y compris certaines dans votre communauté. La bourse pourrait perdre encore plus de valeur, ce qui diminuera la valeur de vos épargnes en vue de la retraite… D’autres compagnies pourraient être forcées de fermer leurs portes et des millions d’Américains pourraient perdre leur emploi… au bout du compte, notre pays pourrait connaître une longue et douloureuse récession. »

Un mois plus tard, le sauvetage était voté et tous les sombres développements dont Bush avait menacé le peuple américain et dont ce dernier devait être protégé, la fermeture de banques et de compagnies, l’effondrement de la bourse, l’augmentation en flèche du chômage, tout cela est arrivé et s’accélère.


Commentaires : Dedefensa (De la difficulté de ne plus être) reprend cette information, la croise avec un texte de Paul Jorion
Les citoyens américains dans leur quasi-totalité considèrent le système économique qui est le leur comme idéal, n’envisageant sa réforme possible que sur des aspects mineurs. Suggérer à un Américain que certaines des institutions de son pays pourraient être améliorées si l’on s’inspirait de l’expérience d’autres nations, produit toujours chez lui la même consternation: s’il lui paraît admissible que certains détails soient révisables, l’idée que d’autres nations auraient pu faire mieux à ce sujet est pour lui inacceptable. Et c’est pourquoi on pourrait être tenté de qualifier le capitalisme tel qu’on le trouve aux États-Unis non pas de “sauvage”, mot qui suggère un certain archaïsme, mais de “fondamentaliste”.

et poursuit l'analyse
Quoi qu’il en soit, l’épisode décrit par Joe Nocera est caractéristique de la réalité de la situation. D’une part, il nous dit que, jusqu’à maintenant, le système n’a pas lâché un pouce de son terrain idéologique malgré la formidable pression de la catastrophe.
[...]
D’autre part, ce même récit de Nocera nous dit parfaitement que la même catastrophe continuera à être alimentée par les agissements que nous nommons “marginaux” ou parasitaires (combines, irresponsabilités, etc.) des acteurs bancaires et autres, qui, eux aussi, maintiennent ferme le cap idéologique et entendent en profiter sans aucun esprit de culpabilité.
[...]
Les conséquences vont se poursuivre à bon train, sur un double plan:

• A l’intérieur des USA, où la crise va se poursuivre, mettant de plus en plus à l’épreuve l’idéologie, les défenseurs de l’idéologie, contre les partisans d’une réforme de l’idéologie (sorte de “pré-gorbatchéviens” du système), – accentuant “la discorde chez l’ennemi”, selon le mot de De Gaulle.

• Entre les USA et leurs alliés, ou bien entre les USA et le reste. Cela vaudra évidemment pour Sarkozy, de plus en plus maintenu en état de surpression qui le pousse à développer une politique du plus grand intérêt pour nos esprits ébahis de plaisir ironique. Dans ce cas, l’axe de confrontation entre la France (l’Europe) et les USA est tracé droitement. Sarkozy se fera sans doute réélire sur un programme anti-américaniste de belle facture, et sans doute le soupçonnera-t-on alors d’être un ex-appointé du KGB.

…En attendant quoi, le débat a de fortes chances, au rythme des tambours de la crise, et en présence sans doute des mésententes persistantes, de se diriger vers des mises en cause fondamentales. Là aussi, c’est un de nos classiques : la montée aux extrêmes. Si le réflexe idéologique est aussi fort que nous le croyons aux USA, alors que les USA sont nécessairement des acteurs du monde “globalisé” (sic), le débat sur le fondement de la doctrine ne pourra être écarté dans un geste d’apaisement. Les positions vont se polariser, monter aux extrêmes. C’est la meilleure chose qui puisse arriver.

Crise financière ou guerre secrète ?

Le 14 octobre 2008, le gestionnaire de fonds et analyste financier Mostafa Belkhayate a accordé une interview au site Capital.fr.
Curieusement l’une des questions et l’analyse de Mostafa Belkhayate sur des possibles causes profondes de cette crise, a complètement disparu sur le site de Capital ! Cependant, Capital a laissé un lien vers le site de Belkhayate où l’on peut lire ce qui suit :

Capital.fr : Qu’est ce qui vous fait penser que la chute n’est pas terminée ?

Mostafa Belkhayate : Lorsqu’il y a un crime, cherchons le coupable du côté de celui qui en profite. Washington a résolu en moins d’une semaine le grave problème des créances américaines : en faisant croire que Freddie Mac et Fannie Mae, deux organismes américains de financement, risquaient la faillite, les financiers yankee ont coupé l’herbe sous les pieds des Chinois, qui possèdent près de 400 milliards de dollars d’obligations émises par ces institutions. Ces dernières, aujourd’hui loin de leur valeur initiale, ne peuvent plus être revendues. Tous ceux qui pourraient en acheter en ont déjà ; les Japonais, les Européens, les Russes, les Arabes,… Voilà comment on peut dissoudre des milliers de milliards de dollars de dette. Pour moi, c’est la seule explication du sacrifice de Lehman Brothers. C’est ingénieux, d’autant plus que Washington a manipulé le prix du pétrole à la hausse à partir d’avril 2008 pour "offrir" sur un plateau venimeux un maximum d’obligations aux Arabes, qui leur ont toujours fait une confiance aveugle. Une fois le plein fait, on lâche le pétrole et les obligations. Le mécanisme a parfaitement marché puisque aujourd’hui les créanciers amis de l’Amérique n’ont que du papier sans valeur entre les mains. Voilà la vraie guerre ! Sauf qu’il me semble qu’on ait sous-estimé la réaction de "ces amis". Leur réaction sera violente, foudroyante…car ils ne vont pas se laisser faire. La crise boursière ne fait que commencer. On va assister à une attaque en règle sur le billet vert…

Source : Tlaxcala.

La (périlleuse) métamorphose du monde

En février de cette année [2008], la revue nord américaine Forbes a publié un long article qui qualifiait la Chine de «pays le plus important de la planète», non seulement à cause de son énorme population, mais du développement accéléré de son économie, en citant comme exemple de sa puissance, le fait qu’une entreprise d’État, Petrochina, s’était convertie en la plus grande entreprise du monde, et que selon toute probabilité la Chine dépasserait, à la fin de 2008, l'Allemagne en devenant le plus grand pays exportateur du monde. Il aurait pu ajouter que les réserves de devises chinoises sont les plus grandes du monde (1.550.000 millions de dollars) et que de ses universités sortent chaque année plus de quatre millions de diplômés. De même la Chine compte la plus grande banque du monde (ICBC), la plus grande entreprise de téléphonie mondiale (China Mobile), le plus grand nombre d’internautes et de téléphones de la planète, elle est le principal fabriquant mondial de téléviseurs plats et d’ordinateurs, et elle a le plus élevé taux de croissance annuel du PIB. Si en 2007, l’économie nord-américaine dépasse 21,36% du PIB mondial et l’économie de la Chine 10,83% (toujours en parité de pouvoir d’achat), on calcule que dans cinq ans les États-unis produiront 19,22% du PIB mondial et la Chine 14,69%. Tandis que les États-unis déclinent, la Chine continue de croître.

Forbes a conclu sons article en affirmant que le XXIe siècle va être celui de la Chine. Cette conviction, qui fait son chemin dans la pensée politique nord-américaine, est très présente dans les objectifs stratégiques de Washington et s'accompagne de plaintes constantes de la part des États-Unis contre la puissance asiatique. Ainsi, le déficit commercial avec la Chine est utilisé pour justifier les problèmes croissants de l’économie nord-américaine et l’augmentation du chômage aux États-unis (bien que la Chine s’acquitte scrupuleusement de ses obligations envers l’OMC) ; l’augmentation du prix du pétrole est justifié par la croissance des importations chinoises, malgré l’évidence de l’auto-approvisionnement chinois. De plus, la Chine a cessé d’être exclusivement un pays exportateur de produits bon marché pour se convertir aussi en exportateur de biens de haute technologie.

Cette nouvelle réalité économique commence à avoir des répercussions politiques et elle induit des changements dans les relations internationales et dans la force militaire relative des grandes puissances planétaires. Ainsi le mois de juin dernier, le Stockholm International Peace Research Institute, SIPRI, a publié son rapport 2007 où il déclaré que le budget militaire chinois est le troisième en importance du monde. Le IISS (The International Institute For Strategic Studies, de Londres), avance des opinions similaires. De ce fait, en 2007, toujours selon le rapport du SIPRI, pendant que les États-unis consacrent 547.000 millions de dollars à leur budget militaire, suivi de la Grande Bretagne avec 59.700 millions, la Chine apparaît déjà derrière ces deux pays, en destinant à sa défense 58.300 millions. La conclusion la plus importante de ce rapport était l’émergence de la Chine était justement la nouvelle d’une Chine en troisième position des dépenses militaires mondiales. Il ne faut pas oublier que ces deux instituts forment la partie du conglomérat idéologique occidental que dirige Washington, et que sous couvert d’un langage académique, ils appuient la vision nord américaine du renforcement militaire chinois.

En 2000, les États-unis ont commencé à publier un rapport annuel sur la force militaire de la Chine (Annual Report to Congress, du secrétariat de la Défense, sur le Military Power of the People’s Republic of China), qui dans ses dernières éditions, s’emploie à souligner fortement l’augmentation du potentiel militaire et stratégique chinois, la modernisation et le développement de sa technologie spatiale. Robert Gates, secrétaire de la Défense nord-américaine, a souligné dans la présentation du rapport 2007 les risques de renforcement de Pékin, en donnant corps à la “menace supposée militaire chinoise”, idée qui court toutes ces dernières années dans les rapports du Département de la Défense, dans les think tank conservateurs et dans beaucoup de publications académiques.

En effet, la Chine a augmenté son budget de la Défense et sa force militaire s’est renforcée, mais la “menace supposée militaire chinoise” est un mensonge total. Il est certain que les changements dans l’équilibre militaire en Asie, avec la consolidation de l’Organisation de Coopération de Shanghai et les sommets des pays d’Asie centrale et du sud-est asiatique avec la Chine, les accords de coopération avec Moscou et les efforts de la diplomatie chinoise jusqu’en Afrique, qui se sont concrétisés par un sommet sino-africain à Pékin, constituent des motifs d’alarme pour Washington, mais Pékin n’est absolument pas intéressé par l’idée de commencer un affrontement stratégique avec les États-unis et préfère suivre une politique internationale prudente qui vise à son renforcement économiques, ce qui nécessite des relations pacifiques et pas de tensions internationales et de guerres, bien que la Chine n’en néglige pas pour autant les impératifs défensifs du pays : rien à voir par conséquent, avec l’urgence d’une “menace militaire chinoise”, dont les inventeurs ont objectifs politiques évidents en vue de la contention du géant asiatique.

Washington ne craint pas de critiquer la politique extérieure chinoise avec des mensonges grossiers en expliquant que, pour réussir à être approvisionné en ressources énergétiques, Pékin a des relations «avec les pays qui violent les droits de l’homme», qui «soutiennent le terrorisme international» et qui «impulsent la prolifération nucléaire». Avec une bonne dose d’hypocrisie, en passant sous silence la complicité évidente nord-américaine avec des dictatures féroces, comme l’Arabie saoudite, plus encore l’occupation militaire d’un pays riche en pétrole comme l’Irak, son appui aux organisations terroristes qui favorisent ses intérêts (comme les groupes des muyahidin iraniens), et sa complicité ou son acceptation tacite avec l’augmentation des arsenaux atomiques d’Israël ou du Pakistan, Washington se permet des références critiques aux accords énergétiques des Chinois avec l’Iran et de sa recherche de conventions avec les nations africaines. Malgré sa prudence, Pékin en est arrivé arrivé à dénoncer publiquement la “grossière ingérence [américaine] dans les affaires internes chinoises”. Hong Yuan, le responsable de l’agence qui contrôle la prolifération des armements dans l’Institut d’Études Nord-américaines de l’Académie chinoise de Sciences, a souligné que les États-Unis s’en prenaient avec véhémence aux “nouvelles armes chinoises”, sans tenir en compte de la différence du potentiel militaire entre les deux pays, et le fait que la supposée «menace de la Chine» que décrit le rapport du Département de la Défense a omis de souligner que la Chine poursuivait la politique de ne pas être la première à utiliser les armes nucléaires.
À son tour, le gouvernement chinois a rappelé que, entre 2001 et 2007, les États-Unis avaient augmenté presque de soixante pour cent leurs dépenses militaires, et que celles-ci étaient passé de trente-six pour cent du total des frais militaires de la planète à presque moitié du total mondial. Pékin mettait le doigt sur la plaie après avoir remarqué que les États-Unis dépensent dans leur armement et leurs armées autant que presque le reste des deux cents pays du monde réunis. Il faut remarquer que la dépense militaire chinoise représente, à peu près, neuf pour cent du budget militaire américain, et que 1,4 pour cent du PIB chinois est consacré à la défense, en face d’une moyenne de 3 pour cent des pays principaux capitalistes [Dépenses militaires, Wikipédia - SIPRI].

En novembre 2007, le secrétaire nord-américain de Défense, Robert Gates, a voyagé à Pékin pour aborder avec le gouvernement chinois la situation en Asie, les conflits internationaux et la relation bilatérale centrée sur les questions militaires. Sa mission n’a pas contribué faire baisser le ton des accusations nord-américaines. Au contraire, en mars 2008, Gates déclarait que le budget militaire chinois était plus élevé que ce que Pékin reconnaissait, sans autres précisions. Le journal The Washington Post, en arrivant à la rescousse de son gouvernement, répandait en même temps l’idée de ce que l’investissement chinois dans sa défense était “deux ou trois fois plus grand que ce qui était déclaré”, bien qu’il s’abstînt d’offrir des preuves et de tirer des conclusions pertinentes, puisque même si la dépense militaire chinoise eut été le triple de celle déclarée par Pékin, et elle représenterait encore à peine trente pour cent du budget militaire nord-américain. C’est ainsi, qu’en utilisant comme preuve leurs propres chiffres et arguments, et en leur octroyant le rôle de juge et parti, les États-Unis proclamaient, de nouveau, le danger de la “menace chinoise”. La présentation d’un nouveau Rapport du Pentagone, en mars 2008, avec des idées similaires aux antérieures, suggérait à de plus que Pékin réalisait une politique d’intrusion dans les réseaux informatiques du gouvernement nord-américain et des occidentaux, et on a laissé filtrer dans la presse internationale des nouvelles qui spéculaient même sur l’idée que Pékin pourrait avoir engagé des pirates informatiques pour saboter les systèmes des pays occidentaux, accusation qui a amené le gouvernement chinois à présenter une protestation formelle à Washington, en insistant sur le fait que la Chine, comme cela peut être vérifié dans les relations internationales, ne représente une menace pour aucun pays. Le Ministre chinois des Affaires extérieures a fait publier un communiqué où il exhortait les États-unis à respecter l’idée de «Une seule Chine», de cesser la vente d’armes à Taiwan et d’abandonner sa politique erronée face au séparatisme taïwanais. Il n’y avait pas encore eu la dernière opération conçue à Washington pour nuire au prestige et aux relations de la Chine avec le reste du monde : la campagne internationale sur le Tibet, en mettant à profit la répercussion des Jeux Olympiques de Pékin.

Dans le même mois de mars dernier, à l’occasion de la réunion du parlement chinois, l’Assemblée populaire Nationale, le président Hu Jintao (qui dirige également la Commission centrale Militaire et qui portai, significativement pour l’occasion, un habit militaire Mao) s’est réuni avec la délégation de l’armée pour insister sur la nécessaire modernisation militaire de son pays pour «garantir le progrès du socialisme chinois» et pour «contribuer au maintien de la paix mondiale». Conscient des accusations nord-américaines, les références que Hu Jintao a faites à l’utilisation progressive d’une technologie plus moderne pour répondre aux menaces possibles contre son pays, étaient la conséquence de l’analyse chinoise des dernières guerres menées par les États-Unis, depuis la première guerre du golfe contre l’Irak, jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, en passant pour l’agression contre la Yougoslavie, où l’ambassade chinoise elle-même a été détruite par les missiles nord-américain, conséquence d’une «erreur» supposée.

En avril, à partir de sources des services secrets nord-américains a filtré dans les médias une alarmante nouvelle, où, à partir d’une image obtenue par le satellite par la compagnie nord-américaine DigitalGlobe et reproduite sur des publications spécialisées en questions militaires, on spéculait sur l’agrandissement d’une base supposée de porte-avions et sur la construction de hangars et de quais pour des sous-marins nucléaires chinois dans l’île de Hainan, au sud de la Chine. La photographie, où à peine le profil de quelques quais était aperçu, était censée apporter la preuve du renforcement militaire chinois et l’émergence d’une nouvelle menace dans la mer de Chine méridionale. Ce n’était pas un hasard, si le mois précédent, les États-Unis et le Japon avaient organisé à Washington une réunion pour examiner le renforcement de leur déploiement militaire dans la zone … pour boucler les issues de la Chine dans l’Océan Indien depuis de la Mer de Chine Méridionale. Il faut rappeler que cette mer, qui baigne presque moitié des côtes chinoises, est fermée en grande partie par l’arc que forment Taiwan, les Philippines (les deux territoires facilitent le déploiement militaire nord-américain y compris avec des bases), la grande île de Bornéo et la péninsule de Malacca, où les États-unis sont en train de renforcer leur base dans Singapour. Par le Nord, la base nord-américaine de l’île japonaise de Okinawa et l’archipel japonais lui-même érigent une barrière pour le développement de la marine chinoise et le passage de ses sous-marins. Un des accords de la rencontre entre les États-unis et le Japon a porté sur l’établissement permanent dans l’archipel nippon du porte-avion nord-américain Washington et le renforcement des patrouilles de la VIIe flotte des États-Unis agissant dans la zone. Il est évident que Pékin observe avec préoccupation ces mouvements.

En mai, le directeur de la CIA, Michael Hayden, faisait remarquer à Washington que la Chine (un “pays communiste et une puissance nucléaire” selon ses mots) était un rival sérieux économique et politique des États-Unis et alertait sur le développement de sa puissance militaire, bien qu’il considérât que cela n’impliquait pas nécessairement un affrontement à court terme. Peu de jours après que Hayden ait prononcé ces paroles, le responsable du Commandement Stratégique nord-américain, le général Jeffrey Horne, dans la réunion de un des groupes d’étude du Congrès, accusait la Chine de développer «des technologies spatiales dans des buts agressifs». Horne a alerté sur la capacité chinoise d’abattre des satellites et de développer des systèmes militaires d’alerte pour “rendre aveugle” et “ensorceler” l’ennemi et il a suggéré la nécessité que les États-Unis “protègent ses unités spatiales”. Il était évident que les mots de Horne (avec en toile de fond de la preuve fournie par la Chine, en janvier 2007, qui avait alors abattu un satellite avec un missile balistique) n’étaient pas seulement la réflexion d’un général, outrepassant un peu son rôle militaire, mais un avis du gouvernement nord-américain à la Chine et une espèce de pression sur les alliés nord-américains en Asie orientale et en Europe, devant la nouvelle force chinoise. La délibérée et systématique pression nord-américaine s’est accompagnée, à la fin de mai, de la présentation publique du rapport du département d’État sur la démocratie et les droits humains, dans lequel Washington critiquait avec dureté la politique gouvernementale chinoise, décision qui a entraîné la réplique du Ministère des Affaires Etrangères Chinoise en recommandant aux États-unis qu’ils se préoccupent de la violation des droits humains sur leur propre territoire et qu’ils cessent de les utiliser comme prétexte à propagande pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays.

Au milieu du dernier mois de juin, le vice-président lui-même, Richard Cheney, proclamait dans une séance de la Chambre nord-américaine de Commerce que la Chine extrayait du pétrole à soixante milles de la Floride, grâce à un accord avec Cuba. Avec son orgueil habituel, Cheney s’est permis de mépriser au Parti communiste Chinois et ses mots furent interprétés comme un sérieux avis sur la croissante agressivité chinoise, qui opérait déjà à proximité des côtes nord-américaines. Malheureusement pour Cheney, et devant l’évidence du caractère erroné de ses informations, étant donné qu’aucune compagnie chinoise n’est en train de perforé des puits pétrolifères dans cette zone des Caraïbes, le vice président s’est vu obligé de rectifier quelques jours après. Mais ses paroles furent révélatrices de l’attitude du gouvernement nord-américain face à la Chine. L’ancien secrétaire nord-américain à la Défense, Donald Rumsfeld, était partisan d’une politique agressive contre la Chine, qui a été suivi, pour l’essentiel, par son remplaçant, mais Pékin ne veut pas répéter les erreurs de l’URSS et n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une nouvelle course aux armements mais veut concentrer ses ressources dans son développement économique.

A l’ “hypothétique menace militaire chinoise” mise en circulation par Washington Pékin a répondu en parlant de la défense de la paix et de la collaboration internationale, et de son appui aux principes de sécurité et de confiance mutuelle. De fait, depuis les années de Deng Xiaoping, la Chine a impulsé une politique extérieure de coexistence pacifique, basée sur cinq principes : premièrement, le respect mutuel de la souveraineté et l’intégrité territoriale ; secundo, l’adoption d’une politique de non agression ; tertio, la non ingérence dans les affaires internes des autres pays ; quarto, l’égalité dans les relations ; et cinquo, le mutuel avantage. Le président Hu Jintao applique ces principes, qui, avec le renforcement du pouvoir économique global de Pékin, a porté la conception stratégique chinoise à formuler la thèse de «l’émergence pacifique» de la Chine. Si historiquement la naissance de nouvelles puissances planétaires est toujours allée avec la conquête, la guerre et du colonialisme, Hu Jintao nourrit la thèse de ce que la Chine a besoin d’un climat pacifique de concorde internationale pour assurer son développement économique, parce que, dans les relations avec les États-Unis, elle opte pour une politique qui a promu la confiance entre les deux pays, sur des bases égalitaires, dans une tentative de compréhension des intérêts stratégiques d’une autre partie. Au XVIIe Congrès du Parti communiste Chinois, Hu Jintao a répondu aux accusations sur la supposée «menace chinoise», en optant pour une politique de développement pacifique, en défendant le multilatéralisme, et en repoussant la tentation de chercher les seuls intérêts chinois.

Face aux accusations nord-américaines, il est certain que la Chine prend en compte les intérêts stratégiques étasuniens, dans la conviction qu’il s’agit là de l’unique chemin susceptible de consolider les relations pacifiques internationales (bien qu’elle n’ait cessé de répondre avec fermeté aux tentatives extérieures pour stimuler des processus d’indépendance au Taiwan, au Tibet et Xingjiang : ce sont les lignes rouges que Pékin ne permettra pas qui que ce soit de franchir). Elle continue de faire délibérément profil bas dans la politique internationale (malgré une plus grande présence diplomatique chinoise dans tous les forums) pour assurer la paix. C’est une évidence que face aux guerres nord-américaines de conquête et son expansion militaire constante dans le monde (de nouvelles bases pour son armée en Europe, en Asie et à l’Afrique, un agrandissement de l’OTAN, une augmentation du budget de Défense, etc.), mêmes les stratèges les plus durs de la «supposée menace militaire chinoise» ne peuvent alléguer un seul cas d’acte agressif (et encore moins militaire) de Pékin envers d’autres pays, puisqu’ils se voient obligé de recourir à la “question du Taiwan” qui, évidemment a une claire dimension interne chinoise a pour spéculer sur les propos de Pékin.

À la fin juin, lors de la réunion récente de Condoleezza Rice et de son homologue chinois, le ministre des Affaires Etrangères Yang Jiechi, Rice a déclaré publiquement l’opposition nord-américaine à l’“indépendance du Taiwan”, mais les États-Unis ne renoncent pas à utiliser cette carte à leur convenance dans leurs relations avec Pékin. Tandis que, une fois de plus, Yang Jiechi démontrait l’effort chinois pour améliorer sa communication avec les États-Unis, en contribuant ainsi au développement de relations pacifiques internationales, Rice ne s’est pas privée de rappeler les différences qui subsistent entre Washington et Pékin. Cependant, la réalité têtue complique, bien qu’elle ne l’empêche pas, l’effort de propagande nord-américain. La CIA elle-même, qui élabore une partie des programmes de harcèlement vers la Chine (au Tibet, Xingjiang, en Afrique et dans d’autres lieux) s’est vu obligée d’admettre le budget de défense de Pékin pour 2008 (d’environ 65.000 millions de dollars, selon l’agence), est à peine la dixième partie du budget militaire nord-américain. Il n’y a pas il doute malgré tout que la grande lutte pour la supériorité entre les États-Unis et la Chine explique les différentes opérations de propagande (conçues par les services secrets nord-américains). Les accusations, portées contre la Chine pour sa responsabilité supposée dans la crise du Darfour au Soudan, occultent le fait Pékin a conseillé au gouvernement soudanais la pleine collaboration avec l’Union Africaine et avec l’ONU pour la résolution de la crise et qu’elle a nommé même un représentant spécial pour le Darfour avec une fonction semblable à la médiation que Tony Blair réalise sur la question palestinienne. Sans oublier que la présence croissante chinoise en Afrique trébuche sur des incidents confus et des provocations : en janvier 2007, neuf travailleurs chinois d’une entreprise pétrolière sont morts au Nigeria, et en avril de la même année, un groupe obscur querillero de Somali a attaqué les installations de la société pétrolière chinoise Zhongyuan Petroleum Exploration à Abole, Ogaden éthiopien, en causant soixante et quatre morts [Abole oil field raid]. Ce sont quelques exemples, mais il est évident que ces incidents et d’autres semblables d’origine confuse, cherchent à rendre difficile la présence chinoise en Afrique et la consolidation de sa présence internationale.

Washington a eu une réaction alarmiste contre l’essai d'un satellite météorologique réalisé par la Chine au début de 2007, sans se préoccuper du fait que les États-unis ont depuis plus de vingt ans fait la preuve, avec des armes similaires, qu’ils avançaient de fait dans la militarisation de l’espace, et en se refusant à considérer la proposition chinoise et russe de négocier un traité pour limiter la recherche en matière d’armement spatial et pour empêcher le déploiement de ces systèmes dans le cosmos. A la critique de l’essai chinois, lié au refus de négocier l’interdiction, Washington était en train d’exiger, de fait, de la Chine et de la Russie leur assentiment au monopole spatial nord-américain, ce qui évidemment était inacceptable pour Pékin et Moscou. Cette politique du fait accompli, poursuivi par Washington, cherche l’avantage stratégique sans se préoccuper des intérêts du reste des puissances mondiales. En février 2008, on a pu le constater à l'occasion de la destruction d’un satellite espion nord-américain par un missile lancé depuis un croiseur étasunien, dans l’océan pacifique à proximité de Hawaii. Pour réaliser le lancement, conçu comme un essai pour l’installation du système antimissile nord-américain, Washington a utilisé l’excuse de ce que son satellite espion courrait le risque de choir à terre. C’est-à-dire, qu’il exige que Pékin et Moscou s’abstiennent de faire la même chose que Washington considère légitime de développer.

Pour cela, les États-Unis poursuivent leurs plans pour déployer un système antimissile centré sur leur propre territoire, avec des bases en Europe centrale (la Pologne et Tchéquie) et en Asie orientale (le Japon et la Corée), et avec des installations pour le lancement de missiles stratégiques. Ce plan peut détruire l’architecture stratégique de contrôle des arsenaux atomiques et impulser une nouvelle course aux armements, qu’aussi bien Moscou que Pékin ne veut pas entamer. Dans le même temps, les États-unis se refusent à ratifier le Traité de prohibition des essais nucléaires et rejettent l’adoption de la résolution de ne pas être le premier pays à utiliser les armes nucléaires, à la différence de ce qu’ont proclamé la Chine et la Russie. Au contraire, ils se réservent le droit du «recours préventif» de l’utilisation de la bombe atomique. Face à cette réalité, lors du sommet entre la Chine et la Russie organisé en mai à Pékin, Hu Jintao et Dmitri Medvédev ont signé un communiqué en avertissant que «la création du système global de défense antimissile nord américain altérera l’équilibre stratégique et la stabilité dans le monde», alors qu’eux établissaient les relations internationales sur le respect des «buts et des principes de la Charte des Nations Unies» sur la coexistence pacifique. Le renforcement des noeuds entre Moscou et Pékin et leur exigence de respect de la souveraineté et de l’intégrité de tous les pays était une critique implicite faite aux États-Unis, sans les citer, étant donné qu’ils sont le seul pays, dans dernières années, qui a envahi et occupé d’autres pays. Parmi les questions sur lesquelles Hu Jintao et Medvédev Hu ont manifesté l’accord de leur gouvernement, il y avait aussi le rejet de ce que les droits de l’homme soient invoqués comme prétexte pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays, leur appui au maintien de la politique de non prolifération nucléaire au monde, à l’utilisation pacifique de l’espace, et son opposition à ce que des systèmes d’armes se déploient dans le cosmos. Il était évident que ces positions sont contradictoires avec la thèse de la «menace militaire chinoise».

En dernière instance, la périlleuse métamorphose du monde cache la tentative nord-américaine d’arrêter sa décadence constante mais lente et de limiter l’avancement chinois. Par cela, ils perçoivent avec hostilité l’appui ouvert de Pékin à Cuba, ses relations avec le Venezuela et d’autres pays de l’Amérique latine, et le développement d’échanges avec l’Afrique, où la Chine s’est engagée à donner des aides de la valeur de dix milliards de dollars. A cela il faut ajouter, les difficultés nord-américaines avec l’Inde, où le gouvernement de Manmohan Singh n’a pas pu approuver l’accord de coopération nucléaire avec les États-Unis grâce à l’opposition communiste indienne (qui considère le dit accord comme contraire aux intérêts nationaux et à une politique extérieure indépendante), font douter de la viabilité du plan nord-américain d’être appuyé en Inde pour limiter la puissance chinoise.

La Chine bouge. Après les avancée sur la “question dite nucléaire dans la péninsule coréenne”, où ils participent aux négociations la Chine, les États-Unis, la Russie, le Japon et les deux Corée, le gouvernement de Pékin a recommencé à avancer un pion. La proposition chinoise à Séoul d’ouvrir des conversations avec la Corée du Sud pour consolider la paix dans la région, a été accompagnée par le porte-parole chinois des Affaires Extérieurs de la considération de ce que la présence militaire nord-américaine dans la zone est «obsolète». Pékin poursuit l’amélioration des relations de la Chine avec le Japon (qui est son principal partenaire commercial) depuis la visite de Weng Jiabao a Tokyo en avril 2007.

Malgré tout, la Chine comprend qu’elle continue d’avoir un développement insuffisant de son industrie militaire et que ses ressources ne peuvent pas être comparées à celles des Nord-Américains et des Russes. Son Aviation et sa Marine ont peu d’ importance en regard d’un pays de la taille de la Chine, mais elle compte sur des sous-marins nucléaires et sur une force appréciable de missiles balistiques intercontinentaux, bien qu’en nombre beaucoup plus réduit que les arsenaux russes et nord-américains. Pékin dispose d’environ quatre cents ogives nucléaires, alors que les États-Unis possèdent environ cinq mille quatre cents, qui se réduiront à quatre mille cinq cents à la fin de 2012 (bien que celles qui sont retirées ne seront pas détruites mais seront stockées !). Au contraire du passé, quand elle considérait la collision inévitable, aujourd’hui la pensée stratégique chinoise ne table pas sur la possibilité d’affrontements militaires avec d’autres pays, sans que par autant Pékin perde de vue que le harcèlement en Iran, et la guerre secrète qui y a déjà commencé, peut altérer la situation mondiale.

La Chine représente un double défi pour les États-unis : par sa condition de pays émergent appelé à devenir, si Washington ne peut pas l’empêcher, l’économie la plus puissante de la planète, et par son pari, qui se maintient en vigueur, pour un “socialisme avec des caractéristiques chinoises”. Si la réforme initiée par Deng Xiaoping présente des risques évidents et des contradictions selon la théorie traditionnelle du socialisme que nous ne pouvons pas traiter ici on ne peut nier que son succès a porté le développement et la consolidation du pays et l’émergence de la Chine comme nouvelle grande puissance, dans un monde dangereux qui observe en retenant son souffre sa propre métamorphose.

Higinio Polo
20/10/2008
Traduit par Danielle BLEITRACH pour Changement de société.
Traduction modifiée par Serge LEFORT pour Monde en Question.
Publié par Rebelión.

30 octobre 2008

L'Amérique latine face à la crise financière

Une position commune face à la crise, RFI
Les 22 chefs d'Etat et de gouvernement participant au 18e Sommet ibéro-américain, qui s'est ouvert mercredi soir, au Salvador, vont tenter de préparer une réponse unie à la crise financière mondiale. Ce sommet, réuni jusqu'à vendredi, était initialement consacré au thème « jeunesse et développement », mais la crise s'est imposée aux dirigeants ibéro-américains.


Crise financière : l'Amérique latine envisage la réunion d'un sommet à l'ONU, Yahoo! Actualités
"Aujourd'hui nous nous sentons tous concernés par la nécessité d'édifier un nouvel ordre financier international", qui soit "capable de prévenir les crises comme celle que nous subissons actuellement", a déclaré à la tribune le Premier ministre espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero, en proposant de "redéfinir" le rôle du Fonds monétaire international (FMI) pour qu'il puisse "intensifier" sa fonction de prévention.

La présidente chilienne Michelle Bachelet a appelé à éviter "l'effondrement social" qui risquerait d'être provoqué par la crise financière.

"Une diminution de l'aide au développement serait incompréhensible" lors du sommet du financement du développement, en décembre prochain au Qatar, a-t-elle affirmé.


Pour aller plus loin :
• Sommet ibéro-américain, Wikipédia
• Sommet ibéro-américain, Google Actualités
• Sommet ibéro-américain, Yahoo! Actualités

La Chine face à la crise financière

OCS : la Chine prône un front commun contre la crise, RIA Novosti
La Chine compte intensifier sa coopération avec les Etats membres de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), et appelle à mobiliser gouvernements, entreprises et banques afin de limiter le contrecoup de la crise financière, a annoncé jeudi le premier ministre chinois Wen Jiabao.

"Le maintien de la stabilité économique et financière et du marché des capitaux chinois, ainsi que le maintien d'un développement stable et rapide de l'économie sont le principaux axes de Pékin afin de juguler la crise actuelle", a-t-il déclaré lors de la réunion du Conseil des chefs de gouvernement de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Astana (Kazakhstan).

Le chef du gouvernement chinois a dévoilé une série de propositions en vue d'intensifier la coopération avec les Etats membres de l'OCS, visant à simplifier le commerce et les investissements, à créer un réseau régional d'infrastructures (énergie, transports, communications) et à resserrer les liens entre les cercles d'affaires.

"Les cercles financiers doivent analyser et prévoir conjointement les processus macroéconomique mondiaux, harmoniser leur politique monétaire, tout en renforçant et en perfectionnant leur contrôle afin de mieux contrer les risques dans ce domaine", a indiqué le premier ministre.

Selon lui, des crédits préférentiels seront alloués afin de mettre en oeuvre des projets économiques conjoints au sein de l'Organisation. "Nous voyons d'un bon oeil la constitution d'un fonds de développement de l'OCS", a-t-il fait savoir.

"Le développement de la Chine est indissociable de celui du monde. La prospérité et la stabilité mondiale ne peuvent exister sans la Chine, et Pékin poursuivra sa politique de réforme et d'ouverture, en restant fidèle au bon voisinage et au partenariat avec nos voisins", a-t-il conclu.

La Chine, dont les échanges avec les pays de l'OCS entre janvier et août ont atteint 55,8 milliards de dollars (+35% en glissement annuel), espère que cet indicateur atteindra 80 à 100 milliards de dollars à la fin de l'année.

L'OCS regroupe la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, la Russie et le Tadjikistan. L'Iran, le Pakistan, l'Inde et la Mongolie ont le statut d'observateurs.


La Chine face à la crise financière, Le Blog du Milieu
Les entreprises chinoises ne font appel aux marchés financiers que pour 25 % environ de leur financement extérieur, les 75 % restants étant assurés par l’intermédiation bancaire traditionnelle. A titre de comparaison, ces proportions sont quasiment inversées (80 % et 20 %) pour des pays comme les Etats-Unis et le Royaume Uni.

Par ailleurs, non seulement les entreprises chinoises font peu appel aux marchés financiers pour leur financement extérieur, mais elles font peu appel au financement extérieur tout court : le taux d’épargne et d’autoinvestissement des firmes chinoises est parmi les plus élevés du monde, et se trouve, par exemple, presque quatre fois plus élevé que celui des entreprises indiennes. Au final, la déconfiture des marchés boursiers chinois n’a qu’un impact limité sur les possibilités de financement des entreprises.

[...]

Ainsi, si la crise financière internationale a emporté les marchés financiers chinois, le rôle de ces derniers pour l’économie réelle reste limité, tandis que les banques sont elles-mêmes peu touchées par la crise des subprimes. Faut-il en conclure que la République Populaire va se trouver épargnée par la crise actuelle ? Non, et loin de là. Les conséquences pour l’économie chinoise ne viendront pas directement, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et en Europe, de la crise financière et de la contraction du crédit. Ce seront, ou plutôt ce sont déjà, des conséquences indirectes dues à la récession mondiale et tout particulièrement au ralentissement de l’activité et de la baisse de la demande aux Etats-Unis et en Europe.

[...]

A l’heure actuelle, il est donc difficile de dire quelles seront les positions adoptées par la Chine. On peut néanmoins noter que cette crise offre à la République Populaire deux opportunités. Tout d’abord, cette crise mondiale peut constituer l’occasion pour l’économie chinoise de réduire sa dépendance vis-à-vis de la demande internationale et de remplacer celle-ci, comme moteur de la croissance, par la consommation intérieure, aujourd’hui bien trop faible. Les décisions du Conseil d’Etat, annoncées dans le week-end du 18-19 octobre, de développer le système de protection sociale, par exemple, vont dans ce sens. Ensuite, les mois qui viennent verront probablement d’intenses négociations autour de la nécessaire refonte du système financier international et de la redéfinition de ses règles. La Chine, qu’on peut considérer comme plutôt proche des conceptions européennes favorables à plus de régulation, voudra probablement faire entendre sa voix, comme le Premier Ministre Wen Jiabao l’a souligné lors de la session d’ouverture du Sommet Europe-Asie le 25 octobre. Et la masse d’actifs et de devises que la République Populaire a accumulées devrait pouvoir donner du poids à ses positions.

American Gorbatchev

L’URSS et les USA sont tous deux des régimes de type disons “totalitarisme systémique”, avec une manifestation dictatoriale de type systémique de la bureaucratie. En URSS, la brutalité terroriste et policière des normes faisait qu’on était prisonnier du système, et réalisant cette situation. Aux USA, il y a des prisonniers consentants, variante extrême de la “servilité volontaire”. (L’expression est donnée comme référence: il n’y a pas volonté consciente mais volonté inconsciente d’une psychologie formée, ou formatée, avant même la conscience du jugement sur soi, si bien que l’on juge de soi avec une psychologie déformée. Cette psychologie américaniste, déformée, s’exprime notamment par des conceptions fondamentales faussées comme l’indéfectibilité et, surtout, l’inculpabilté.) La contrainte en URSS était d’abord policière (avec une propagande grossière) ; la contrainte aux USA est d’abord celle de la communication (virtualisme plus que propagande). Le système US est beaucoup plus efficace lorsqu’il marche, lorsqu’il est isolé (vertu de l’isolationnisme) ; sa fragilité est immense lorsque la virtualité de son affirmation, le virtualisme, ne parvient plus à contenir la réalité en étant confronté à elle. On se trouve alors devant la possibilité d’une crise psychologique (ce qui fut évité de justesse en 1933, grâce à FDR), alors que l’URSS se dilua à cause d’une crise politique engendrée par la libération d’une psychologie qui désirait cette crise. Lorsque et si les psychologies découvrent cet état de “servilité volontaire” qu’elles entretiennent, la crise est terrible. Un facteur primordial est que les USA ont été construits dès l’origine de cette façon, sans nation préexistante, — donc, que la “nation américaine” n’existe pas, non plus que l’“identité nationale” qui dépend d’artefacts symbolique (drapeau, Constitution, etc.). L’URSS fut bâtie sur la nation russe, et une forte identité nationale, très spiritualisée ; la nation ne mourut pas et c’est elle qui a permis le sauvetage de la Russie après l’effondrement du communisme et l’expérience d’américanisation par la déstructuration d’Eltsine.

A une question récente qu’on nous posait, nous situions à 10%-15% la possibilité qu’un Obama devienne un “American Gorbatchev”… Mais le dîner avait été arrosé. Revenons de nos vapeurs et à plus de raison, pour situer cette possibilité entre 1% et 2%. Si Obama n’est pas cet “American Gorbatchev”, la chute sera totalement déstabilisante et déstructurante. Ce sera la chute d’un système total qui prétend être une civilisation, et qui exerce effectivement une influence quantitative à cette mesure ; ce sera la crise d'une “civilisation” (cela ne fut certainement pas le cas avec la chute de l’URSS) qui est arrivée à constituer un système de destruction de la civilisation. Mais l’emploi du futur est peut-être de trop et le présent devrait commencer à faire l’affaire.

American Gorbatchev, Dedefensa

Lire sur le même thème :
• Après la chute de l'URSS, celle des USA ?, Monde en Question.
• Obama, Gorbatchev, Orwell et la liberté, Dedefensa.

Moscou et Pékin resserrent leurs liens

Oléoduc Sibérie-Chine : Moscou et Pékin resserrent leurs liens énergétiques, Aujourd'hui la Chine
Moscou et Pékin ont signé mardi un accord sur la construction d'une branche de l'oléoduc russe Sibérie-Pacifique vers la Chine, grande consommatrice d'énergie, qui aura ainsi directement accès aux immenses ressources de son grand voisin.
[...]
"Nous devons approfondir notre coopération dans l'énergie (...) qui contribuera au développement économique et à la stabilité des marchés mondiaux", a déclaré M. Wen, en ouvrant aux côtés de M. Poutine une conférence économique russo-chinoise à Moscou.


Russie-Chine : le pétrole russe coulera aussi vers l'Orient, RIA Novosti
La menace de la Russie de rediriger ses exportations de pétrole vers la Chine pourrait bien devenir une réalité, lit-on mercredi dans le quotidien Vedomosti.

Cette menace a jusque-là été plutôt rhétorique et n'a jamais laissé entrevoir de possible réalisation à court terme. La crise financière, qui pourrait entraîner une récession économique, a cependant brouillé toutes les cartes. Aux divergences politiques entre la Russie et l'Occident se sont ajoutés de nouveaux risques, liés à la baisse de la demande solvable en Europe, et à l'endettement important des fournisseurs de matières premières. Compte tenu de tous ces facteurs, la voie orientale pour les livraisons russes pourrait s'imposer comme une nécessité dans un avenir assez proche, c'est-à-dire que les positions de Pékin dans ses relations avec Moscou ne feront que se renforcer.
[...]
Vladimir Poutine a proposé au premier ministre chinois de réfléchir à une utilisation plus large des deux devises nationales dans le commerce bilatéral, critiquant une nouvelle fois le dollar. Il s'agit d'une stricte question de politique extérieure : la Russie et la Chine désignent presque dans les mêmes termes les Etats-Unis comme le principal responsable de la crise. Cependant, le dollar est actuellement en train de remonter, et il reste toujours la devise la plus fiable du monde, dont personne ne peut se passer. C'est pourquoi Wen Jiabao n'a pas souhaité évoquer cette question.


Commentaires : Il est intéressant de croiser la communication de cette information : sèche et factuelle à Pékin, enthousiaste voire menaçante (vis-à-vis de l'Europe) à Moscou, qui poursuit aussi son offensive contre le dollar.

L'économie en question

Crise financière : pas question de nationaliser l'économie russe, RIA Novosti
Il n'est pas question de nationaliser l'économie nationale malgré la crise financière mondiale, a déclaré mercredi le premier ministre russe Vladimir Poutine lors d'une conférence consacrée aux questions économiques qui se déroule dans sa résidence de Novo-Ogarevo (région de Moscou).

"Je voudrais souligner que nous n'avons pas et ne pouvons pas avoir comme mission la nationalisation de l'économie russe et nous ne le ferons pas. L'élargissement de la présence de l'État dans la vie économique est une mesure forcée et provisoire", a indiqué le premier ministre.

Commentaires : En Russie comme ailleurs, l'intervention de l'État dans la vie économique n'a rien à voir avec une nationalisation et encore moins avec le socialisme. Il s'agit, comme tout le monde l'a compris, de renflouer les spéculateurs avec l'agent des impôts au détriment donc des investissements sociaux (et non dépenses sociales comme les économistes l'affirment trop souvent) dans les domaines de l'éducation, la santé, la culture, etc.


Aide financière pour la Hongrie et l'Ukraine, euro|topics
Magyar Nemzet - Hongrie
os pires cauchemars [deviennent toutefois] réalité. Nous avons en tout cas perdu notre indépendance économique, comme l'a récemment indiqué le chef de l'opposition, Viktor Orbán. Et si nous devions entendre à l'avenir qu'il nous faut entreprendre toujours plus de mesures de restrictions en raison de l'aide du FMI, il faudra se rappeler de cette curiosité historique : le fait que la Hongrie est le seul pays de l'UE à être une colonie du Fonds monétaire international.

Der Standard - Autriche
La Hongrie réduit massivement ses dépenses sociales pour obtenir un crédit auprès du FMI.

Commentaires : Après la faillite de l'Islande, sauvée par la Russie, des pays européens hypothèquent leur avenir économique et social en empruntant auprès du FMI, qui oblige les États emprunteurs à réduire dramatiquement leurs investissements sociaux.


Le Livret A bientôt à 3,5% ou 3% ?, Libération
e directeur général de la Caisse des Dépôts n'a pas démenti l'information de «La Tribune» selon laquelle le taux de rémunération pourrait être modifié le 1er février.

Commentaires : Seul un esprit mal intentionné verrait dans cette mesure la conséquence de la perte de 751 millions d'euros subie par la Caisse d'épargne entre la mi-septembre et la mi-octobre.


Qui a perçu 310 fois le Smic chaque mois en 2007 ?, AFP - Libération - AP - Yahoo! Actualités
Le salaire moyen des 50 premiers patrons français, qui s'établit à 383.000 euros par mois, a augmenté de 20% en 2007, et représente 310 fois le Smic, selon une enquête à paraître jeudi dans le magazine Capital.

Commentaires : Les revenus des épargnants sont mis à la portion congrue, mais pas ceux des grands patrons. Coïncidence ?
Lire aussi : Crise financière : On achève bien l’épargne populaire, AgoraVox.


Pompiers incendiaires : les autorités politiques et économiques sont responsables de la crise qu'ils combattent, Chronique Agora
Ils [les gens] pensent que les autorités vont tout arranger... Et dans le monde entier, les autorités font semblant de le faire. Le G7, le FMI, les banques centrales, les ministres des finances et les secrétaires du Trésor – ils ont tous mis leurs propres masques... ils se pavanent, et prétendent savoir de quoi ils parlent. Curieusement, le président français Nicolas Sarkozy est un de ceux qui dirigent la parade. Il tente d'organiser un Nouvel Ordre Financier Mondial... basé sur autre chose que le dollar.

Ces poseurs n'ont pas si mauvaise allure – tant qu'ils gardent leurs masques. Enlevez-les, et vous verrez ces clowns idiots qui sont responsables de la crise.

Commentaires : Ne nous trompons pas, si l'auteur pleurniche sur «le mauvais capitalisme» (voir l'article précédent) il reste partisan du "laisser-faire" : «[...] la presse mondiale, les experts et les politiciens ont réussi à se convaincre que ce n'était pas de leur faute... mais de celle du capitalisme. Et maintenant, ils attendent des autorités qu'elles fassent quelque chose.»


A marché forcée, Dedefensa
Les récents événements ont mis à jour la fabrique d’une étrange évolution économique. Il ne s’agit même plus de la fable de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf mais de celle de ces oiseaux escortant parfois les éléphants, nichant presque sur eux et picorant les parasites installés dans les plis de la peau de l’énorme et majestueux animal, qui prétendraient se faire plus gros que leur hôte temporaire. Encore ces oiseaux, selon l’immense sagesse de ce que les Américains nomment Mother Nature, ont-ils un rôle fondamentalement utile puisqu’ils s’occupent des parasites de l’éléphant. Dans notre économie, les parasites eux-mêmes prétendent se faire plus gros que l’éléphant, et ils ne sont plus loin de l’être.

C’est un étrange avatar de la structure de notre civilisation, dont on sait qu’elle est fondée sur l’affirmation enfiévrée, presque religieuse, du primat de l’économie. Il y a plusieurs exemples importants et respectables pour nous convaincre que ce processus s’avère en fin de compte, lorsqu’il se développe et qu’il peut être observé à loisir, comme une véritable transmutation bien plus qu’une évolution. Si nous voulions théoriser le phénomène, nous dirions qu’il s’agit d’une transmutation qui transforme l’accident (le parasite, la chose marginale, accessoire) en substance. Ou, de façon plus précise, en nous rapprochant des cas importants que nous allons citer, nous dirions qu’il s’agit du cas où les conséquences secondaires ou tertiaires d’un phénomène, qui n’ont presque plus de rapport avec la substance de ce phénomène, remplacent la substance de ce phénomène. Bien évidemment, on comprendra au travers d’un tel exemple que le cas nous en dit long sur la qualité et la puissance de cette substance.

Les deux cas principaux que nous envisageons sont cités ici pour éclairer notre propos théorique, avant de développer plus précisément la situation qu’ils éclairent. (Il y a bien d’autres cas dans d’autres domaines, de même nature, de même ampleur et dans le même rapport.)

• Le cas de l’effondrement du système des banques américanistes, où l’on s’aperçoit que les primes, bonus et autres golden parachutes pour dirigeants congédiés pour erreurs de gestion ($39 milliards l’année dernière), tiennent une place importante dans le volume de la déroute financière. L’extraordinaire affaire de la fraude aux dépens de la Société Générale doit être impérativement placée dans ce même domaine.

• Le cas du Pentagone, où les fraudes, gaspillages, commission et actes de corruption, sont estimés officiellement (les estimations officieuses vont bien plus loin) à $20-$50 milliards pour le seul budget annuel des R&D du département (soit 12%-29% de ce budget).

[...]

Si l’on constate que ce phénomène de montée aux extrêmes, et au centre de la crise, des marges des secteurs en crise n’est pas nouveau, il a pu être remarquablement identifiée avec la crise financière. En cela, la crise financière est d’un apport précieux pour comprendre la situation où nous nous trouvons. Elle nous a donné des repères quantitatifs particulièrement accablants, permettant effectivement de comprendre la substance de la crise générale. Cette puissance extraordinaire des éléments marginaux prenant le centre de la scène pour précipiter ce qui est perçu comme une crise systémique mondiale, – c’est-à-dire une crise du système mondial de notre civilisation, rien de moins, – nous donne une sorte de raccourci de l’archétype de la crise (l’archétype restant toujours le “modèle-1929“).

La symbolique de cette situation nous a été fournie par l’aventure du “rogue trader” de la Société Générale, Jérôme Kerviel. Ce personnage psychologiquement à l’inverse des “traders” arrogants de Wall Street (tel que l’incarne Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone, sur les années 1980) a enflammé tout un pays pour sa cause. Kerviel, pourtant personnage typique de la marge de la crise, s’est révélé sans y avoir songé une seconde comme son dénonciateur. Il a été aussitôt transformé en capitaine Dreyfus postmoderne par l’interprétation médiatique (image aussitôt trouvée par le quotidien L’Humanité), considéré par le bon sens populaire autant que par les journalistes soupçonneux des explications de la direction de la banque, comme le bouc-émissaire d’un système enivré et pris au piège de sa propre folie financière. Sa popularité instantanée, alimentée par son caractère sombre et taiseux, sa psychologie fragile, a fait de lui l’accusateur symbolique des outrances du système, de la monstruosité de la puissance de ses marges, qu’il a mises en évidence par l’absurde. Kerviel a mis le système en accusation. Il a été l’“imprécateur” sorti des entrailles sombres de la banque pour en afficher publiquement les outrances.

Le cheminement même de cette affaire, la cohabitation d’aspects complètement dérisoires au niveau d’un personnage qui semblerait banal et anonyme, et d’aspects monstrueux comme l’onde de choc de cette affaire secouant Davos et un système financier déjà en folie, – voilà bien une illustration symbolique de cette situation où les marges déclenchent des tsunamis. L’affaire Kerviel n’est qu’un épisode dans une crise déjà bien en cours et qui nous réserve bien des surprises et d’autres chocs encore. Mais c’est une affaire tellement révélatrice qu’elle mériterait d’être le symbole de la crise. Qui comprend le personnage Jérôme Kerviel et la mécanique de son action, et l’utilisation faite de son action, et l’écho qu’a recueilli son action, celui-là comprend les aspects monstrueusement dissymétriques de la crise. Comme les guerres que nous voyons aujourd’hui, nous vivons une crise systémique de type G4G (Guerre de la 4ème Génération), marquée par une dissymétrie au-delà de toute description, mettant à jour la pathologie du système.

[...]

Il s’agit de “penser l’apocalypse”, c’est-à-dire d’accepter une accumulation d’événements à potentiel catastrophique, mélange d’événements naturels et d’événements artificiels (créés par les humains). Cette nécessité est d’autant plus pressante que nous possédons le redoutable privilège, – c’est une idée centrale que nous répétons souvent, – de vivre une époque apocalyptique et, en même temps, de mesurer parfaitement l’aspect apocalyptique de cette époque, – et encore plus, en même temps de pouvoir nous regarder en train de vivre cette époque apocalyptique. La lucidité face à ces phénomènes ce paye effectivement d’un “retournement de la pensée”.

En nous fixant comme but de “penser l’apocalypse” nous ne désignons pas un rôle de témoin, de spectateur ardent. Nous devons aller plus loin et admettre que cette “apocalypse” est le produit indubitable de notre civilisation. Cela signifie que l’acte intellectuel audacieux de “penser l’apocalypse” signifie également, pour notre compte, “penser notre décadence”, – et, dans ce cas, une décadence qui ne cesse d’accélérer, comme si le poids même de ses capitulations et de ses perversions en augmentait le rythme et la vitesse.

C’est dire qu’il faudra au bout du compte écarter l’esprit partisan, l’engagement qu’on jugeait être, d’ailleurs avec bien des arguments, politique et moral. La chute est tellement abrupte que nul n’est épargné. Certes, l’Amérique peut être désignée par certains comme la fautive, mais ce n’est que la fautive principale et nous sommes tous à la fois entrainés par elle et complices d’elle. La France elle-même, qui s’est distinguée si souvent par ses différences, a aujourd’hui des caractères et des comportements qui ne déparent en aucune façon le phénomène général de décadence. D’une certaine façon, le déclin accéléré de la puissance US met en évidence combien le mal général que l’on mesure, la “crise systémique” qui se concrétise par autant de crises systémiques sectorielles, est le mal d’une civilisation dans son ensemble et non le mal d’une influence et d’une puissance, – même si l’on juge que cette influence et cette puissance sont la matrice de la chose. Nous sommes tous, à la fois complices et victimes, et historiquement solidaires d’un développement que nous avons tous, peu ou prou, avec plus ou moins de réticence, favorisé depuis plusieurs siècles. Il s’agit bien d’une civilisation qui est en cause, et du temps qui en a le mieux caractérisé l’achèvement, ce temps que nous nommons “modernité”.

[...]

La domination de l’Ouest est aujourd’hui de type totalitaire, n’épargnant aucun domaine ; encore plus qu’une hégémonie, il s’agit d’un phénomène osmotique qui ne se ferait que dans un sens. L’Ouest ne peut être vaincu selon la définition courante du terme “défaite” dans la mesure où, pour chaque candidat à une “victoire” sur l’Ouest et en admettant qu’une telle “victoire” fût possible, cette “défaite” de l’Ouest serait également une sorte de “défaite” pour lui-même. La démonstration en a été faite d’une façon paradoxale depuis le 11 septembre 2001. Le paradoxe est en ceci que les événements tragiques depuis 9/11 n’ont finalement démontré qu’une chose: notre seul Ennemi, notre vrai Ennemi est en-dedans de nous-mêmes. De toutes les crises qui frappent l’Occident depuis 9/11, aucune (sauf la “crise du terrorisme” évidemment, dont la réalité est bien contestable) n’est le produit du terrorisme. Les crises du système financier, de l’énergie, de l’environnement, etc., voire des crises plus diffuses encore comme celles des bureaucraties, des structures militaires, ont été précipitées par 9/11 mais n’en sont certainement pas l’effet direct. L’attaque du 11 septembre n’a eu d’importance qu’à cause des effets indirects, secondaires mais colossaux, qu’elle a déclenchés.

En quelques années a été mis à jour le vice fondamental de notre système, – une sorte de montée aux deux extrêmes contraires si l’on veut. Ce vice fondamental tient en un paradoxe, qui est celui que la montée automatique de la puissance de la civilisation occidentale augmente proportionnellement sa vulnérabilité interne. Certains percevaient déjà, souvent par intuition, ce déséquilibre, qu’ils exprimaient d’une autre façon: la civilisation occidentale augmentant irrésistiblement sa puissance montre corrélativement et proportionnellement une absence de sens qui devient de plus en plus déstabilisante. L’attaque du 11 septembre, elle-même ô combien déstabilisante, a traduit cette intuition en une réalité concrète. Nous voyons aujourd’hui cette réalité se marquer dans des événements bien identifiables.

Il n’y a pas de domaine où ce paradoxe se marque plus fortement que dans l’activité militaire, qui est devenu ces dernières années une des manifestations principales de la puissance occidentale (américaniste, certes, mais également d’autres puissances, notamment européennes). Il s’agit du paradoxe de l’invincibilité impuissante.

[...]

En apparence, l’Afghanistan n’a rien à voir avec la crise des subprimes magnifiée par l’aventure de la Société Générale. En réalité, une crise succède à l’autre, dans cet enchaînement qui lui-même paraît systémique de crises qui peuvent toutes justifier ce qualificatif pour elles-mêmes. Il s’agit d’une suite ininterrompue de paroxysmes successifs de crises ininterrompues, endémiques, l’une prenant le relais de l’autre. Un week-end, nous assistons aux prémisses d’un krach boursier, le week-end d’après c’est l’annonce du rejet de la nomination de Lord Ashdow comme représentant de l’ONU par le président afghan Karzaï, – à Davos, justement, où l’on ne parlait que du krach. Ainsi le lien est-il fait. Londres et Washington avaient oublié de consulter Karzaï. Le président afghan est une marionnette accessoire mais c’est aussi un Afghan ombrageux. Il s’est invité dans le jeu, pour en troubler la donne.

[...]

Après l’Irak, annoncent à grand fracas les stratèges washingtoniens, l’Afghanistan est devenu le “front central”. De quoi? Mais de la “Long War” que conduit l’Occident, est-on tenté de répondre ingénument. On proposera évidemment l’autre interprétation, déjà évoquée précédemment, cette fois à la lumière de cette idée d’enchaînement des crises comme autant de signes spasmodiques s’enchaînant en paroysmes successifs. La longue chaîne de l’impuissance de notre invincibilité se marque de tel à tel événement, s’enchaînant d’une semaine l’autre. La crise financière et boursière, illustrant un mal endémique d’une explosion provoquée par les seuls excès de ce système universel et invincible ; la crise afghane, atteignant un nouveau paroxysme au travers des mésententes entre les puissances du système, exposées au travers d’échanges hargneux et hostiles. Tout cela fait partie d’une même famille.
[...]
Les critiques de la façon dont est menée, par l’Ouest, la “guerre” en Afghanistan, – le dernier acte en date est un rapport de l’Atlantic Council dont l’un des auteurs est l’ancien SACEUR, le général des Marines James Jones, – en reviennent sempiternellement au constat de l’absence d’une stratégie. Le constat est bien entendu justifié tant il tombe sous le sens (sous le bon sens, devrait-on dire). Mais ce constat a un aspect universel. L’absence de stratégie caractérise toutes les crises systémiques en cours, comme cause centrale. Elle n’est que le reflet d’une crise générale. L’absence de stratégie ne fait alors qu’énoncer pour un cas spécifique notre absence générale de sens.

[...]

La question du “retournement de la pensée” est aujourd’hui posée, haute et claire. C’est désormais le seul défi essentiel, celui qui surmonte tous les autres. Retourner sa pensée pour libérer l’esprit du système où il s’est enfermé lui-même, d’où il assiste sans rien voir, invincible et impuissant, au déferlement des crises ; l’esprit cherche sans espoir les causes de cet immense ébranlement dans des hypothèses de fortune, toutes faites pour conforter le monde fabriqué par le même système qui l’enferme; il évolue dans ce monde fermé où il s’interdit, par des entraves qu’il s’impose à lui-même d’observer la réalité profonde des causes de ces crises. L’enfermement est achevé dans cette logique de cercle vicieux, cet aliment pervers du malaise psychologique qui est l’écho intime et la conséquence pathologique de notre crise de civilisation.

Mais il est difficile de penser que l’esprit, ainsi enfermé, puisse trouver en lui la force de se libérer. Les crises, dans toutes leurs spécificités souvent étranges et qui sont nécessairement incompréhensibles à notre esprit, tiennent cette fonction inédite d’exercer sur lui une pression continue pour tenter de le forcer vers cette libération. La crise centrale de notre civilisation est en train de passer du caractère classique de l’événementiel à la situation inédite d’une bataille de la réalité, qu’elle représente, contre l’enfermement de l’esprit. L’enjeu central est de savoir jusqu’où notre psychologie résistera à cette pression avant que l’esprit accepte cette libération, ou bien si elle sombrera avant cette issue.

29 octobre 2008

Offensive russe contre le dollar

Russie-Vietnam : recourir aux monnaies nationales dans les échanges, RIA Novosti
Le président russe Dmitri Medvedev a estimé lundi, en rencontrant à Moscou son homologue vietnamien Nguyen Minh Triet, que la Russie et le Vietnam doivent recourir dans leurs échanges à leurs monnaies nationales.

D'ordinaire, c'est au dollar qu'on recourt dans les règlements internationaux.

Selon le président russe, les deux pays entretiennent de très bons rapports dans différents domaines, y compris la politique économique et les investissements.

"Nous avons évoqué la sphère pétrogazière, l'électricité et l'industrie minière. Les liens directs entre les entrepreneurs des deux pays se resserrent également", a-t-il fait observer.

M. Medvedev a exprimé l'espoir que la mise en oeuvre des objectifs conjoints se poursuivrait au cours des années à venir.

"Je suis sûr que les textes que nous allons signer au cours de votre visite contribueront à promouvoir notre coopération", a noté le président russe, ajoutant qu'une attention particulière devait être accordée aux activités de la commission intergouvernementale.

De son côté, le président vietnamien a remercié M. Medvedev pour son accueil chaleureux et l'a félicité pour le développement de l'économie de la Russie et la consolidation de ses positions internationales.



Echanges Chine-Russie : renoncer progressivement au dollar, RIA Novosti
La Russie et la Chine doivent, dans leurs échanges commerciaux, renoncer progressivement au dollar au bénéfice de leurs devises nationales, a déclaré mardi le premier ministre russe Vladimir Poutine participant au 3e forum économique russo-chinois.

"J'estime dans ces conditions que nous devrions envisager de perfectionner le système de paiement dans le cadre de nos échanges commerciaux, notamment en progressant vers une utilisation plus large de nos devises respectives", a-t-il indiqué.

Selon lui, le monde, trop dépendant du dollar, traverse une crise et des problèmes sérieux, la situation sur les marchés financiers mondiaux restant tendue.

Le montant des échanges russo-chinois devrait atteindre 50 milliards de dollars en 2008.

28 octobre 2008

L’emprise des médias sur la culture

Texte de Gilles Deleuze, publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue bimestrielle Minuit, et distribué gratuitement.

Que penses-tu des « nouveaux philosophes » [1]

Rien.

Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants... ».

Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby [2] : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie.

Dis-tu cela parce que B.-H. Lévy vous attaque violemment, Guattari et toi, dans son livre Barbarie à visage humain ?

Non, non, non. Il dit qu’il y a un lien profond entre L’Anti-Œdipe [3] et « l’apologie du pourri sur fumier de décadence » (c’est comme cela qu’il parle), un lien profond entre L’Anti-Œdipe et les drogués. Au moins, ça fera rire les drogués.

Il dit aussi que le Cerfi [4] est raciste : là, c’est ignoble. Il y a longtemps que je souhaitais parler des nouveaux philosophes, mais je ne voyais pas comment. Ils auraient dit tout de suite : voyez comme il est jaloux de notre succès. Eux, c’est leur métier d’attaquer, de répondre, de répondre aux réponses. Moi, je ne peux le faire qu’une fois. Je ne répondrai pas une autre fois.

Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et de Delcourt, Contre la nouvelle philosophie [5]. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ».

Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste.

Si c’est une pensée nulle, comment expliquer qu’elle semble avoir tant de succès, qu’elle s’étende et reçoive des ralliements comme celui de Sollers ?

Il y a plusieurs problèmes très différents.

D’abord, en France on a longtemps vécu sur un certain mode littéraire des « écoles ». Et c’est déjà terrible, une école : il y a toujours un pape, des manifestes, des déclarations du type « je suis l’avant-garde », (les excommunications, des tribunaux, des retournements politiques, etc.

En principe général, on a d’autant plus raison qu’on a passé sa vie à se tromper, puisqu’on peut toujours dire « je suis passé par là ». C’est pourquoi les staliniens sont les seuls à pouvoir donner des leçons d’antistalinisme. Mais enfin, quelle que soit la misère des écoles, on ne peut pas dire que les nouveaux philosophes soient une école. Ils ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école.

Le marketing a ses principes particuliers :

1. il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy [6]. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disk-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation [7]

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose.

Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché.

Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur.

Si c’est une question de marketing, comment expliques-tu qu’il ait fallu les attendre, et que ce soit maintenant que ça risque de réussir ?

Pour plusieurs raisons, qui nous dépassent et les dépassent eux-mêmes.

André Scala a analysé récemment un certain renversement dans les rapports journalistes-écrivains, presse-livre [8] . Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu.

Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse. Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels.

Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre.

Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel.

Est-ce qu’il y a d’autres usages actuels d’une télé, d’une radio ou d’un journal ? Évidemment, mais ce n’est plus la question des nouveaux philosophes. Je voudrais en parler tout à l’heure.

Il y a une autre raison. Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante.

Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche, mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : « Nous, en tant que nous avons fait mai 68 ( ??), nous pouvons vous dire que c’était bête, et que nous ne le ferons plus. » Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre.

C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale. A partir de là, tout y passe, marxisme, maoïsme, socialisme, etc., non pas parce que les luttes réelles auraient fait surgir de nouveaux ennemis, de nouveaux problèmes et de nouveaux moyens, mais parce que LA révolution doit être déclarée impossible, uniformément et de tout temps.

C’est pourquoi tous les concepts qui commençaient à fonctionner d’une manière très différenciée (les pouvoirs, les résistances, les désirs, même la « plèbe ») sont à nouveau globalisés, réunis dans la fade unité du pouvoir, de la loi, de l’État, etc. C’est pourquoi aussi le Sujet pensant revient sur la scène, car la seule possibilité de la révolution, pour les nouveaux philosophes, c’est l’acte pur du penseur qui la pense impossible.

Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur (voyez le numéro de Playboy : c’est nous les témoins...).

Mais il n’y aurait jamais eu de victimes si celles-ci avaient pensé comme eux, ou parlé comme eux. Il a fallu que les victimes pensent et vivent tout autrement pour donner matière à ceux qui pleurent en leur nom, et qui pensent en leur nom, et donnent des leçons en leur nom. Ceux qui risquent leur vie pensent généralement en termes de vie, et pas de mort, d’amertume et de vanité morbide. Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire.

Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris. Si je faisais partie d’une association, je porterais plainte contre les nouveaux philosophes, qui méprisent un peu trop les habitants du Goulag.

- Quand tu dénonces le marketing, est-ce que tu milites pour la conception vieux-livre, ou pour les écoles ancienne manière ?

Non, non, non. Il n’y a aucune nécessité d’un tel choix : ou bien marketing, ou bien vieille manière. Ce choix est faux.

Tout ce qui se passe de vivant actuellement échappe à cette alternative. Voyez comme les musiciens travaillent, comme les gens travaillent dans les sciences, comme certains peintres essaient de travailler, comment des géographes organisent leur travail (cf. la revue Hérodote [9]).

Le premier trait, c’est les rencontres. Pas du tout les colloques ni les débats, mais, en travaillant dans un domaine, on rencontre des gens qui travaillent dans un tout autre domaine, comme si la solution venait toujours d’ailleurs. Il ne s’agit pas de comparaisons ou d’analogies intellectuelles, mais d’intersections effectives, de croisements de lignes.

Par exemple (cet exemple est important, puisque les nouveaux philosophes parlent beaucoup d’histoire de la philosophie), André Robinet renouvelle aujourd’hui l’histoire de la philosophie, avec des ordinateurs [10] ; il rencontre forcément Xenakis. Que des mathématiciens puissent faire évoluer ou modifier un problème d’une tout autre nature ne signifie pas que le problème reçoit une solution mathématique, mais qu’il comporte une séquence mathématique qui entre en conjugaison avec d’autres séquences. C’est effarant, la manière dont les nouveaux philosophes traitent « la » science.

Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing. Ce sont ces points singuliers qui constituent des foyers de création, des fonctions créatrices indépendantes de la fonction-auteur, détachées de la’ fonction-auteur.

Et ça ne vaut pas seulement pour des croisements de domaines différents, c’est chaque domaine, chaque morceau de -domaine, si petit soit-il, qui est déjà fait de tels croisements. Les philosophes doivent venir de n’importe où : non pas au sens où la philosophie dépendrait d’une sagesse populaire un peu partout, mais au sens où chaque rencontre en produit, en même temps qu’elle définit un nouvel usage, une nouvelle position d’agencements - musiciens sauvages et radios pirates.

Eh bien, chaque fois que les fonctions créatrices désertent ainsi la fonction-auteur, on voit celle-ci se réfugier dans un nouveau conformisme de « promotion ».

C’est toute une série de batailles plus ou moins visibles : le cinéma, la radio, la télé sont la possibilité de fonctions créatrices qui ont destitué l’Auteur ; mais la fonction-auteur se reconstitue à l’abri des usages conformistes de ces médias. Les grandes sociétés de production se remettent à favoriser un « cinéma d’auteur » ; Jean-Luc Godard trouve alors le moyen de faire passer de la création dans la télé ; mais la puissante organisation de la télé a elle-même ses fonctions-auteur par lesquelles elle empêche la création.

Quand la littérature, la musique, etc., conquièrent de nouveaux domaines de création, la fonction-auteur se reconstitue dans le journalisme, qui va étouffer ses propres fonctions créatrices et celles de la littérature. Nous retombons sur les nouveaux philosophes : ils ont reconstitué une pièce étouffante, asphyxiante, là où un peu d’air passait. C’est la négation de toute politique, et de toute expérimentation.

Bref, ce que je leur reproche, c’est de faire un travail de cochon et que ce travail s’insère dans un nouveau type de rapport presse-livre parfaitement réactionnaire : nouveau, oui, mais conformiste au plus haut point.

Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée.

Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes.

Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur, d’autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.

Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. Beckett, Godard ont su s’en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l’audio-visuel, la musique, les sciences, les livres...

Mais les nouveaux philosophes, c’est vraiment l’infection qui s’efforce d’empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose.

Gilles Deleuze
mai 1977
Publié par Acrimed.


[1] Cette expresion est intialement le titre d’un dossier des Nouvelles littéraires rédigé par Bernard-Henri Lévy et paru en 1976.
[2] Du nom du Ministre de l’Education Nationale René Haby, auteur de la « Loi relative à l’éducation » du 11 juillet 1975.
[3] Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Oedipe, Editions de minuit, 1973, 494 p.
[4] « Le Cerfi avait été fondé en 1967 pour financer, grâce à des contrats de recherche sociale, le fonctionnement d’un organisme fédératif, la Fgeri (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles). La Fgeri et sa revue Recherches avaient été créées en 1965 pour lier entre eux, par un local, un périodique et un réseau de rencontres, des groupes militant dans différents milieux du travail social : psychiatres, psychanalystes et infirmiers du courant de « psychothérapie institutionnelle », enseignants et éducateurs spécialisés de « pédagogie institutionnelle », architectes, médecins, chercheurs, étudiants, etc. Ce regroupement, dont le moteur était une équipe militante animée par Félix Guattari et liée à la clinique de La Borde. » (« Histoire du CERFI », extrait de L’accumulation du pouvoir ou le désir d’Etat de François Fourquet, Octobre 1981, sur le site de Multitudes) Le Cerfi a été actif pendant une dizaine d’années.
[5] François Aubral et Xavier Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, 1977.
[6] Allusion à un numéro partiellement dédié aux « Nouveaux philosophes », dont nous n’avons pas retrouvé la trace. Merci d’avance aux collectionneurs…
[7] Gilles Deleuze fait allusion aux auteurs et ouvrages suivants : Maurice Clavel (1920-1979) ; Christian Jambet et Guy Lardreau, auteurs d’une Ontologie de la révolution, dont le tome 1 - L’ange, Pour une cynégétique du semblant - est paru chez Grasset en 1976, Jean-Marie Benoist (1942-1990) auteur notamment de Marx est mort (PUF, 1970), Alfred Fabre-Luce (1899-1983), et Jean Cau (1925-1993), tous deux essayistes de droite.
[8] Philosophe, André Scala avait alors notamment contribué à la rédaction d’un article avec Gilles Deleuze et Claire Parnet, intitulé « L’interprétation des énoncés », publié dans Politique et Psychanalyse (Gilles Deleuze et Félix Guatari), Alençon, Bibliothèque des Mots Perdus, s.d. (1977).
[9] Revue de géopolitique et de géographie fondée par Yves Lacoste en 1976, éditée successivement par les éditions François Maspero et les éditions La Découverte.
[10] Philosophe, André Robinet avait alors publié notamment Le défi cybernétique,. L’automate et la pensée, Gallimard, 1973.

Sarkozy et la crise financière

Revue de presse française, NouvelObs
L'EST REPUBLICAIN
Nicolas Sarkozy n'en finit pas d'organiser le grand retour de l'Etat. Depuis le krach, l'heure n'est plus à la cohérence programmatique. L'emploi est redevenu la première des préoccupations du pays. Les plans sociaux se multiplient. Le chômage repart à la hausse. Partout l'angoisse du lendemain se répand. Le président doit donc agir, sauf à risquer d'être victime d'une triple fracture. D'abord, la fracture politique. Les Français peinent à comprendre que l'on puisse mobiliser des centaines de milliards d'euros pour restaurer la confiance du monde financier, et rien ou presque pour soutenir le moral des ménages. Un effort de pédagogie s'impose. La deuxième fracture est idéologique. Avec pragmatisme, Nicolas Sarkozy s'est certes fait contempteur du capitalisme débridé pour mieux contrôler d'éventuelles dérives démagogiques. Mais est-ce suffisant ? Enfin, la fracture sociale. Surexposés à la conjoncture, les mal-menés de la mondialisation se sentent abandonnés, pour ne pas dire trahis.

L'ECLAIR DES PYRENEES
L'homme de la rue paiera les imprudences (pour ne pas dire davantage) des aventuriers de la finance internationale, d'un accroissement du chômage et d'une nouvelle diminution du pouvoir d'achat. La situation actuelle porte les germes d'une révolte populaire. Comment les pouvoirs publics pourraient-ils en effet expliquer qu'il est indispensable de sauver des banques de la faillite, alors que ce sont bien ces institutions financières qui sont responsables de la crise actuelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple, comment justifier l'octroi de 1 milliard et demi d'euros aux Caisses d'Epargne, alors que cette banque a dilapidé 700 millions d'euros en un après-midi. (...) Pour ce qui concerne la France, Nicolas Sarkozy a fait preuve d'une réactivité louable. Mais il ne peut se contenter de sauver des banques qui se sont mises elles-mêmes en difficulté. Il lui faut désormais s'occuper aussi des premières victimes de la crise : tous les Français.



Source : Bakchich

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Alors que les spécialistes ne comprennent pas les mouvements de hausse et de baisse brutales des marchés (RFI), que le marché de l'automobile est plombée (Libération - AFP - Yahoo! Actualités), que le système de retraite américain tout entier risque de faire faillite (Chronique Agora), Nicolas Sarkozy s'agite sur tous les fronts - du Caucase à la Chine - en prétendant avoir LA solution à tous les problèmes.

Toute cette agitation révèle une ambition : Sarkozy se verrait bien président de l'Eurogroupe jusqu'en 2010 (EurActiv).

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