28 mars 2009

Gaza : de jeunes conscrits parlent

Comme promis, voici la traduction du document qui fait parler. De jeunes conscrits s’expriment en toute liberté sur ce qu’ils ont vu ou vécu à Gaza. Il ne faut pas s’attendre à des récits de boucherie, mais plutôt à des descriptions de «petits meurtres ordinaires». Ce qui frappe, au premier abord, c’est la franchise, pour ne pas dire la candeur, de ces jeunes soldats. Certains sont révoltés, d’autres ont un langage quasi désincarné et parlent technique militaire. Ce qui frappe aussi : le décalage entre conscrits et réservistes, et le rôle pour le moins trouble que joue le rabbinat, qui fait passer chez les soldats un message proche du messianisme et de la guerre sainte. La naïveté de ces jeunes soldats, scandalisés qu’une famille palestinienne dont certains membres font partie du Hamas ait pu faire ami-ami avec eux en leur «mentant» (ils sauvaient leur peau, quand même !). Et bien d’autres choses (chacun est libre de tirer ses propres conclusions à partir d’un texte brut comme celui-ci. L’impression qui se dégage est qu’à Gaza, tout était permis et que les supérieurs hiérarchiques ont laissé faire, au mieux. Certains médias, juifs en particulier, préféreront parler des erreurs (réelles) de la presse, par exemple au sujet du vrai-faux bombardement de l’école de l’UNRWA. Mais l‘arbre cache la forêt. Peut-être serait-il temps de regarder les choses en face. La guerre de Gaza a été de la sauvagerie (outre le fait que, sur le plan politique, elle a été inutile, mais c’est une autre histoire). Le discours final, consterné, de l’instructeur en chef de ces jeunes conscrits en dit long.



Moins d’un mois après l’opération militaire dans la bande de Gaza [1] , plusieurs dizaines de diplômés du programme de préparation prémilitaire «Itzhak Rabin» étaient réunis au Collège d’Oranim à Kiryat Tivon. Depuis 1998, ce progamme a préparé ses participants à ce qui est considéré comme un service militaire «à contenu». Nombreux sont ceux qui ont un rôle majeur dans des unités combattantes ou d’élite de l’armée. Le fondateur du programme, Danny Zamir, le dirige encore aujourd’hui et accomplit également ses périodes de réserve en tant que sous-commandant d’un bataillon.

Vendredi 13 février, Zamir avait invité des soldats et des officiers qui avaient suivi son programme pour un long débat sur leurs expériences à Gaza. Ils se sont exprimés ouvertement, mais avec une frustration considérable.

Ce qui suit est composé de longs extraits de la transcription de cette rencontre, publiée mercredi dans le bulletin du programme, Briza. Les noms des soldats ont été modifiés pour préserver leur anonymat. La rédaction de Briza a aussi choisi de ne pas publier certains des détails qui concernent l’identité d’une unité dont la conduite à Gaza s’est révélée problématique.

Danny Zamir : «Ce soir, notre intention n’est pas d’évaluer les résultats et l’importance diplomatico-politique de cette opération, ni des aspects militaires systémiques. Mais un débat est nécessaire parce que, tous l’ont dit, cela a été une action militaire exceptionnelle dans le sens où elle a fixé de nouvelles limites au code éthique, aussi bien dans l’histoire de Tshal que dans celle d’Israël dans son ensemble. Il s’agit d’une action qui a causé des destructions massives chez des civils. Je ne suis pas certain qu’il aurait été possible de faire autrement, mais au bout du compte, nous en avons fini avec cette opération et les Qassams ne sont pas paralysées. Il est fort possible que cette opératin se répète, sur une plus grande échelle, dans les années à venir, parce que le problème que pose la bande de Gaza n’est pas simple et il n’est pas du tout certain qu’il soit résolu. Ce que nous souhaitons ce soir, c’est entendre les combattants.»

Aviv : «Je commandais une compagnie de la brigade Givati encore à l’entraînement. Nous sommes entrés dans un quartier de la partie sud de la ville de Gaza. En gros, c’était une expérience étrange. Pendant l’entraînement, on attend le jour où l’on va entrer dans Gaza, et à la fin, on se rend compte que ce n’est pas vraiment ce qu’on t’a raconté. C’était plus comme, genre, tu t’empares d’une maison, tu fiches les occupants dehors et tu t’installes. Nous sommes restés dans une maison environ une semaine.»

«Vers la fin de l’opération, il y a eu un plan pour entrer dans une zone de Gaza densément peuplée. Dans les briefings, ils ont commencé à nous parler d’ordres d’ouvrir le feu à l’intérieur de la ville parce que, comme vous le savez, ils ont utilisé une puissance de feu considérable et tué en chemin un nombre énorme de gens, afin qu’on ne nous tire pas dessus et qu’on ne se fasse pas tuer. Au début, l’action consistait à entrer dans une maison. Nous étions censés y entrer avec un véhicule de transport blindé appelé "Akhzarit " (liitéralement ; «cruel») pour nous introduire à l’intérieur par la porte du rez-de-chaussée et de commencer à tirer une fois à l’intérieur et puis ... J’appelle ça un meurtre .. De fait, nous devions monter étage par étage et toute personne que nous voyions, nous devions la tuer. Je me suis demandé : où est la logique dans tout ça ?»

«Au-dessus de nous, on nous a dit que c’était permis, parce quiconque était resté dans le secteur et à l’intérieur de Gaza était de fait condamné, un terroriste, parce qu’ils ne s’étaient pas enfuis. J’ai eu du mal à comprendre : d’un côté, ils n’ont pas vraiment où fuir, mais de l’autre on nous dit que s’ils n’ont pas fui, c’est de leur faute... Ca m’a aussi fait un peu peur. J’ai tenté d’exercer un peu d’influence pour changer cela, autant qu’il était possible depuis ma position de subordonné. A la fin, l’ordre a consisté à entrer dans une maison, de se servir de mégaphones et de dire aux occupants : "Allez, tout le monde dehors, vous avez cinq minutes, quittez la maison, quiconque ne le fait pas sera tué.

«Je suis allé voir les soldats et leur ai dit : "les ordres ont changé. On entre dans la maison, ils ont cinq minutes pour partir, on les fouille pour voir s’ils n’ont pas d’armes, et alors seulement, on commence à investir la maison étage par étage pour nettoyer tout ça... Cela veut dire, entrer dans la maison, ouvrir le feu sur tout ce qui bouge, lancer une grenade, tout ça. Et alors, il s’est passé un truc très troublant. L’un de mes soldats est venu me voir et m’a demandé : "Pourquoi ?" J’ai dit : "Qu’est-ce qui n’est pas clair ? On ne veut pas tuer des civils innocents." Lui : "Ah ouais ? Tous ceux qui sont là-dedans sont des terroristes, c’est bien connu." Je dis : "Tu penses que ces gens vont vraiment s’enfuir ? Non, personne ne va fuir" Il répond : "C’est clair". Et ses copains se joignent à lui : "Il faut tuer tous ceux qui sont là-dedans. Ouais, toute personne qui se trouve à Gaza est un terroriste", et tous les autres trucs dont les médias nous farcissent la tête

«Alors, j’essaie d’expliquer au gars que tout le monde là-bas n’est pas terroriste et que, après qu’il aura tué, disons, trois enfants et quatre mères, il montera à l’étage supérieur et tuera encore une vingtaine de personnes. Finalement, il s’avère que la maison a 8 étages, 5 appartements par étage, quelque chose comme 40 - 50 familles à tuer. J’ai essayé d’expliquer qu’il fallait les laisser partir, et seulement alors investir la maison. Ca n’a pas servi à grand-chose. C’est vraiment frustrant de constater que pour eux, dans Gaza, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, casser des portes ou des maisons, tout ça parce que c’est cool.»

«L’iimpression donnée par les officiers est qu’il n’y a aucune logique là-dedans mais qu’ils laissent faire. Ecrire ‘mort aux Arabes’ sur les murs, prendre des photos de famille et cracher dessus, seulement parce qu’on peut. Je pense que c’est la chose la plus importante pour comprendre dans quoi l’éthique de Tshal est tombée, vraiment, c’est ce dont je me souviendrai.»

«L’un de nos officiers, qui commande une compagnie, a vu quelqu’un arriver sur une route, une femme, une vielle femme. Elle marchait, assez loin, mais assez près pour s’en prendre à elle. Suspecte ou pas ? Je ne sais pas. Finalement, l’officier a envoyé des hommes sur le toit pour l’éliminer. Par la description de cette histoire, j’ai senti qu’il s’agissait d’un meurtre de sang-froid.»

Zamir : «Je ne comprends pas. Pourquoi a-t-il fait tirer sur elle ?»

Aviv : «C’est ce qu’il y a de bien, genre, à Gaza. Tu vois quelqu’un marcher sur une route. Il n’a pas besoin d’être armé, tu n’as pas besoin de l’identifier, tu tires et c’est tout. Avec nous c’était une vieille femme, sur qui je n’ai vu aucune arme. L’ordre était dé l’éliminer au moment où tu la voyais.»

Tzvi : «Les descriptions d’Aviv sont exactes, mais il est possible de comprendre d’où ça vient. Et cette femme, on ne sait jamais si... Elle n’avait pas à être là, il y a eu des annonces, des bombardements. La logique dit qu’elle n’autait pas dû se trouver là. La façon dont tu le décris, un meurtre de sang-froid, ce n’est pas bien. On sait qu’ils ont des éclaireurs et tout ça.»

Gilad : «Avant même que nous ne rentrions, le commandant du bataillon a été très clair : une leçon importante de la guerre du Liban a été tirée sur la manière dont Tsahal entre, avec beaucoup de feu. L’intention était de protéger les soldats par la puissance de feu. Dans l’opération, les pertes de Tsahal ont été vraiment minimes, et le prix a été que beaucoup de Palestiniens ont été tués.»

Ram : «Je fais mon service dans une compagnie de la brigade Givati. Après que nous sommes entrés dans les premières maisons, il y a eu une maison avec une famille à l’intérieur. L’entrée a été relativement calme. Nous n’avons pas ouvert le feu, nous n’avons fait que crier à tout le monde de descendre. Nous les avons placés dans une pièce, puis nous avons quitté la maison pour y entrer par une autre issue. Quelques jours plus tard, l’ordre a été donné de libérer la famille. Les soldats avaient pris position sur le toit, avec un sniper. Le commandant du peloton a laissé la famille sortir et leur a dit de prendre à droite. Une mère et ses deux enfants n’ont pas compris et ont pris à gauche, mais on avait oublié de dire au sniper sur le toit qu’ils étaient libres de partir, que ça allait et qu’il ne devait pas tirer et il ... il a fait ce qu’il avait à faire, il suivait les ordres, c’est-à-dire.»

Question du public : «A quelle distance cela se passait-il ?»

Ram : «Environ 100 à 200 mètres. Les gens étaient sortis de la maison, ils avaient avancé un peu, et soudain il les a vus, des gens qui se déplaçaient dans une zone où il était interdit de circuler. Je ne crois pas qu’il se soit senti mal à cause de ça. Après tout, pour ce qui le concernait, il avait accompli son job selon les ordres qu’il avait reçus. Et l’atmosphère générale, d’après ce que j’ai compris de ce que m’ont dit mes hommes ... Je ne sais pas comment le décrire ... La vie des Palestiniens, disons, comptait beaucoup beaucoup moins que la vie de nos soldats. Pour leur part, ils peuvent justifier ça ainsi.»

Youval Friedman (instructeur en chef au programme Rabin) : «Il n’y a pas eu un ordre permanent précisant qu’il fallait une autorisation pour ouvrir le feu ?»

Ram : «Non. Cet ordre existe, au-delà d’une certtaine ligne. L’idée est que tu as peur qu’ils ne t’échappent. Si un terroriste s’approche de trop près, il pourrait faire exploser la maison ou quelque chose comme ça.»

Zamir : «Après une tuerie comme ça, par erreur, Tsahal procède-t-il à une quelconque enquête ? Examine-t-on ce qui aurait pu être corrigé ?»

Ram : «Pour l’instant, personne n’est venu de l’unité d’enquête de la police militaire. Il n’y a eu aucune ... Pour tous les incidents, il y a des enquêtes individuelles et des évaluations d’ordre général sur la conduite de la guerre. Mais ils ne se sont pas attachés à ça en particulier.»

Moshe : «L’attitude est très simple. Ce n’est pas agréable à dire, mais tout le monde s’en fiche. On n’enquête pas là-dessus. C’est du combat, de la routine en matière de sécurité.»

Ram : «Ce dont je me souviens en particulier, c’est qu’il régnait au début un sentiment de mission quasi religieuse. Mon sergent étudie dans une yeshiva. Avant l’attaque, il a réuni tout le bataillon et conduit une prière pour ceux qui partaient se battre. Un rabbin de brigade se trouvait là. Après, le rabbin est venu dans Gaza et s’est déplacé dans tous les sens pour nous taper sur l’épaule, nous encourager et prier avec d’autres. Quand nous étions à l’intérieur [de Gaza], ils nous envoyaient aussi ces livrets remplis de psaumes, une tonne de psaumes. Je pense que, au moins dans la maison où nous sommes restés une semaine, on aurait pu remplir la maison avec tous les psaumes qu’ils nous ont envoyés, et d’autres livrets du même genre.»

«Il y avait un fossé immense entre ce que l’Education militaire nous envoyait et ce que nous envoyait le rabbinat militaire. L’Education a publié un argumentaire pour les officiers, quelque chose sur l’histoire d’Israël qui s’est battu à Gaza, depuis 1948 jusqu’à nos jurs. Le rabbinat a apporté un tas de petits livres et d’articles et ... le message était très cliar. Nous sommes le peuple d’Israël, nous sommes venus sur cette terre par miracle, Dieu nous a ramenés sur cette terre, et maintenant, nous devons combattre pour expulser les Gentils, qui nous gênent dans notre conquête de la terre sainte. C’était ça le message principal, et beaucoup de soldats avaient le sentiment que cette opération était une guerre religieuse. Depuis ma position d’officier qui devait «expliquer», j’ai essayé de parler de politique, des courants dans la société palestinienne, du fait que tout le monde à Gaza n’appartenait pas au Hamas, et que tous les habitants ne cherchaient pas à nous abattre. J’ai voulu expliquer aux soldats que cette guerre n’était pas pour la sanctification de Dieu, mais pour arrêter les Qassams.»

Zamir : «J’aimerais demander aux pilotes parmi nous, Gideon et Yonatan, de nous donner un peu leur point de vue. En tant que fantassin, cela m’a toujours intéressé. Quelle impression a-t-on quand on bombarde une ville comme ça ?»

Gideon : «D’abord, à propos de ce que tu as dit sur la folle puissance de feu. Depuis le tout début des raids aériens, les quantités de feu ont été impressionnantes, et c’est essentiellement ce qui a poussé les gens du Hamas à se cacher dans les abris les plus souterrains et les a empêchés de se montrer jusque environ deux semaines après les combats. En général, la manière dont ça fonctionne pour nous, juste pour que vous compreniez un peu les différences, c’est que j’arrivais la nuit à l’escadrille, j’effectuais un raid sur Gaza et puis je rentrais chez moi dormir à Tel Aviv, au chaud dans mon lit. Je ne suis pas coincé dans un lit dans une maison palestinienne, la vie est un peu meilleure.»

«Avec mon escadrille, je ne vois pas un terroriste qui lance une Qassam, puis décide de décoller et de l’avoir. Il y a tout un système pour nous soutenir, qui nous sert d’yeux et d’oreilles, et des renseignements pour chaque avion qui décolle et qui créent de plus en plus de cibles en temps réel, chacune avec un niveau de légitimité plus ou moins grand. En tout cas, j’essaie de croire que ces cibles sont déterminées selon le dégré de légitimité le plus haut possible.»

«Ils [les pilotes] lâchaient des tracts sur Gaza, tiraient parfois un missile depuis un hélicoptère sur le coin d’une maison, juste pour secouer un peu la maison et faire fuir tout le monde. Ces techinques ont marché. Les familles sont sorties, et vraiment, quand les soldats sont entrés dans les maisons, elles étaient assez vides, au moins de civils innocents. De ce point de vue, ça a marché.»

«En tout cas, j’arrive à l’escadrille, on me donne une cible, une description et des coordonnées. En gros, je m’assure simplement que ça ne se trouve pas à l’intérieur de nos lignes. Je regarde la photo de la maison que je suis censé attaquer, je vois qu’elle correspond à la réalité, je décolle, je pousse sur le bouton et la bombe atterrit toute seule dans un rayon d’un mètre de la cible.»

Zamir : «Chez les pilotes, y a-t-il aussi des paroles ou des sentiments de remords ? Par exemple, j’ai été été terriblement surpris par l’enthousiasme qui a accompagné la tuerie des policiers de la circulation de Gaza, le premier jour de l’opération. Ils ont tué 180 flics. En tant que pilote, j’aurais remis ça en question.»

Gideon : «Il y a deux aspects à ça. Sur le plan tactique, tu les appelles de "policiers". Dans tous les cas, ils sont armés et appartiennent au Hamas ... En des temps meilleurs, ils prennent des gens du Fatah, les jettent des toits et voient ce qui se passe. Concernant ce qu’on pense, tu passes du temps avec ton escadrille et il y a quantité de débats sur l’importance du combat et des valeurs qui lui sont attachées, sur ce que nous faisons, il y a de quoi parler. Mais à partir du moment où tu démarres le moteur jusqu’à ce que tu l’éteignes, toutes tes pensées, toute ta concentration et ton attention sont sur la mission que tu dois effectuer. Si tu as un doute injustifié, tu es susceptible de causer une bavure encore plus grande et détruire une école avec 40 enfants. Si le bâtiment touché n’est pas celui que j’étais censé toucher, mais une maison avec des gars à nous à l’intérieur, le prix de l’erreur est très très grand.»

Question du public : «Y a-t-il eu quelqu’un dans l’escadrille qui n’a pas appuyé sur le bouton, qui y a réfléchi à deux fois ?»

Gideon : «Il faut poser la question à ceux qui participent à des opérations par hélicoptère, ou aux types qui voient ce qu’ils font. Avec les armes que j’utilisais, ma capacité de prendre une décision en contradiction avec ce qu’on m’a dit était proche de zéro. Je lâche la bombe d’une distance où je peux voir toute la bande de Gaza. Je vois aussi Haïfa, je vois aussi le Sinaï, mais c’est plus ou moins la même chose. Ca fait vraiment très loin.»

Yossi : «Je suis sergent dans un peloton de parachutistes. Nous étions dans une maison et avons découvert une famille à l’intérieur qui n’était pas censée se trouver là. Nous les avons rassemblés dans le sous-sol, posté deux gardes et nous sommes assurés qu’ils ne causeraient pas d’ennuis. Au fur et à mesure, la distance émotionnelle entre nous s’est estompée : nous avons fumé des cigarettes ensemble, bu du café avec eux, parlé du sens de la vie et des combats à Gaza. Après de nombreuses conversations, le propriétaire de la maison, un homme âgé de plus de 70 ans, disait qu’il était bon que nous soyons à Gaza et qu’il était bon que Tsahal y fasse ce qu’il faisait. Le lendemain, nous avons fait interroger l’homme et son fils. Le jour d’après, nous avons reçu une réponse : tous les deux étaient des militants politiques du Hamas. C’était assez troublant, ils te disent combien c’est bien que tu sois là, bla bla bla, et tu découvres qu’ils t’ont menti pendant tout ce temps. Ce qui m’a ennuyé le plus a été qu’à la fin, après que nous avions compris que les membres de cette famille n’étaient pas exactement des amis et qu’ils méritaient pas mal d’être fichus dehors, le commandant du peloton nous a suggéré, quand nous quitterions la maison, de nettoyer, ramasser toutes les ordures dans des sacs, balayer et nettoyer le sol, plier les couvertures que nous avions utiliées, mettre en piles les matelas et les remettre sur les lits.»

Zamir : «Que veux-tu dire ? Toutes les unités qui ont quitté une maison n’ont pas fait ça ?»

Yossi : «Non, pas du tout. Au contraire. Dans la plupart des maisons, des graffitis ont été laissés, des choses comme ça.»

Zamir : «C’est se conduire comme des animaux.»

Yossi : «Tu n’es pas censé te concentrer sur du pliage de couvertures quand on te tire dessus.»

Zamir : «Je n’ai pas beaucoup entendu qu’on vous tirait dessus. Ce n’est pas que je vous fasse des reproches, mais quand on passe une semaine chez des gens, on nettoie ses saletés.»

Aviv : «Un jour, j’ai reçu un ordre. Tout l’équipement de la maison, tous les meubles : nettoyer toute la maison. Nous avons tout jeté, tout, par les fenêtres de façon à faire de la place. Tout le contenu de la maison a volé par les fenêtres.»

Yossi : «Il y a eu un jour où une Katiusha, un missile Grad, est tombée sur Beer Sheva et une mère et son bébé ont été blessés. C’étaient des voisins de l’un de mes soldats. Nous avons entendu toute l’hitsoire à la radio, et il n’a pas pris à la légère le fait que ses voisins aient été blessés. Le gars était un peu sur les nerfs, on peut le comprendre. Dire à quelqu’un comme ça : "Allez, on va laver le sol de la maison d’un militant du Hamas, qui vient de tirer une Katiusha sur tes voisins, qui ont eu une jambe amputée", ce n’est pas facile à faire, en particulier si l’on n’est pas du tout d’accord avec ça. Quand mon officier a dit : "OK, dis à tout le monde de plier les couvertures et d’empiler les matelas", je l’ai mal pris. Ca a gueulé pas mal. Finalement, j’ai été convaincu et je me suis rendu compte que c’était la bonne chose à faire. Aujourd’hui j’apprécie et même, je l’admire, le commandant, pour ce qui s’est passé là-bas. Au fond, je ne pense pas que n’importe quelle armée, syrienne ou afghane, aurait nettoyé le sol de maisons de son ennemi, ni plié des couvertures, ni qu’elle les aurait rangées dans les armoires.»

Zamir : «Je pense qu’il serait important que les parents se réunissent ici et entendent cette discussion. Je pense qu’elle serait très instructive, et aussi consternante et déprimante. Vous décrivez une armée aux normes éthiques très basses, c’est la vérité ... Je ne vous juge pas et je ne vous fais pas de reproches. Je vous répercute seulement ce que je ressens après avoir entendu vos histoires. Je n’étais pas à Gaza, et je suppose que, chez les réservistes, le niveau de retenue et de contrôle se soi seraient plus haut, mais je pense que, globalement, vous décrivez et reflétez le genre de situation dans laquelle nous nous sommes trouvés. Après la guerre de 1967, quand les gens sont revenus du combat, ils se sont réunis en cercles et ont décrit ce par quoi ils étaient passés. Pendant des années, ceux qui ont fait ça ont été décrits sous l’expression "On tire et on pleure". En 1983, quand nous sommes revenus de la guerre du Liban, on a dit les mêmes choses sur nous. Nous devons réfléchir à ce qui nous est arrivé. Nous devons nous colleter avec ça, pour établir des normes nouvelles, ou différentes. Il est très possible que le Hamas ou l’armée syrienne auraient eu un comportement différent du mien. Mais le point essentiel est que nous ne sommes ni le Hamas, ni l’armée syrienne ni égyptienne. Si des religieux nous oignent d’huile et nous collent des livres sacrés entre les mains, et si les soldats de ces unités ne sont pas représentatifs de tout le spectre du peuple juif, mais seulement de certains secteurs de la population, à quoi devons-nous nous attendre ? A qui faisons-nous des reproches ?

En tant que réservistes, nous prenons assez peu au sérieux les ordres des officiers de brigade. Nous laissons passer les vieux et les familles. Pourquoi tuer des gens quand vous savez très bien que ce sont des civils ? Quel aspect de la sécurité d’Israël sera menacé, qui sera touché ? Faites preuve de discernement, soyez humains.»

Publié par La Paix Maintenant traduit Traduction par Gérard Eizenberg selon Ha’aretz.

Lire aussi :
• Crimes de guerre confirmés à Gaza, l'Humanité.
• Gaza : La vérité pointe sur les exactions israéliennes, Lutte Ouvrière.
• Gaza : les témoignages accablants des soldats israéliens, Libération.
• Gaza : Réactions aux témoignages israéliens sur les crimes de guerre, Global Voices.


[1] L’armée israélienne est fort inventive quand il s’agit de nommer ses opérations. Les références sont le plus souvent bibliques. En tant que «traducteur engagé», tant que ce nom n’apporte aucune information, je me refuse dorénavant à suivre cette manie de mêler les références bibliques à des opérations militaires. Pour info, l’expression «Plomb durci» est tirée d’un poème de Bialik consacré à la fête de Hanouka, censé être chanté par de jeunes enfants ; l’opération a été déclenchée au moment de Hanouka (ndt).

24 mars 2009

"Le monde entier est contre nous. Qu’importe, nous vaincrons"

Il y a un mois, des millions de personnes sont descendues dans les rues pour manifester leur colère contre les actions militaires israéliennes à Gaza, et de tous les continents un même cri s’est élevé, exigeant l’arrêt de cette tuerie.
De la gauche à la droite, la réaction en Israël a été : «C’est une guerre existentielle, et qu’importe ce qu’en disent les non juifs ! Après tout, tous sont antisémites de toute façon.» Et ce qui a encouragé cet hermétisme israélien fut le soutien - ou pour le moins le silence délibéré - des États-Unis, de l’Europe et des États arabes, d’abord et avant tout, de l’Egypte.

Quand on met un pays en position au-dessus des lois et au-dessus de tout ce qui fait un comportement civilisé, quand on accepte de sa part un comportement barbare, il n’est pas étonnant que ce pays outrepasse toutes les règles, et morde même ceux qui lui veulent du bien. C’est ce qu’ont appris la semaine passée, et d’une brutale façon, les États-Unis et l’Egypte.

Le chef des Renseignements égyptiens, le général Omar Suleiman, avait œuvré dur pour aller à la création d’un gouvernement d’union palestinienne et, à ce titre, il était parvenu non seulement à faire cesser les tirs de roquettes sur le sud d’Israël, mais aussi à sauver le gouvernement Fatah en Cisjordanie. De plus, Suleiman avait sacrifié de longues nuits pour arriver à un accord sur un échange de prisonniers qui aboutisse à la libération du soldat israélien Gilad Shalit. Et pourtant, les responsables du gouvernement israélien, d’Olmert à Livni, ne se sont préoccupés que de la formation d’un gouvernement israélien et ont ignoré le travail de Suleiman, le sort de Gilad Shalit, et même celui de Mahmoud Abbas.

Et même à leur allié le plus important dans la région, la Turquie, les dirigeants israéliens ont réussi à causer des problèmes ! C’est comme s’ils voulaient dire, «Qu’avons-nous à faire de nos ennemis, qu’avons-nous à faire de nos amis, nous ferons comme nous le souhaitons et si vous nous cherchez, rappelez-vous Gaza et ce que nous sommes capables de faire quand nous décidons d’outrepasser toutes les règles !». Il ne faut se tromper : il s’agit là d’une politique insensée qui va attirer la catastrophe sur Israël, et dans un avenir pas si lointain. Quand un pays part sur l’hypothèse que le monde est de toute façon contre lui et qu’il ne peut compter que sur sa force militaire, quand il n’y a aucune opposition israélienne pour crier «Arrêtez immédiatement, vous nous mettez en guerre contre le monde entier, vous nous isolez dans l’opinion publique internationale comme dans la communauté des nations, et vous fermez la porte à toute possibilité d’existence pacifique dans la région.», alors le compte à rebours a commencé.

Une véritable folie, la folie du pouvoir s’est emparée de la société israélienne tout entière, et non seulement du duo Lieberman/Netanyahu sur lequel il est trop facile de projeter nos craintes. Si les gens l’ignorent, nous devons leur suggérer de lire sur le sort des Empires qui se sont crus capables de gouverner le monde entier, d’instaurer un règne de mille ans, d’implanter des colonies sur trois continents. Qui se souvient de l’Empire français en Afrique, à part les descendants de ses victimes ? Qui se souvient de l’Empire britannique dans l’Asie du sud ? De l’Indochine française ?

Se moquer de la Turquie, dénigrer le chef des Renseignements égyptiens, mettre en colère l’émissaire américain pour une cargaison de pâtes alimentaires (oui, même ça) pour Gaza, sont les signes d’une perte structurelle des sens à laquelle les trois grands partis d’Israël collaborent (si le Parti travailliste peut encore être appelé grand parti), outre l’élite israélienne tout entière et une grande majorité des électeurs.

Le consensus national général israélien qui règne en dépit d’une position mondiale presque unanime est un problème terrifiant, et le millier de dirigeants qui ont exprimé leur émotion et leur horreur devant les crimes israéliens dans Gaza ne cesse de parler d’un «autre Israël», comme il existait lors de la guerre du Liban en 1982 et la première Intifada [1987].

Mais s’il y a effectivement d’autres Israéliens, il n’y a malheureusement pas d’autre Israël au-delà de cet État de criminels de guerre, et de la société qui leur a apporté son soutien.

Michel Warschawski
16 mars 2009
Publié par Info-Palestine selon Centre d’information alternative.

Un parc israélien, leçon de l’histoire oubliée

"Petit à petit, nous croyons que les Israéliens peuvent être amenés à comprendre que leur Etat existe au dépend d’un autre peuple. Seulement alors, les Israéliens seront susceptibles d’être prêts à penser à faire la paix."

Parc Canada, Cisjordanie. Comme le printemps arrive de bonne heure, les Israéliens se trouvent à venir en masse dans l’un des sites de loisirs les plus appréciés du pays. Les visiteurs du Parc Canada, à quelques kilomètres au nord-ouest de Jérusalem, jouissent de panoramas de toute beauté, de sentiers forestiers, de pistes VTT, de grottes et d’aires de pique-nique idylliques.

Toute une série de panneaux les informent de l’importance historique de ce paysage, et de quelques bâtiments anciens, évoquant leur passé biblique, romain, grec et ottoman. Peu de visiteurs, s’il y en a, font attention aux blocs de pierres qui recouvrent certaines parties du parc.

Mais Eitan Bronstein, le directeur de l’organisation Zochrot (Se souvenir) s’est engagé à éduquer les Israéliens et les visiteurs étrangers sur le passé que l’on cache de ce parc : son histoire palestinienne.

«En fait, même si vous ne vous en rendez pas compte, rien dans ce parc n’est même sur le territoire d’Israël,» déclarait-il à un groupe de quarante Italiens lors d’une visite guidée le week-end passé. «Ce parc est en Cisjordanie, envahie par Israël durant la guerre de 1967. Mais la présence des Palestiniens ici - et leur expulsion - est totalement absente des panneaux.»

Zochrot, géré par des Israéliens et financé par des donateurs particuliers, cherche aussi à rappeler la Nakba [la catastrophe] aux Israéliens, ce déracinement de centaines de milliers de Palestiniens durant la création d’Israël.

Ces visites par Zochrot ne sont pas prisées par la plupart des Israéliens car, dit Mr Bronstein, elles leur suggèrent à quel point ils sont loin de comprendre quel compromis territorial est nécessaire pour arriver avec les Palestiniens à l’accord de paix actuellement promu par la nouvelle administration US.

Un bâtiment impressionnant, à peu de distance à l’intérieur du parc et qu’on signale comme thermes romains, est tout ce qui reste de reconnaissable du village palestinien du nom d’Imwas, lui-même construit sur les ruines du village biblique d’Emmaüs.

Il y a des traces de cimetière et aussi des vestiges épars de maisons du village, un café, une église, deux mosquées et une école.

Les 2 000 Palestiniens qui vivaient ici, avec les 3 500 habitants de deux autres villages, Yalu et Beit Nuba, ont été expulsés quand l’armée israélienne a pris à la Jordanie cette partie de la Cisjordanie.

Aujourd’hui, ils vivent avec leurs descendants comme des réfugiés, la plupart à Jérusalem-Est et près de Ramallah.

A la place de ces trois villages, un parc a été créé par une organisme sioniste international, le Fonds national juif, qui a versé 15 millions de dollars US venant de dons caritatifs de juifs canadiens.

L’entrée du parc n’est qu’à une minute de voiture de l’autoroute la plus fréquentée du pays qui relie Jérusalem à Tel-Aviv.

Des parcs semblables, dans tout Israël, ont été créés sur les ruines de villages palestiniens mais, dans leurs cas, leur destruction résulte de la guerre de 1948 qui a instauré Israël. Ilan Pappe, historien israélien, se réfère à cet effacement massif de l’histoire palestinienne en parlant de «mémoricide» organisé par l’Etat. [1]

Mais le Parc Canada est un site bien plus sensible pour Israël car il se trouve en dehors des frontières internationalement reconnues du pays. L’expulsion des habitants palestiniens, dit Mr Bronstein, fut un acte prémédité de nettoyage ethnique de villageois qui n’ont opposé aucune résistance.

«Nous avons des photos montrant l’armée israélienne en train de procéder aux expulsions,» dit-il à un groupe de touristes, tenant levée une série de vieilles cartes.

Yosef Hochman, photographe professionnel, a saisi des scènes représentant des colonnes de Palestiniens fuyant et portant sur la tête leurs biens qu’ils avaient pu emmener, avec des officiers de l’armée discutant avec une vieille femme qui refusait de quitter sa maison et des bulldozers en mouvement pour détruire les villages.

Selon Mr Bronstein, ce déchaînement de destructions peut s’expliquer par l’échec de l’armée israélienne pendant la guerre de 48 à s’emparer de cette zone qui s’avance en saillie dans ce qui est aujourd’hui Israël et qu’on appelle le Latrun Saillant [à mi-distance entre Jérusalem et Tel-Aviv, presque sur l’autoroute].

«En 1948, les commandants israéliens considéraient la conquête du saillant comme vitale pour élargir le couloir de sécurité de Tel-Aviv à Jérusalem. Ils étaient désespérés de devoir y renoncer quand, en 1967, ils eurent une deuxième occasion.»

Uzi Narkiss, un des principaux généraux de la guerre de 1967, avait fait le serment que le Latrun Saillant ne serait jamais rendu. Des organisations comme Zochrot soutiennent que la création du Parc Canada a été la manière pour Israël d’annexer en douce ce territoire.

Depuis 2003, Mr Bronstein demande que le Fonds national juif ajoute des panneaux supplémentaires mettant en évidence l’histoire palestinienne du parc.

Les thermes romains, note-t-il, ne sont visibles que parce que les fondations ont été mises à jour ultérieurement. Pendant des siècles, la structure - tombeau d’Obeida Ibn al Jarah, guerrier arabe ayant participé à la conquête de la Palestine au 7è siècle - a été un lieu saint important des Palestiniens.

Le Fonds national juif et l’Administration civile, le gouvernement militaire en Cisjordanie, n’ont accepté de poser deux autres panneaux marquant le centre des villages d’Imwas et Yalu qu’après que Zochrot n’ait saisi les tribunaux. Cet acte de transparence a néanmoins été de courte durée. Après deux jours, le mot Imwas était recouvert de peinture noire, et peu après les deux panneaux avaient disparu.

«On nous a dit que c’était probablement des ferrailleurs qui avaient volé les panneaux,» dit Mr Bronstein. «C’est un peu difficile à croire, étant donné que les tableaux officiels tout près sont toujours là aujourd’hui.»

Zochrot envisage d’élargir sa campagne et d’alerter les donateurs canadiens en leur disant que leur argent sert en réalité - et en violation du droit international - à annexer une partie de la Cisjordanie au profit d’Israël. Selon Mr Bronstein, beaucoup d’entre eux ne sont pas conscients de l’utilisation réelle de leurs dons.

Il se prépare à saisir à nouveau les tribunaux contre le FNJ pour exiger que celui-ci remplace les panneaux disparus et qu’il pose des panneaux similaires dans les parcs d’Israël pour commémorer les villages palestiniens rasés par l’armée après la guerre de 1948.

Selon Zochrot, 86 villages palestiniens sont enfouis sous les parcs du FNJ. 400 autres villages détruits ont vu leurs terres transmises exclusivement à des communautés juives.

Plusieurs centaines de militants de Zochrot sélectionnent régulièrement un village détruit et vont, avec des réfugiés palestiniens, placer des panneaux faits par eux-mêmes et qui indiquent le nom du village palestinien en arabe et en hébreu. En quelques jours, les panneaux sont enlevés.

Mais Mr Bronstein dit qu’il croit que même les panneaux montés par les organismes officiels pourraient avoir un plus grand impact pour ouvrir l’esprit des Israéliens.

«Dans une récente interview dans la presse, un haut responsable du FNJ a reconnu qu’il serait difficile d’arrêter notre campagne» dit Mr Bronstein. «Petit à petit, nous croyons que les Israéliens peuvent être amenés à comprendre que leur Etat existe au dépend d’un autre peuple. Seulement alors, les Israéliens seront susceptibles d’être prêts à penser à faire la paix.»

Jonathan Cook
10 mars 2009
Publié par Info-Palestine selon Jonathan Cook.


[1] Voir "Le nettoyage ethnique de la Palestine" - Le mémoricide de la Nakba - d’Ilan Pappe, p. 293 (Fayard) :
«Bref, la véritable mission du FNJ a été de cacher ces vestiges visibles de la Palestine, par les arbres qu’il a plantés sur eux mais aussi par les récits qu’il a créés pour nier leur existence. [...] continue à débiter les mythes familiers de ce récit - la Palestine comme terre « vide » et « aride » avant l’arrivée des sionistes - par lesquels le sionisme entend remplacer toute vérité historique qui contredit son propre passé juif inventé.»

23 mars 2009

Vers un État unique en Palestine/Israël

Cette solution, qui a germé après l'échec des accords d'Oslo, fait lentement sont chemin et, après la guerre à Gaza et l'accord conclu entre Benyamin Nétanyahou et Avidgor Lieberman, cette solution devient padoxalement plus audible.

En 2007, George Bisharat écrivait : «Il y a quarante ans cette semaine, Israël conquérait la Cisjordanie et la bande de Gaza, réinstaurant un système politique dans lequel une seule souveraineté gouvernait toute l’ancienne Palestine. Ce que le monde ne vit pas, c’est que cela avait conduit à une version de la « solution à un seul État » au conflit palestino-israélien - quoique un État dans lequel les Palestiniens et les Juifs n’étaient pas à égalité de droits. [1

En 2009, Haidar Eid écrit : la guerre à Gaza «a mis un terme à la fiction d’une solution de deux états et replacé la libération au lieu de l’indépendance dans l’agenda politique» car «les Israéliens ont tué dans l’œuf la solution de deux états.» [2].

La colonisation et l'occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza font que la «solution à un seul État» est une «réalité à un seul État» [3]. Il est symptomatique sue Le Monde publie "La fin de la solution des deux États", article de Ziyad Clot qui reprend sur le fond ce que disent des Palestiniens et des Israéliens depuis quelques années [4].

Serge LEFORT
23/03/2009

La fin de la solution des deux États

Certains pensaient peut-être continuer à négocier sur les cendres et le sang versé à Gaza. Le récent accord conclu par Benyamin Nétanyahou avec le parti d'extrême droite d'Avidgor Lieberman en vue de la constitution du nouveau gouvernement israélien aura le seul mérite de la clarté : le "processus de paix" est enterré. Désormais, une paix fondée sur la coexistence de deux États est hors d'atteinte.

Pour les Palestiniens, la perspective de la création d'un État était fondée sur la conviction qu'ils pouvaient obtenir mieux que l'offre faite à Yasser Arafat à Camp David. Aux yeux d'Israël, l'OLP demeurait le seul représentant légitime du peuple palestinien. Sous cette réserve, les Israéliens se disaient disposés à faire la paix. Et deux États délimités par la frontière de 1967, avec quelques ajustements, s'accommoderaient du maintien de certains blocs de colonies en Cisjordanie et de la présence de la population arabe en Israël.

Avant même les opérations meurtrières menées à Gaza, les négociations d'Annapolis ont confirmé que ces postulats n'étaient au mieux qu'un tissu d'illusions. Dans le cadre de discussions bilatérales, l'OLP, négociant toujours sous occupation vingt ans après avoir reconnu Israël, n'avait déjà plus les moyens d'obtenir un règlement de paix équitable. Les accords d'Oslo de 1993 et l'établissement de l'Autorité palestinienne dans les territoires occupés ont été un tournant.

Ce gouvernement sans État administre, depuis, des territoires sans souveraineté propre, minés par la multiplication des "check points", l'explosion de la colonisation et la construction d'un mur illégal qui n'empêche pas la poursuite des incursions militaires israéliennes en Cisjordanie.

Dans ce contexte kafkaïen, les droits des réfugiés et de la diaspora palestinienne (70 % de la population) ont été progressivement perdus de vue. Les élections législatives de 2006 puis la prise de Gaza par le Hamas en juin 2007 ont marqué une nouvelle rupture. A moins d'un succès de la nouvelle tentative de réconciliation nationale palestinienne, la population de Gaza restera ostracisée.

Quelle que soit la composition définitive de son futur gouvernement, Israël préférera encore une gestion même incertaine de ce conflit plutôt que sa résolution, persuadé que l'unilatéralisme et l'usage de la force restent en définitive le meilleur garant de sa sécurité. Penser qu'Israël puisse soudainement faire le pari d'une véritable paix, entre égaux, relève du fantasme.

Communautés imbriquées

La colonisation des territoires occupés palestiniens est irréversible : avec près de 500 000 colons en Cisjordanie, dont la moitié environ à Jérusalem-Est, la création d'un État palestinien souverain et viable est mort-née. Quant à la constitution d'un État juif, elle est contrariée par la population palestinienne présente de l'autre côte de la "ligne verte".

Les États-Unis et l'Union européenne continueront pourtant de s'activer sur "la solution" des deux États. Il n'existe pas à ce jour d'alternative susceptible d'emporter le soutien des différents acteurs du "processus de paix". Les parties ayant un intérêt ou une influence directe dans la résolution ou la poursuite de ce conflit pullulent. Comme soixante ans auparavant, l'internationalisation de la question de Palestine rend son peuple, certes coupable de ses divisions, spectateur de son terrible sort. La Cisjordanie et Gaza sont sous influence, pour ne pas dire sous tutelle étrangère.

Avec des Palestiniens sans boussole et des Israéliens désormais otages d'un ultranationalisme inquiétant, les tendances lourdes de ce conflit vont perdurer : l'unilatéralisme, l'usage de la force, l'évolution démographique et l'instrumentalisation du religieux resteront les principaux déterminants du problème israélo-palestinien. Au-delà de ces dérives, les différentes communautés israéliennes et palestiniennes, imbriquées les unes aux autres, n'auront pourtant pas d'autre choix que de cohabiter un jour au sein d'un même État. Ce ne sera pas chose aisée et cette perspective peut paraître aujourd'hui très lointaine. Mais elle est inéluctable et salutaire.

Il appartient à la communauté internationale d'affronter enfin la réalité : la partition de la Palestine votée par l'ONU, le 29 novembre 1947, n'a jamais été voulue ni réellement acceptée par les parties. Et c'est uniquement le déséquilibre des forces en présence qui a dicté l'évolution de la tragédie israélo-palestinienne. Le partage est devenu division. Il est désormais synonyme de ségrégation. Au sein d'un seul État : le Grand Israël. Au détriment d'un peuple : les Palestiniens. Le jour où les acteurs de ce conflit se résoudront à cette évidence, un grand pas sera fait vers sa résolution.

Ziyad Clot, ancien avocat et conseil juridique lors de la négociation d'Annapolis
20/03/2009
Publié par Le Monde.


[1] Le mirage de la solution à deux États, Info-Palestine.
[2] Gaza 2009 : Culture de résistance versus défaite, Info-Palestine.
[3] La réalité d’un seul État, Info-Palestine.
[4] Un ou deux États pour Israël et la Palestine ? - Un débat entre Uri Avnery et Ilan Pappé, AgoraVox.