4 août 2009

Sortie de crise ?

Laurent MARUANI, Sortie de crise ? Le silence et le bruit, Contre-Feux, 27/07/2009.
L’urgence contemporaine et la forte valorisation sociale de l’hyper réactivité nous amènent à vouloir toujours rapidement trouver les bons outils pour une sortie de crise encore mal identifiée. Nous sommes dans la figure de la fuite de canalisation : arrêter l’inondation avant toute chose.

Les référents théoriques habituels tels que le monétarisme, le keynésianisme et le marxisme ayant déjà eu le temps d’être inventés et expérimentés, leurs vices et leurs vertus nous sont assez bien connus. Les économistes conventionnels, qu’ils soient conservateurs ou révolutionnaires, parfois les deux, ne savent plus à quel saint se vouer et préfèrent alors, au silence patient et constructif, les incantations, anathèmes et autres formes de dissimulation de cécité.

Le recours aux théories désormais classiques est de peu d’apport face à la crise fort étrange que nous vivons. Pour cette raison, nous donnerons les trois caractéristiques spécifiques à cette crise avant d’envisager toute forme de solution possible, nous en envisagerons trois.

Cette crise a trois caractéristiques originales

Primo, une spéculation populaire massive, deuxio une malhonnêteté gigantesque et polymorphe de certains dirigeants économiques et financiers, et enfin elle s’inscrit dans un mouvement grandissant environnementaliste et moraliste qui propose la décroissance vertueuse.

En premier, trouvant son amorçage dans les subprimes, nous avons eu une implacable montée de spéculation populaire. La crise de Freddy Mac et Fanny Mae ont rendu ces deux institutions américaines, pourtant à vocation sociale, internationalement célèbres et icônes des excès d’un capitalisme de la surenchère et de l’enrichissement sans cause. L’intégration dans la spirale spéculative de la classe moyenne, voir même des classes dites laborieuses, qui espéraient que la supputation de hausse de la valeur de leurs biens immobiliers dissimulerait leur évident et irresponsable surendettement, a auguré d’une crise finalement issue aussi d’une corruption certes légale mais tout autant irresponsable. A un moindre degré ce comportement spéculatif a aussi caractérisé tous les pays, y compris en développement et à un degré tout aussi fort, sinon encore plus marqué.

En deuxième lieu, cette crise est aussi le fruit de malhonnêtetés gigantesques, d’une absence d’efficacité du contrôle financier et de gouvernance publics, d’une arrogance de nombre de dirigeants, souvent nommés en France par la seule grâce de l’appartenance aux cabinets ministériels et non par la démonstration de qualités cardinales du management.

Enfin, et le point est délicat à énoncer car il va contre la nouvelle pensée correcte, les propositions issues d’une écologie érigée en système tutélaire voulant combiner la décroissance, la lutte contre la pauvreté et le sauvetage sauvage de la planète a permis des "Grenelles" et l’obtention de considérables fonds publics et donations privées. Pour autant, une décroissance verte, engagée sans réelle prise en compte d’un système beaucoup plus large des bilans matières et des risques humains, favorise des comportements dont on pourra regretter ultérieurement, lors d’une réelle volonté de relance autofinancée, qu’ils se soient installés.

L’obsession de la récupération, parfois l’avarice, le consommer moins, qui au départ est le projet des seules nations dites riches, va vouloir et devoir très rapidement s’imposer à celles et ceux qui détiennent le futur de la pollution, à savoir la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie et quelques autres Viêt-Nam, Corée, Nigéria, Yémen, Afrique du Sud, certes moins pollueurs par habitant mais où le niveau de pollution par point de PIB reste élevé. Ils s’y opposeront certainement car l’esprit de profit est assez dominant dans ces pays, où de plus les lois sociales sont assez limitées.

Dans ce climat… où les voix de Nicolas Hulot ou Yann Artus-Bertrand ont peut-être plus de portée que celle du Premier Ministre, comment envisager une sortie de crise puisqu'une véritable schizophrénie politique a envahi le pays ? On vote de plus en plus pour l’Europe verte, projet mystérieux et attirant, porté tant par la générosité que par la haine, mais on exprime aussi un désir de croissance retrouvée et créatrice d’emplois industriels. Pour une fois, cette contradiction n’est pas traversée et expliquée par la lutte des classes, ni par les lois du marché, car ce sont les mêmes personnes, le peuple et les citoyens, qui le veulent.

Les solutions sont alors de deux ordres

Le premier est à redouter mais son risque est réel : il s’agirait d’une instauration d’une sorte de dictature économique et politique mais qui se fonderait sur des restrictions consuméristes à vocation écologique et non sur la pénurie de production. Dans un tel contexte, c’est dans la satisfaction de la contribution au bonheur de la Nation citoyenne, une incarnation nouvelle du bien que d’autres dictatures ont déjà érigé en système omniprésent de contrôle, que nous vivrions. Les meilleurs d’entre nous imaginerons les taxes et autres contraintes fiscales qui orienteront nos consommations vers plus de limitation en volume et plus de contribution fiscale, déficit abyssal oblige.

A cette possible et irrecevable orientation, nous pouvons opposer, au contraire, une refonte fondée sur trois axes

1. En premier une gouvernance financière, substitut à la seule politique de contrôle monétaire anti-inflationniste de la BCE qui se révèlera encore plus vaine dans un climat conjoint de déflation, due à la baisse de la demande, et d’inflation financière destinée à l’amoindrissement de la dette nationale et internationale.

Cette gouvernance doit à notre sens se fonder sur les Droits de l’Homme, y compris dans la responsabilité de toute institution privée ou publique qui mettrait un individu en position de perdre son identité à cause d’une incitation à des décisions qui le mettraient dans une situation d’indignité économique prévisible et probable, y compris par le fait d’une baisse des prix majeure de ses biens. Les Droits de l’Homme sont, de plus, l’une des rares valeurs qui permettrait l’internationalisation de cette quête en évitant les compassions fatales envers les nombreux pays pauvres, parfois en croissance, mais irrespectueux de ces droits.

2. En deuxième, il faut restaurer un climat de confiance personnel dans le futur. Cette confiance n’existe pas, et, de plus, les projets de multiplication de fiscalités vertes dont l’essence humaniste paraît mineure devant les gouffres budgétaires à combler, accroîtront la colère populaire lors de leur application. Les exemptions perverses, telles que la baisse de la TVA sur les restaurants, peu pressés de les restituer aux clients ou aux employés, risquent de compliquer le retour de comportements altruistes. Le risque aujourd’hui n’est plus la fiscalité mais la jacquerie, qui utilisera le web et l’expatriation virtuelle.

3. Enfin, il nous faudra reconsidérer l’idéologie économique d’une Union Européenne disparate dans sa composition, conservatrice libérale dans son idéologie, y compris modulée par sa composante verte, pour revoir, fût-ce au prix de ce que l’on accusera d’être un protectionnisme européen, mais fondé sur le respect des Droits de l’Homme dans le pays producteur, et sa conscience du futur. L’Europe ne peut plus s’accepter bureaucratique et autoritariste dans ses procédures. Elle peut aspirer à une vision beaucoup plus belle mais douloureuse dans ses applications.

Vaste programme, mais nous ne voyons pas de véritable solution de court terme, n’est-ce point une chance rare que d’avoir le long terme en priorité.

Philippe MARTIN, Les économistes ont mal prévu la crise, Libération, 28/07/2009.
es économistes n’ont pas été les plus vilipendés durant cette crise. Les banquiers, traders et autres régulateurs ont été plus maltraités. Cependant, nous avons reçu notre part de critique, en grande partie justifiée, mais manquant parfois sa cible. Le principal reproche fait à la profession - par exemple dans l’hebdomadaire anglais The Economist - a été de ne pas avoir prévu la crise. Le reproche est juste mais il est souvent confondu avec un autre, plus grave et moins fondé, selon lequel la théorie économique serait sans grande utilité pour comprendre la crise. L’échec de l’anticipation de la crise est patent, à l’exception de quelques rares économistes comme Paul Krugman (Princeton), les économistes moins médiatiques de la Banque des règlements internationaux de Bâle et surtout Nouriel Roubini (New York University). Ils avaient mis en garde de manière répétée contre les excès et les innovations financières des dix dernières années, la bulle immobilière, l’endettement des ménages américains ou les structures de rémunération des dirigeants financiers qui incitaient à une prise de risque excessive. Par ailleurs, les économistes écrivaient depuis (trop ?) longtemps que les déséquilibres mondiaux (le déficit extérieur américain) n’étaient pas soutenables et faisaient courir le risque d’une crise majeure.

Cela fut souvent écrit dans ces colonnes. Mais l’erreur a été de ne pas mettre en résonance ces différents phénomènes, de comprendre les relations qu’ils entretenaient et de ne pas mesurer le risque systémique qui découlait de leurs interactions.

Pour pouvoir anticiper la crise, il eut fallu être à la fois expert des marchés financiers (où s’échangent des produits que peu, en vérité, connaissent et comprennent) et des marchés immobiliers. Il eut fallu savoir ce que les banques tramaient dans leurs comptes sciemment opaques, comprendre la perversité des incitations données aux dirigeants et bien mesurer les implications macroéconomiques (à la fois nationales et internationales) de tous ces phénomènes. Il n’est donc pas complètement étonnant que les économistes aient échoué à prévoir la crise, échec qui reflète tant la complexité de nos économies que la spécialisation croissante des chercheurs dans le domaine.

Et la théorie macroéconomique ? Est-elle aujourd’hui utile pour comprendre ce qui s’est passé et faire des recommandations de politique économique ? Elle a été largement prise en défaut. On le comprend aisément lorsqu’on sait que les modèles d’équilibre général, censés justement intégrer les interactions des différents marchés, même ceux d’inspiration keynésienne, ne prennent pas en compte le secteur financier et les prix des actifs financiers. Si ceux-ci reflètent les fondamentaux de l’économie (l’hypothèse d’efficience des marchés financiers), il est plus utile en effet de se concentrer sur la modélisation des fondamentaux. Mais du fait de cette hypothèse irréaliste, les modèles d’équilibre général (par exemple ceux utilisés par les banques centrales) ont échoué à prendre en compte les mécanismes d’amplification à l’œuvre dans la sphère financière. Intégrer ces mécanismes est une tâche ardue à laquelle commence à s’atteler, trop tardivement, la profession. Pourtant, un certain nombre d’outils théoriques auraient pu mieux être utilisés, par exemple ceux développés par Joseph Stiglitz sur les asymétries d’information qui ont joué un rôle crucial dans cette crise. Nous n’avons pas non plus utilisé ce que l’analyse des crises financières nous a enseigné. Celle-ci n’a en effet pas été négligée par les économistes. Depuis la crise asiatique de 1997, elle a même été un des champs de recherche les plus fertiles. Mais nous n’avons pas osé appliquer aux pays industrialisés les mécanismes identifiés dans les pays émergents, faisant ainsi l’hypothèse implicite, à la fois fausse et arrogante, que les failles de ceux-ci ne pouvaient exister chez nous.

La profession est aussi desservie par la cacophonie ambiante. En ce moment, un débat d’une rare violence se déroule entre keynésiens favorables à une relance fiscale par les déficits et néoclassiques ou ricardiens qui considèrent que celle-ci n’aurait que très peu d’impact positif. Des noms d’oiseaux (littéralement) sont échangés entre les plus grands économistes à ce sujet. Cette cacophonie les décrédibilise et explique en partie les hésitations et le manque de coordination des gouvernements. La crise aura un avantage : la macroéconomie n’est plus considérée comme un sujet ennuyeux et elle permettra peut-être de trancher entre keynésiens et classiques sur l’utilité de la relance fiscale en temps de crise.

Lire aussi :
François MARGINEAU, C’est la fin de la récession ?, Mondialisation, 28/07/2009.

Dossier Linguistique

Dossier dédié à Mabel HERNÁNDEZ, UNAM Acatlán, México.

Revues linguistiques en ligne :

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

De l’impuissance linguistique à la violence

Portiques, fouilles, brigades, autant de gesticulations des politiques qui ne considèrent que l'écume des choses. S'il était aussi simple de supprimer les actes de violence en confisquant les instruments de la violence on le saurait et tout serait simple ; aussi simple que d'éradiquer l'illettrisme en imposant une méthode de lecture syllabique.

Si nos enfants - je dis bien nos enfants - passent à l'acte plus vite et plus fort, c'est parce que ni nous ni leurs maîtres n'avons su leur transmettre la capacité de mettre pacifiquement en mot leur pensée pour l'Autre. Un élève sur dix environ quitte aujourd'hui notre système scolaire en situation d'insécurité linguistique. Ils sont incapables de dire leur pensée au plus juste de ses intentions ; ils sont tout aussi incapables de recevoir la pensée d'un autre avec autant de bienveillance que de vigilance. Leur drame n'est pas de ne pas savoir parler selon les règles, leur drame est que l'école n'a pas su leur donner le goût de l'Autre. L'insécurité linguistique, parce qu'elle condamne certains des élèves à un enfermement subi, à une communication rétrécie, rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de portée des mots, indifférent au verbe. Réduite à la proximité et à l'immédiat, la parole n'a pas le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique seule capable d'éviter le passage à l'acte violent et à l'affrontement physique.

Cette parole alors éruptive n'est le plus souvent qu'un instrument d'interpellation brutale et d'invective qui banalise l'insulte et annonce le conflit plus qu'elle ne le diffère. Confinée dans le cercle étroit des «alter ego», elle n'autorise que de rares perspectives d'analyse et de problématisation. Cette impuissance linguistique impose alors que l'on utilise d'autres moyens pour imprimer sa marque : on altère, on meurtrit, on casse parce que l'on ne peut se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de son éphémère existence. Novembre 2006 ; j'accompagne ma fille, convoquée au tribunal d'instance de C. Nous y arrivons à 14 heures et en sortirons vers 18 heures. Quatre heures pendant lesquelles nous assistons, d'abord amusés, puis atterrés, à une parodie de justice sur fond d'illettrisme.

Sur l'estrade, un président sévère et renfrogné, qui ne lèvera pratiquement pas les yeux de tout l'après-midi sur les prévenus. A ses côtés, un procureur tout en bons mots, aphorismes et phrases fleuries ; nous eûmes droit à : «Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse», «Qui vole un œuf vole un bœuf», puis en montant un peu la barre : «Une bonne confession vaut mieux qu'une mauvaise excuse» et enfin, en guise d'apothéose : «O tempora ! O mores !» En bas, à la barre, quelques avocats pressés, sans connaissance réelle des dossiers et sans aucune relation avec leurs «clients», ces derniers tous blacks et beurs, en uniforme de la cité, sweats et baskets, répondent aux questions par des tronçons de phrases sur un rythme haché et accéléré.

Tout l'après-midi se sont ainsi succédé douze jeunes ; pas un seul n'a tenté d'articuler la moindre explication, de construire la moindre argumentation. Vers 17 heures est appelé à la barre un jeune homme ; il est grand, costaud ; il écoute le président qui rappelle les faits qui lui sont reprochés : en bref, vol de dix CD dans une grande surface et ce pour la deuxième fois. C'est là que le procureur nous a gratifiés d'un «Tant va la cruche à l'eau…» et s'est lancé dans un long discours de fort belle facture sur la protection des citoyens et la vertu du châtiment. Plusieurs fois, le jeune prévenu se penche en avant, empoignant la barre avec une force qui fait saillir les muscles de son cou ; il tente de parler, émet quelques mots saccadés : «C'est pas voler…» «Je les ai déjà.» Ses tentatives sont noyées sous le flot continu du laïus du procureur ; la tension devient palpable à mesure que se révèlent vains ses essais d'intervention. Le procureur s'arrête enfin : «Alors, de quoi voulez-vous donc nous entretenir qui ne puisse attendre l'ultime fin de ma péroraison (sic) ?» Et le jeune répète «C'est pas voler ; je l'ai déjà.» «Mais bien sûr que vous l'avez puisque vous l'avez volé !» La tension monte encore d'un cran, des insultes sourdes sont marmonnées que le procureur tourne en dérision : «Expliquez-vous donc au lieu de grogner comme un animal !» Et survient alors ce qui me paraissait inévitable : l'adolescent saute par-dessus la barre, bondit sur l'estrade et empoigne le procureur au collet. L'agresseur est ceinturé et menotté ; il sera traduit en comparution immédiate et écopera de plusieurs mois de prison ferme. Il fallait que la justice passe et elle est passée. Violence sur un magistrat dans l'exercice de ses fonctions, c'était un délit grave et il fut justement puni.

Mais jamais comme ce jour-là, je n'ai ressenti un tel sentiment d'impuissance, jamais ne m'est apparu avec autant d'évidence l'enchaînement fatal entre impuissance linguistique et passage à l'acte violent. Ce jeune tentait désespérément de donner une explication - vraisemblablement mensongère d'ailleurs - selon laquelle il n'avait pas volé les CD ; il venait, prétendait-il, les échanger parce qu'il les avait déjà. Mais lui manquaient les mots pour se faire comprendre, mais lui faisaient défaut les structures pour convaincre. L'humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l'homme, l'exaspération de n'avoir pas l'espace et les moyens de faire entendre son «beau mensonge» le conduisirent inéluctablement à l'agression. Il ne s'agit pas, bien sûr, de justifier un acte violent, inacceptable, il faut tenter simplement d'en comprendre les articulations. 16 ans, encore élève d'un lycée professionnel, citoyen français, il avait subi pendant treize à quatorze ans une obligation scolaire qui ne lui avait pas donné les mots pour laisser une trace de lui-même sur l'intelligence des autres.

Alain BENTOLILA
Libération

3 août 2009

L'Aveuglement


José SARAMAGO, L'Aveuglement, Le Seuil, 1997.

Par les temps qui courent, il est utile de relire le roman de José Saramago, L'Aveuglement. Il nous décrit une société dans laquelle, à la suite d'une épidémie, chacun a perdu la vue. Un changement radical et collectif de perception du monde bénéfique ou néfaste ?

A l’heure où les problématiques économiques envahissent les conversations ainsi que les consciences aiguisées du monde, à l’heure aussi où les présomptions humaines se promettent de faire face à ces difficultés variables parce qu’il est de notoriété publique que l’être humain possède en son sein la capacité de solutionner les problèmes qu’il a engendrés, José Saramago nous soumet une question dérangeante : peut-on tout anticiper ?

Son roman L'Aveuglement, récemment adapté au cinéma par Fernando Mereilles, démontre qu’une épidémie de cécité est peut-être la bienvenue quand les opacités d’une crise financière sont susceptibles d’annoncer le chaos.

Voir son corps

Bien sûr que nous pouvons anticiper à satiété puisque la littérature se livre constamment à cet exercice quand elle fait vœu de nous mettre à l’épreuve des possibles. Ceci étant, la situation imaginée par Saramago ne prend pas pour point de repère un soudain renversement de l’ordre économique, ni même l’accession au pouvoir d’un chef charismatique doté de pouvoirs magiques, et encore moins une invasion extraterrestre qui viendrait prouver aux êtres humains leur relative petitesse.

Saramago s’attaque immédiatement à notre corps, celui dans lequel nous sommes naturellement prisonniers. Que se passe-t-il quand nous perdons l’usage d’un sens ? Notre perception du monde se modifie et notre esprit ajuste sa pensée à ces nouvelles perceptions. Mais que se passe-t-il quand l’ensemble des êtres se retrouve amputé d’un sens, et à plus forte raison d’un même sens ? Ces êtres ont-ils la faculté de réajuster leur pensée ? Comment faire quand notre pensée singulière devient la propriété de tous du fait que nous souffrons tous et quasi simultanément de la même privation ? Il y aurait vraisemblablement la constitution d’une solidarité identitaire devant un tel état de fait, et cette solidarité séminale nous empêcherait de retourner notre esprit sur lui-même à moins d’être isolé du monde.

Difficile dans ce cas de s’adosser à un quelconque repère. Or, étant donné que cette privation est une interdiction de voir, nous ne saurions plus jamais prévoir ce qu’un autre n’est même plus capable de lire sur les traits expressifs de nos visages quand ceux-ci trahissent nos intentions d’agir. Cette absence d’action concrète est la mort de toute intentionnalité : nous ne sommes plus "conscience de quelque chose", nous sommes conscience exclusive d’une chose qu’on appelle notre corps. Et cette présence totale du corps n’est pas différente du bébé qui vient de naître et qui n’aurait pas encore ouvert les yeux.

Où l’apparence n’a plus de sens, une essence prend forme

La cécité collective imaginée par Saramago nous donne ainsi le sentiment d’un gigantesque accouchement. Seule une femme en réchappe : elle est parmi cette communauté l’incarnation de la différence, l’aveu d’une minorité invisible. Elle est la sage-femme qui doit prendre soin de ce nourrisson aveugle qui a perdu toute raison car il doit la reconstruire. Elle est le faisceau de lumière qui traverse un brouillard immaculé. La conscience de cette rescapée est grosse de tout l’ancien monde tandis que la mémoire des aveugles est neutralisée par l’absence d’un monde où le souvenir peut justement référer à un contenu tangible.

Si bien que ces aveugles n’ont pas d’autre choix que d’essayer de prendre soin de ce corps qui les accable. Puisqu’ils n’ont pas d’autre activité à proposer à l’esprit que la faculté d’imaginer, il leur faut remplir ce corps dont la persistance dans la vie est peut-être le seul moyen d’entretenir l’espoir d’un jour recouvrer la vue. On retient d’ailleurs que les groupes étrangers à la fréquentation de cette femme immunisée sont plongés dans l’anarchie. Très vite le naturel revient au galop. Ceux qui par nature sont physiquement forts s’octroient des droits naturels sur ceux qui par nature passent pour des faibles. Cependant le royaume des aveugles a ceci d’arithmétiquement juste qu’il a égalisé toutes les chances en privant chacun du même sens.

La partie devient donc un jeu de solitaire, une sorte de corps à corps avec son propre corps. Puisque le langage conventionnel est remisé au fond des souvenirs, quelques consciences se délivrent. Le fait de ne plus avoir à jouer des mots en respectant les définitions en vue d’être compris par la majorité nous incite probablement à nous mettre à nu.

L’amour, par exemple, n’est plus un engagement possédant la même force qu’autrefois. Une scène magnifique nous montre un vieillard qui déclare sa flamme à une belle jeune fille. Ici le sens commun de "vieillard" et "jeune" n’a plus aucune importance. Ce qui compte, c’est que l’amour puisse trouver un espace où s’exprimer alors que, par définition, il n’y a plus aucun espace visible. Etre attiré par l’autre tout en ne pouvant qu’être conscience de son seul corps est la preuve que le réseau des essences a pris le pas sur le réseau des apparences. On le disait : l’apparence manifeste de la vieillesse et de la jeunesse n’a plus de terrain où se disputer. Alors même l’amour n’est plus discutable ; son concept est partout à la fois, il suffit juste de ne pas avoir honte de le saisir car il est disponible pour tout le monde.

Le peuple visionnaire

N’est-ce pas en ce sens toute l’ambition du bateau ivre de Rimbaud ? Profondément déréglées, nos perceptions n’ont plus d’autorité sur le monde. Cela ne veut pas dire que le monde n’a plus droit à l’existence. En réalité, cette position subalterne du monde suggère la constitution latente d’un monde où les phénomènes auraient une valeur absolue.

Les yeux ouverts sur la cécité, les aveugles de Saramago n’ont jamais été aussi clairvoyants que le poète rimbaldien. Pourtant ils ne peuvent pas prétendre approcher une pure essence car ils sont continuellement rappelés par l’espoir de revoir ce qu’ils n’ont jamais cessé de voir avant de devenir aveugles. Ainsi n’ont-ils fait que "croire voir". Et à la fin, quand des yeux guérissent, ils sont comme plongés dans un nouveau monde qui pourtant était le leur.

Les "nouveaux voyants" sont d’ailleurs tellement conscience de leur corps qu’à présent, étant si heureux d’avoir récupéré leur vision, ils vont enfin pouvoir se regrouper autour d’une "vision" du monde similaire, en l’occurrence la "vision" retrouvée qui devient idéologique d’avoir autant été désirée. On a peut-être ici le vieux rêve rousseauiste d’un peuple qui n’est peuple qu’en tant qu’il s’est constitué lui-même. Autrement dit, c’est la renaissance d’un peuple qui, pourvu de tous ses sens, va désormais se réajuster en fonction de ce qu’il a cru voir et qui l’a fondamentalement modifié. Du moins peut-on l’espérer.

Gregory Mion
Contre-Feux

Lire aussi :
• José Saramago, Wikipédia
• José Saramago, BiblioMonde
• L'Aveuglement, Wikipédia
• L'Aveuglement, BiblioMonde
• Blindness, Wikipédia
• Blindness, AlloCiné

1 août 2009

Le pouvoir, l'argent et la vertu


Charles DICKENS, La Petite Dorrit, Edition de La Fontaine au Roy, 1989.

"Le dieu Merdle venait de mettre fin à ses jours. Un vent de panique commença à souffler. Quantité de professionnels, de vieilles gens, des légions de femmes et d'enfants allaient voir, par sa faute, leur avenir dévasté. Lui, l'objet de tant d'adulation, la vedette de tant de banquets, le patron des patrons, l'étoile qui brillait au ciel des affaires, était tout simplement le plus grand faussaire, le plus grand voleur ayant jamais échappé au gibet."

A la différence de Bernard Madoff, le génial arnaqueur de Wall Street qui a été condamné, le 29 juin, à cent cinquante ans de prison, Mr Merdle n'eut pas la force d'affronter l'opprobre et la prison de l'Angleterre victorienne. Il se suicida. Mais, comme lui, il avait trompé d'innombrables clients avant d'être démasqué.

"Manieur de fonds" sans scrupule, jaloux des secrets de son commerce, très riche à force d'escroqueries occultes, Mr Merdle incarne le parfait antihéros du roman de Dickens, La Petite Dorrit, publié en 1856 sous forme de feuilleton mensuel, puis l'année suivante en deux tomes, mais dont l'action se déroule trente ans plus tôt. L'infâme banquier a pour impeccable antithèse la jeune Amy Dorrit, qui donne son nom au livre, infiniment douce, honnête, aimante et généreuse.

Par une coïncidence que Dickens met en évidence dans sa préface à l'édition de 1857, l'ouvrage paraît au moment où un esclandre défraie la chronique financière. Les huit directeurs de la Royal British Bank, l'un de ces établissements par actions qui fleurissent à l'époque, sont accusés d'avoir conspiré pour berner leurs clients. Le royaume en est tout secoué, au point que le prince de Galles, héritier du trône, siège en personne au premier jour du procès, à côté du Lord Chief Justice. Les banquiers tricheurs seront condamnés à de courtes peines de prison.

La prison ? Elle offre son décor à plusieurs chapitres du livre. Il s'agit en l'occurrence de la vieille Maréchaussée (Marshalsea) qui, à l'ombre de l'église Saint-George, accueillera pendant cinq siècles les condamnés pour dettes.

Londres a construit davantage de prisons que toute autre ville."Je sais qu'à Londres, chantait-on, et à un mile à la ronde, geôles et prisons, dix-huit en tout, abondent." Six d'entre elles, dont la Maréchaussée, se trouvent au sud de la Tamise, à Southwark, appendice malfamé de la capitale du monde, qui, note un contemporain, "respire le meurtre, la tristesse et la misère".

Pour son malheur, Dickens connaît parfaitement les lieux. Il vient d'avoir 12 ans en février 1824 lorsque son père, John, un petit employé de bureau qui vit au-dessus de ses moyens, est incarcéré pour dettes à Marshalsea. John doit 40 livres et 10 shillings à un boulanger de son quartier. Il restera quatorze semaines en prison, où sa femme et ses trois plus jeunes enfants viendront vivre avec lui.

Charles est traumatisé. Contraint de quitter l'école, il travaille pendant six mois dans une fabrique de cirage, sur le Strand, où il colle, dix heures d'affilée, des étiquettes sur des flacons. Son maigre pécule aide à régler les dépenses familiales dans une prison dont les locataires doivent se nourrir et se vêtir à leurs frais. Il rend visite à sa famille chaque dimanche puis, ayant trouvé un logis plus proche, petit-déjeune et dîne avec elle chaque jour. Cette humiliante épreuve le marquera à jamais. Devenu financièrement à l'aise assez tôt, Dickens restera hanté par la crainte de la déchéance matérielle. Ce souvenir douloureux contribuera à pétrir le réformisme social de l'écrivain, défenseur compatissant des pauvres, contempteur des exploiteurs, procureur de l'indifférence ou de l'hypocrisie des nantis.

Les lecteurs de La Petite Dorrit ignorent les tourments d'enfance de Dickens. Ils ne les apprendront qu'après sa mort (1870). Les prisons de Londres et leurs hôtes endettés figurent dans deux autres célèbres romans antérieurs, Les Aventures de Mr Pickwick et David Copperfield.

Amy Dorrit - taille minuscule et coeur immense - naît à Marshalsea, où son père William est détenu pour des affaires si embrouillées que ni lui ni personne n'est en mesure de les élucider. Son créancier, intraitable, lui refusera longtemps la liberté. Les débiteurs en prison étaient si nombreux à Londres qu'ils représentèrent jusqu'à la moitié des nouveaux mariés enregistrés dans la ville.

Le vieil insolvable deviendra le doyen, "le père" de la Maréchaussée. "La petite", transformée en une belle jeune femme, quitte la prison chaque matin et traverse le London Bridge pour travailler de l'autre côté du fleuve. Elle rencontrera l'affectueux Arthur Clennam, qui sera son ami, son bienfaiteur, et l'épousera à la dernière page du livre.

La Petite Dorrit est aussi une charge sarcastique contre la bureaucratie gouvernementale que symbolise le bien nommé ministère des circonvolutions, refuge des médiocres et des paresseux, à l'image d'un certain Tenace Mollusque, le plus puissant des créanciers de William. Ancien sténographe à la Chambre des communes, puis journaliste parlementaire, Dickens dénonce avec ironie la cruauté des institutions.

Mais ce roman, composé de deux "livres", intitulés "La Pauvreté" et "Les Riches", est d'abord une réflexion sur le pouvoir, l'argent et la vertu. Héritier inattendu d'une fortune colossale, William retrouve enfin la liberté, et mène grande vie, étourdi de plaisirs. Il devient fat, égoïste, snob, et toute sa famille avec lui, ce qui attriste Amy, restée fidèle à elle-même.

L'argent, nous dit l'auteur, ne suffit jamais à rendre heureux. Morale édifiante, et d'autant plus méritoire de la part d'un homme qui aura été obsédé, toute sa vie, par le souci d'être à l'abri du besoin.

Le Monde

Lire aussi :
• La Petite Dorrit, Wikisource tome I en ligne
• Dossier Dickens, Romantisme n°34, 1981
• La Petite Dorrit, INA 1ère partie - 2ème partie
• La Petite Dorrit, AlloCiné
• L'économie en crise, Le Monde
- 1838 : quand la banque est au coeur du système social..., Le Monde
- 1851 : sous le personnage de théâtre, un aigrefin de la Bourse, façon Madoff, Le Monde
- 1857 : une réflexion sur le pouvoir, l'argent et la vertu, Le Monde
- 1887 : l'intérêt financier au-delà des sentiments, Le Monde
- 1891 : fièvres spéculatives sous le Second Empire, Le Monde

31 juillet 2009

Monsieur Sac de riz et Chanoine de Latran

Quatre jours avant que Le Monde ne publie deux notes des services de renseignement de la police disant que «367 femmes en France - soit, en moyenne, une sur près de 90 000 - porteraient la burqa ou le niqab» [1], le même quotidien annonçait la création en juin dernier d'un "pôle religions" au Quai d'Orsay, dirigé par Joseph Maïla (CV), ancien recteur de l'Institut Catholique de Paris [2]. Les deux informations n'ont pas suscité beaucoup de commentaires.

On nous avait seriné que le port du voile était une atteinte à la République laïque et puis on nous avoue, subrepticement pendant les vacances, que le port du voile intégral ne concerne en fait que «367 femmes en France» et qu'il est urgent d'accorder à la religion la place qu'elle mérite : «Du Xinjiang au Tibet, de Téhéran à Jakarta, la religion est au coeur de nombre de conflits du XXIe siècle.». Bernard Kouchner nous récite le catéchisme du choc des civilisations et de la laïcité positive de son maître le chanoine de Latran - concept qui en novlangue signifie l'abandon de la laïcité au profit des religions et spécialement de la religion catholique [3].


Ainsi, le 18 décembre 2008, la République française et le Saint-Siège ont discrètement passé un accord afin d'établir une reconnaissance des grades et diplômes de l'enseignement supérieur entre les deux États. Cet accord est entré en vigueur le 1er mars 2009. La publication du texte de l'accord a fait l'objet d'un décret signé le 16 avril 2009 par le Président de la République, Nicolas Sarkozy, le Premier ministre, François Fillon, le ministre des affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner. Jean Baubérot avait dénoncé le fait que «c’est un des fondements de la laïcité de l’enseignement qui est mis en cause, car celle-ci repose sur la collation des grades par les universités publiques» (Le Monde du 12 mai 2009).

Les affaires du voile puis de la burqa d'une part et celle de la laïcité positive d'autre part illustrent la croisade contre les musulmans et le nouvel ordre moral qu'imposent le pouvoir à la société avec la complicité plus ou moins active de tous les partis. Des organisations, comme Lutte Ouvrière à l'extrême gauche, le PCF et la CGT à gauche, sont à l'avant-garde du soutien à Nicolas Sarkozy. Les principes républicains, la laïcité et la cause des femmes servent à voiler le racisme colonial qui, de l’extrême droite à l’extrême gauche, gangrène la société française depuis presque deux siècles [4].


Il faut lire la Réplique au discours du chanoine de Latran de Jean-Luc Mélenchon (disponible aussi sur Voltaire). Il analyse dans le détail la vaste entreprise de confessionalisation des institutions françaises qui, en rupture avec l’histoire du pays et son pacte social, vise à faire entrer la France dans le projet néoconservateur du choc des civilisations.

Serge LEFORT
31/07/2009

Lire aussi :
• Dossier documentaire & Bibliographie Laïcité, Monde en Question.
• Dossier documentaire & Bibliographie Voile, Monde en Question.

[1] L'amalgame de l'article du Monde entre burqa et niqab n'est pas anodin car il impose le mot burqa, connoté terrorisme afghan, alors qu'il y a une différence entre les types de voile musulman, que l'agence Reuters parle de «voile intégral» et que l'agence AFP précise que la «"burqa", qui désigne le voile des Afghanes, n'est quasiment pas portée en France».
• La loi et la burqa, Le Monde, 29/07/2009.
• La police estime marginal le port de la burqa, Le Monde, 29/07/2009.
• "En France, la liberté pour tous, sauf pour les musulmans !", Le Monde, 22/06/2009.
[2] Revue de presse :
• Bernard Kouchner vient de créer un pôle religions au Quai d'Orsay, une première en France, Le Monde, 25/07/2009.
• Réactions, Le Monde, 25/07/2009.
• Création d'un "pôle religions" au Quai d'Orsay, France Diplomatie, 27/07/2009.
• Bernard Kouchner a créé un "pôle religions" au Quai d'Orsay, RSR, 28/07/2009.
[3] Revue de presse :
• Sarkozy fait «chanoine d'honneur de Saint-Jean-de-Latran, 20minutes, 13/12/2007.
• Nicolas Sarkozy installé chanoine, Église Catholique en France, 19/12/2007.
• Allocution de M. le Président de la République dans la salle de la signature du Palais de Latran, Présidence de la République, 20/12/2007.
• Jean-Luc MÉLENCHON, Réplique au discours de Latran, Voltaire, 22/01/2008.
• Jean-Luc MÉLENCHON, À propos de la Laïcité, Blog, 13/02/2008.
• Jean-Luc MÉLENCHON, Ânerie morbide, Blog, 15/02/2008.
• Jean BAUBEROT, Du Président de la République française, Chanoine de Latran, Le Grand Soir, 07/04/2008.
• Jean-Luc MÉLENCHON, Le pape arrive : jour de deuil, Blog, 04/09/2008.
[4] Voir les précédents articles :
• Serge LEFORT, Chacun est libre de porter tel vêtement que bon lui semble, Monde en Question, 29/06/2009.
• Serge LEFORT, De la burqa au string, Monde en Question, 30/06/2009.

30 juillet 2009

Le corps du roi

Depuis plus de mille ans que la monarchie existe en France, la question de la santé du roi et même plus généralement du corps du roi est au cœur de la vie publique. La République n'’y a pas changé grand-chose. Malgré deux tentatives de dépersonnalisation du pouvoir (1879-1940 ; 1946-1958), le peuple a toujours préféré, sous l'Ancien Régime comme sous la République, une domination de type charismatique, fondée sur la présence physique du souverain, à une domination de type bureaucratique, fondée sur l'anonymat de la machine gouvernementale. En dépit de Max Weber, qui voit dans la seconde la forme moderne et démocratique de la domination, le deuxième avènement du général de Gaulle (1958) a consacré ce retour à la forme traditionnelle du pouvoir. L'’insatiable curiosité du public pour la vie privée des Grands accentue encore cette tendance.


C'’est pourquoi un simple «pépin de santé» de Jacques Chirac est nécessairement un événement politique important. Paradoxalement, son séjour d'une semaine au Val-de-Grâce a confirmé que c’était bien lui le chef de l'État, et non Villepin, encore moins Sarkozy. Les Français ne s'y sont pas trompés : loin de l’'affaiblir, sa maladie lui a valu huit points de popularité supplémentaires. Mitterrand moribond avait connu la même embellie : ce n’est pas seulement affaire de compassion, c'est affaire de légitimité. Nous sommes donc condamnés à vivre au gré de la santé des chefs de l’'État, d’'autant plus que nous les choisissons de plus en plus vieux. Successivement, l'’âge et la santé de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterrand et maintenant Jacques Chirac ont fait l’'objet de préoccupations et de spéculations. Seul Valéry Giscard d'Estaing a échappé à la règle, et cela parce que le peuple lui a signifié son congé plus tôt.

Deux principes entrent ici en contradiction : celui de la transparence nécessaire quand il s'’agit de la santé du chef de l’'État ; celui de la protection de la vie privée, principe nouveau qui n’'existait pas jadis. Les reines de France accouchaient en public pour que la légitimité de leurs enfants soit hors de question ; les maladies des rois étaient elles aussi des événements publics. Celle de Louis XV, par exemple, est restée célèbre ; le Bien-Aimé devenu le mal aimé a littéralement pourri sous le regard de la cour et de la ville. Quant aux capacités sexuelles des Grands, elles faisaient l’'objet de spéculations permanentes.

Pour satisfaire au principe de transparence tout en protégeant la vie privée, il suffirait, comme on l’'a proposé pour en finir avec cette irritante question, qu'un collège indépendant de trois médecins de grande réputation soit désigné par le Conseil constitutionnel. Il devrait procéder à un examen périodique du chef de l'’État et publierait un bulletin de santé chaque fois qu'il le jugerait nécessaire. C'’est à lui, en outre, qu'il incomberait de prononcer un avis technique sur une éventuelle incapacité du président à exercer ses fonctions.

Au-delà des questions proprement médicales, il est souhaitable que la vie privée des hommes publics soit respectée. La couverture récente de «Paris Match» montrant Cécilia Sarkozy en compagnie de son amoureux était inopportune et choquante. Cela dit, l’'implication croissante de la famille des hommes politiques dans leur activité publique encourage la confusion. Après tout, il ne serait venu à l’'idée de personne de dire que les relations de Louis XIV avec Mme de Maintenon ou de Louis XV avec la Pompadour relevaient de leur vie privée.

Le léger accident de Jacques Chirac n'’a fait que renforcer une évidence apparue lors du référendum raté du 29 mai dernier : il ne pourra pas être de nouveau candidat en 2007. Pour continuer à filer la métaphore monarchique, deux candidats au trône sont dès lors apparus ipso facto : le premier, issu de la branche aînée, a le profil aristocratique qui convient ; le second, issu de la branche cadette, est un bourgeois orléaniste pur. Comme tous les Orléans, il voue une haine sans faille aux représentants de la branche aînée : en 1793, Nicolas-Egalité eût voté la mort du roi. Une analyse marxiste sommaire conduirait à penser qu'au-delà de ces apparences, l’'un et l’'autre défendent les mêmes intérêts de classe. Ce n’est pas tout à fait le cas. L'un en appelle à l'’acclamation publique, l’'autre à l’'élection ; l’'un défend la vision gaulliste de l'’État au-dessus des intérêts particuliers ; l’'autre le caractère bénéfique pour tous de la promotion de la classe dominante. À la lumière de l’'Histoire de France, quel beau match en perspective !

Jacques Julliard
15 Septembre 2005
Le Nouvel Observateur

Lire aussi :
Jean-Jacques Delfour, Les deux corps du président de la République, Philosophie du visible, 22 janvier 2009.
Comme on le sait depuis Kantorowicz, ce corps est toujours double : d’un côté, le corps du roi, ou du chef de l’État, est un corps spirituel, rattaché à un fondement de légitimité, théologique dans la philosophie politique médiévale, fondé sur une idée du peuple souverain dans le républicanisme moderne ; de l’autre, un corps physique, effectif, visible, palpable, posé comme symbole du précédent. D’où l’invention du protocole, des vêtements royaux, de postures corporelles particulières, de mythes (le sang bleu, etc.), c’est-à-dire un ensemble de signes qui recouvrent le corps physique jusqu’à l’investir de qualités politiques. Le corps et la conscience du chef de l’État sont traversés par des chaînes de signifiants qui assurent la crédibilité sensible et sociale du système symbolique de légitimité et qui reçoivent de ce dernier les significations utiles au bon fonctionnement de l’État (c’est-à-dire l’obéissance aux lois et aux décisions du pouvoir).

Ernst Hartwig Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi, Gallimard, 1989.
Ernst Kantorowicz a toujours été passionné par le problème de l'État qui s'incarnait dans le Frédéric II de sa jeunesse, surhomme nietzschéen insufflant au Reich médiéval la majesté et les prétentions universelles de la Rome impériale qu'il opposait aux prétentions également universelles du pape. Mais l'universitaire déraciné, victime tout à tour du nazisme et du maccarthysme, ne pouvait plus, au soir de sa vie, se satisfaire d'une image ambivalente dont il savait trop bien à quel point elle avait fasciné les nazis

Dans ce livre étrange et profondément original, il scrute donc le "mystère de l'État", concentré dans la métaphore des deux corps du roi : le mystère de l'émergence, dans le cadre des monarchies de l'Occident chrétien, entre Xe et XVIIe siècle, au travers et au-delà de la personne physique du Prince, de cette personne politique indépendante de lui bien qu'incarnée en lui, et destinée à vivre un jour de sa vie propre sous le nom d'État. C'est l'alchimie théologico-politique qui a présidé à cette opération capitale que reconstitue l'ouvrage. La transmutation de la figure royale a pour point de départ le modèle des deux natures du Christ. Elle a pour moteur la rivalité mimétique à la faveur de laquelle le pouvoir séculier s'affirme en face de l'Église en s'emparant de ses attributs de corps mystique. Son accomplissement passe enfin par l'installation dans une perspective de perpétuité temporelle qui achève de conférer au corps politique invisible constitué par le Roi et la communauté de ses sujets passés, présents et à venir une réalité légitime supérieure au corps de chair du même monarque. La savoir le plus spécialisé est au service ici de l'exhumation d'un des pans les plus secrets et les plus décisifs du "miracle européen".

Journal de santé de Louis XIV, édition établie et précédée de La Lancette et le sceptre, par Stanis Perez, Jérôme Millon, 2004 [BooksGoogle].
Lorsque l'héritière de M. Fagon, le fils du dernier médecin de Louis XIV, remet en 1744 à la Bibliothèque royale les notes prises au jour le jour sur les maladies et accidents de santé du souverain, le héros du Journal est mort depuis près de trente ans. Le texte est soigneusement rangé dans les collections royales, témoignage discret, sinon secret, sur les désordres physiques du grand prince. Le manuscrit ne sera publié que sous le second Empire, en 1862, dans une édition demeurée, elle-même, unique jusqu'à aujourd'hui. C'est ce texte que publient les éditions Jérôme Millon, avec un commentaire et une introduction remarquables de Stanis Perez. Le document, connu des seuls historiens, se révèle d'un intérêt primordial, non seulement par les détails des maux de l'époque, mais par l'accumulation d'indices qu'il suggère sur le fonctionnement de la royauté, comme sur le savoir de la médecine classique.

Une certitude, tout d'abord: les médecins notent patiemment les épisodes de la vie physique du roi dans un but exclusivement «savant». Ils recensent les maux pour mieux les comprendre, consignent les médications pour mieux les fixer, ou, comme le dit le premier rédacteur, en 1647, «servir d'instruction à mes successeurs aux occasions qui se présenteront à l'avenir durant l'heureux cours de sa vie». Le roi doit être d'autant mieux surveillé qu'il est devenu plus «grand», doté d'un corps plus précieux que jamais: corps étrange à vrai dire, dont la seule présence, dans la monarchie absolue, manifeste d'emblée l'État, sa continuité physique, son «immémoriale» existence, ses impérieuses décisions, alors que l'autre versant de ce corps n'est que l'enveloppe fragile d'une réalité toute mortelle. Incarnation centrale d'un côté, image charnelle et ramassée du territoire et de son unité, incarnation précaire de l'autre, organes offerts aux aléas du mal: tels sont les «deux corps du roi», selon la belle image de l'historien allemand Ernst Kantorowicz.

Le souci de grandeur court sous tous les exemples du texte. La royauté de Versailles et de la cour existe d'abord par ce qu'elle montre. L'architecture, en particulier, prolongeant le corps du souverain, cultivant le monumental, voire la symétrie, au détriment de toute chaleur intime, favorise courants d'air et «vents coulis». Les médecins composent avec les rhumes royaux, le froid des saisons, la rigueur des lieux. Ils composent aussi avec les nécessités de la représentation royale, l'art unique de gouverner en «fusionnant» l'État et le corps du «soleil», cette visibilité constante et obligée du roi, indispensable malgré les maladies, les accidents, les convalescences, les soins.

D'où ces remarques répétées sur des guérisons retardées par les chevauchées, les cérémonies, le «devoir de se faire voir à la cour». D'où le sentiment répété d'une grandeur royale commandant aux courtisans comme aux médecins. D'où, plus encore, les efforts pour masquer des faiblesses dont la seule vue déclencherait l'inquiétude. Les médecins, pénétrés de la majesté de leur patient, en tirent le sentiment d'une grandeur personnelle: celle d'avoir entre leurs mains la «chair» même de l'État.

Les maladies ne manquent pas dans l'existence d'un monarque dont la mort, à 78 ans, témoigne de l'exceptionnelle longévité: la petite vérole (la variole) dans l'enfance, avec ses traces éruptives marquant le visage de l'homme adulte, la blennorragie, les caries, les pertes de dents, la goutte, la gravelle, la fistule anale, la gangrène à la jambe à la fin de la vie, ultime épisode dont le Journal, interrompu sans doute dans l'agitation des quatre dernières années, ne garde pas trace. «Le mythe de la santé inaltérable, distillé par les panégyristes, est rendu caduc par le Journal et ce une fois pour toutes», conclut Stanis Perez.

Les médecins opposent à ce délabrement une suractivité. Le texte témoigne d'une médecine résolument «moderne», prétendant tourner le dos aux croyances et aux superstitions: un art passionné de causes et d'effets. Le résultat n'en est pas moins totalement décalé, voire dérisoire, au regard des repères d'aujourd'hui. La médecine du XVIIe siècle connaît l'anatomie, mais ignore la physiologie, à l'exclusion de la circulation sanguine. Son univers est celui des humeurs, ces «eaux du corps» censées faire seules la qualité des organes, dont la présence est visible à la couleur du visage ou de la peau et repérable selon la forme ou la variété des écoulements survenant au moindre incident.

Ces liquides font aussi les maladies : ils s'échauffent, pourrissent, se dégradent, se déplacent ou stagnent, entraînant autant de dysfonctionnements possibles. D'où cette surveillance constante des évacuations du corps royal pour mieux quêter le moindre danger. Le Journal devient ainsi une foisonnante énumération des selles royales, qui sont, selon les jours, «bouillonnantes», «bilieuses», «écumeuses», «noirâtres», «grisâtres», «rougeâtres» ou encore «bien conditionnées». Il devient aussi une foisonnante énumération des saignées et des purgations prises en toutes circonstances, non seulement pour atténuer les fièvres, les furoncles, les sérosités, mais aussi pour parer à l'agitation des voyages, des veilles, des travaux, comme à celle des deuils ou des soucis. Médecine «moliéresque» sans doute, mais dont on voit bien ici la logique toute mécanique, la volonté d'éclaircissements, d'explications physiques, voire de constats; médecine dont on voit bien aussi la certitude de réussite et d'efficacité.

C'est ce qui oriente encore le regard du médecin sur le corps du malade, conduisant son attention, l'inclinant à sélectionner des symptômes sinon à les fabriquer, inventant des maladies dont le sens ne subsiste guère aujourd'hui. Les humeurs ne se transforment-elles pas, comme peuvent le faire les liquides les plus communs? Elles s'allègent, s'épaississent, s'évaporent, se densifient. Elles transforment poches et vaisseaux, dégageant ou obstruant poitrine ou cerveau. Elles créent des «étourdissements», des «vapeurs», des «âcretés de bouche», des «mouvements», des «chocs». Elles voyagent, «montant» avec les chaleurs, se déplaçant avec les positions, les mouvements, le sommeil, les climats. Symptomatologie baroque dont le corps du roi devient l'inépuisable théâtre.

Reste l'accumulation des maux, ces symptômes d'affaiblissements visibles patiemment énumérés par les médecins et qui peuvent menacer la mythologie royale: l'Apollon des peintures de Versailles peut n'être plus que pantin délabré perclus de douleur, Alexandre le Grand terrassé par les fièvres. Le tourment de la maladie ancienne vient plus fortement encore contredire l'élaboration mythique de la monarchie absolue. La goutte par exemple, qui fait vaciller le roi, l'empêche de mettre pied à terre et abat son énergie; ou ces «flux du ventre» conduisant quelquefois à d'insurmontables épuisements. Le roi le sait, qui conclut dans ses Mémoires: «Ceux qui voient le prince de près, connaissant les premiers sa faiblesse, sont aussi les premiers à en abuser.»
Les médecins ont alors pour tâche de soigner, mais aussi de masquer. C'est dans leur impuissance, notamment, que s'inscrivent les limites de la mythologie du roi.

Georges Vigarello
21/06/2004
L'Express

Thomas W. Gaehtgens et Nicole Hochner (sous la direction de), L'image du roi de François 1er à Louis XIV, Editions MSH, 2006 [BooksGoogle].
L'image du roi n'est pas une simple illustration ou mise en scène, car elle incarne le pouvoir, le corps de l'État. On y trouve une dimension à la fois esthétique, culturelle et politique. On y participe à un rituel d'échange. Le roi nous contemple alors que son image nous surveille. Mais cette image n'est pas uniquement la trace visible de l'autorité, elle est aussi un lieu de séduction où se tisse un rapport affectif et cultuel entre le peuple et le souverain, entre la peinture et son modèle. Qu'elle soit fastueuse dans son éloge ou impitoyable dans sa caricature, l'image du roi ne cesse jamais d'être à la recherche d'un modèle de perfection esthétique, éthique et politique.

Les études rassemblées ici conduisent à des analyses croisées, tour à tour historiques, artistiques et économiques. Elles couvrent les 15e, 16e et 17e siècles, époques où se construit l'État moderne. Dans une perspective européenne, elles nous mènent de Versailles à Lérida, de Milan à Amsterdam et de Madrid à Vienne, et éclairent les figures de nombreux souverains de Louis XII à Louis XIV, de Charles Quint à Philippe IV sans oublier François 1er ou Catherine de Médicis.

Pour aller plus loin : Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question

29 juillet 2009

Du récit au récit médiatique


Marc LITS, Du récit au récit médiatique, De Boeck, 2008 [Nonfiction]
Cet ouvrage propose une réflexion sur le rôle du récit dans toute société, et jette un regard critique sur les différentes méthodologies d'analyse de ces récits, ainsi que sur leur place dans un système médiatique omniprésent.

Pour lire correctement un récit, et pour en produire, il est utile de connaître et de maîtriser ses règles d'organisation, depuis ses structures de base jusqu'aux différents éléments qui le constituent - personnages, temporalité, style et rhétorique. Mais un récit ne prend toute sa dimension que lors de sa découverte par le récepteur. Entrent alors en jeu des questions d'ordre sémiotique, esthétique, psychologique ou sociologique. Apprendre à maîtriser les différents codes qui sous-tendent la production et la réception de tout récit, voilà l'objectif de ce volume, qui se veut donc au fondement de toute pratique de lecture, de vision, mais aussi de production.

Ces considérations théoriques n'ont de sens que si elles s'inscrivent dans le cadre plus général d'une réflexion sur les rapports entre le récit et la société. Que nous dit un récit de presse de la société dont il est le reflet ? En quoi le récit médiatique, source d'information privilégiée, façonne-t-il aujourd'hui notre vision du monde ?

C'est à une découverte critique des principaux outils narratologiques qu'invite cet ouvrage, en l'appliquant principalement aux médias de masse : presse écrite, télévision et Internet.

Le storytelling est un concept, créé par les petits maîtres-à-penser des médias dominants, qui postule que le récepteur (lecteur ou téléspectateur) est totalement dépendant de la forme narrative et qui surestime l'efficacité des intentions de l'émetteur (politique ou publicitaire) en faisant totalement abstraction de la réception.

L'intérêt du travail de synthèse de Marc LITS (au sein de l'ORM) est de prendre en compte l'analyse du récit non seulement du point de vue de l'émetteur mais aussi du récepteur. L'expérience commune montre l'écart, plus ou moins important (parfois abyssal), entre ce qu'on exprime et l'interprétation faite par les uns et par les autres.

La culture médiatique, bien que nivelante, n'a pas réussi à tuer la diversité. Tout récit, qu'il soit oral, écrit, filmique ou audiovisuel, a autant de lectures possibles que d'auditeurs, de lecteurs ou de spectateurs. Nous vivons dans un monde ouvert et complexe où chacun construit, chemin faisant, la réalité.

Serge LEFORT
29/07/2009

Lire aussi :
• Narratologie, Wikipédia
• Schéma narratif, Wikipédia
• Lexique, Fralica
• Analyser un récit, Fralica
• Récit médiatique, UCL
• Dossier documentaire & Bibliographie Médias, Monde en Question
• Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question