11 janvier 2013

L'Allemagne selon Goebbels

Le documentaire, intitulé L’Allemagne selon Goebbels, est construit sur la lecture de quelques extraits du Journal que Joseph Goebbels a tenu de 1923 à 1945. Celui qu’on présente comme un « monstre » et un « criminel » au service de la « folie nazie » se révèle un personnage beaucoup plus complexe. Non seulement il lit Karl Marx ou Rosa Luxemburg, mais aussi critique Heinrich Himmler, Hermann Göring (« ce gros porc ») ou Adolf Hitler auquel il restera indéfectiblement attaché :

Munich, y compris le chef, a perdu tout crédit auprès de moi. Je ne crois plus en eux. Hitler – pour quelles raisons, peu importe – a manqué à sa parole envers moi à cinq reprises.
16 mars 1930, partie 1, 16′ 12″


Le Journal de Goebbels, tel qu’il nous est parvenu via les archives soviétiques, comporte 29 volumes dans l’édition complète en Allemagne (près de 43 000 pages) et 4 volumes dans les extraits publiés en France (plus de 3 300 pages avec les notes et les index).

Les images, qui illustrent le texte lu et non commenté du documentaire, sont postérieures à 1933. Cela est surtout gênant dans la première partie alors que ni Goebbels ni le parti National Socialiste n’étaient au pouvoir. Cette réserve faite, le documentaire est passionnant.

Goebbels fait l’éloge non seulement de la propagande, mais surtout de son action :

Que serait-il advenu de ce parti sans sa propagande ? Où notre pays en serait-il aujourd’hui si une propagande aussi créative n’avait forgé cet esprit qui l’anime ?
partie 1, 46′ 03″

Il ne contrôlait pas toute la presse comme on le croit trop souvent :

Ai remis les rédacteurs en chef dissidents à leur place, ai remis les points sur les i. Leurs ai donné d’innombrables exemples de leur irresponsabilité. […] J’attends d’eux de l’ordre et de l’obéissance.
12 décembre 1936, partie 1, 51′ 30″

Notre gestion de l’information a fait l’objet de sévères critiques dans la presse et sur les ondes. Nos journalistes et nos présentateurs auraient une fois de plus mieux fait de fermer leur bouche. Les gens en ont assez que l’ont ressassent toujours les mêmes problèmes. Ils veulent entendre toute la vérité et rien que la vérité.
7 juillet 1944, partie 2, 40′ 57″

Contrairement à un lieu commun bien répandu, Joseph Goebbels ne fut pas l’inventeur de la propagande, mais il a su, en artisan besogneux, en appliquer les principes au service du national-socialisme.

Il revient à Edward L. Bernays, né à Vienne en novembre 1891, d’être « l’un des principaux créateurs (sinon le principal) de l’industrie des relations publiques et donc comme le père de ce que les Américains nomment le spin, c’est-à-dire la manipulation – des nouvelles, des médias, de l’opinion – ainsi que la pratique systématique et à large échelle de l’interprétation et de la présentation partisanes des faits ».

Lorsque le gouvernement des États-Unis décide d’entrer en guerre, le 6 avril 1917, la population est largement opposée à cette décision : et c’est avec le mandat explicite de la faire changer d’avis qu’est créée par le président Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), le 13 avril 1917, la Commission on Public Information (CPI) – souvent appelée « Commission Creel », du nom du journaliste qui l’a dirigée, George Creel (1876-1953).

Cette commission, qui accueille une foule de journalistes, d’intellectuels et de publicistes, sera un véritable laboratoire de la propagande moderne, ayant recours à tous les moyens alors connus de diffusion d’idées (presse, brochures, films, posters, caricatures notamment) et en inventant d’autres. Elle était composée d’une Section étrangère (Foreign Section), qui possédait des bureaux dans plus de trente pays, et d’une Section intérieure (Domestic Section) : elles émettront des milliers de communiqués de presse, feront paraître des millions de posters (le plus célèbre étant sans doute celui où on lit : I want you for US Army, clamé par Uncle Sam) et éditeront un nombre incalculable de tracts, d’images et de documents sonores.

La commission inventera notamment les fameux « four minute men » : il s’agit de ces dizaines de milliers de volontaires – le plus souvent des personnalités bien en vue dans leur communauté – qui se lèvent soudain pour prendre la parole dans des lieux publics (salles de théâtre ou de cinéma, églises, synagogues, locaux de réunions syndicales, et ainsi de suite) afin de prononcer un discours ou réciter un poème qui fait valoir le point de vue gouvernemental sur la guerre, incite à la mobilisation, rappelle les raisons qui justifient l’entrée en guerre des États-Unis ou incite à la méfiance – voire à la haine – de l’ennemi.

Sitôt la guerre terminée, le considérable succès obtenu par la commission inspirera, notamment à certains de ses membres, l’idée d’offrir la nouvelle expertise d’ingénierie sociale développée en temps de guerre aux clients susceptibles de se la payer en temps de paix – et donc d’abord aux entreprises, puis aux pouvoirs politiques. C’est justement le cas de Bernays, qui s’était très tôt joint à la Commission Creel : « C’est bien sûr, écrit-il ici, l’étonnant succès qu’elle a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion, pour quelque cause que ce soit. »

Normand BAILLARGEON préface de Edward BERNAYS, Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie [1928], La Découverte, 2007 [Texte en ligne]

Aujourd’hui les communicants pratiquent toujours la même propagande, moins au service d’un parti que de l’idéologie du marché en général et d’une marque en particulier.

Patrick Le Lay :
Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […]
Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible […].
Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise.
Acrimed
Joseph Goebbels :
Le secret d’une bonne radio réside dans le bon dosage entre le plaisir, la joie, l’instruction, l’éducation et la politique. Des tests seront menés en laboratoire pour ne pas importuner les auditeurs.
partie 1, 38′ 26″
Jacques Séguéla :
Nous avons tous été sans le savoir des petits Goebbels, moi le premier. On a enfoncé des slogans dans la tête des gens sans qu’ils puissent réagir jusqu’à les rendre complètement marteau, à coup de marteaux.
Hub Forum, Paris 2010, 2′ 58″
La filiation est revendiquée !

10/01/2013
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Joseph GOEBBELS, Wikipédia.
Joseph GOEBBELS, Journal 1923-1933, Tallandier, 2006, 907 pages.
• Joseph GOEBBELS, Journal 1933-1939, Tallandier, 2007, 968 pages.
• Joseph GOEBBELS, Journal 1939-1942, Tallandier, 2009, 741 pages.
Joseph GOEBBELS, Journal 1943-1945, Tallandier, 2006, 766 pages.
• Nicolas PATIN Le journal de Joseph Goebbels - Un parcours critique, Vingtième Siècle. Revue d'histoire n° 104, 2009.
• François ALBERA, Leni Riefenstahl dans le Journal de Joseph Goebbels (1929-1944), 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze n°55, 2008.
Lutz HACHMEISTER, L’Allemagne selon Goebbels, Histoire – Télécharger partie 1 et partie 2.
Dossier documentaire Propagande, Monde en Question.

9 janvier 2013

L'austérité est une erreur mathématique !


C'est une information extraordinaire, dont les conséquences sont immenses, mais qui fait beaucoup moins parler que les dérives pathétiques d'un acteur célèbre. Un rapport de quarante quatre pages signé par un économiste en chef du FMI, un français, Olivier Blanchard. Il dit tout simplement que les plus hautes instances économiques mondiales et européennes se sont plantées en imposant, au nom de la science, l'austérité à toute l'Europe.

Ce que dit Olivier Blanchard, c'est que le modèle mathématique sur lequel s'appuyaient ces politiques visant au désendettement radical, et au retour sacré à l'équilibre budgétaire, comportaient une erreur au niveau, je cite, du multiplicateur fiscal. Pour simplifier beaucoup, ce modèle mathématique, donc incontestable, prévoyait que lorsqu'on retire un euro dans un budget il manquerait un euro dans le pays concerné. Or c'est faux. Pour des raisons qui tiennent à une réalité parfaitement triviale, et qui est que les hommes sont humains, cette austérité a déclenché des réactions collectives qui ont abouti à ce que cet euro retiré a provoqué la perte de trois euros dans les sociétés concernées.

Multipliez par des milliards, et vous comprendrez pourquoi l'austérité imposée à coup de sabre par des troïkas savantes n'a conduit qu'à plus d'austérité, plus de chômage, et plus de récession.

L'équation était fausse, ce qui est remarquable en soi, surtout quand on songe au Mississipi, que dis-je, à l'Amazone de leçons d'austérité péremptoire, délivrées chaque minute, sur toutes les antennes, et dans tous les journaux, par des commentateurs sûrs d'eux et dominateurs.

Mais le plus incroyable est ailleurs.

C'est qu'il ait fallu s'apercevoir que quelque chose clochait dans une équation pour découvrir que quelque chose n'allait pas dans la vraie vie. Un peu comme si on assistait à des accidents de la route en chaîne et qu'on ne donnait pas l'alerte tant qu'un modèle mathématique ne disait pas que c'était des accidents.

On ne peut pas aller plus loin dans le triomphe de la technocratie. Il a fallu qu'un expert constate un problème avec un coefficient multiplicateur pour que ce qui saute aux yeux soit perçu par nos cerveaux. L'Europe est à la traîne, son chômage bat des records, sa croissance est en berne, la pauvreté s'installe, bref la voiture est dans le fossé, mais peu importe, on ne change pas de politique puisque c'est la seule et qu'en vouloir une autre serait une demande ignare.

Les ignares vous saluent bien, mais les dévots de l'austérité n'ont pas rendu les armes. L'histoire de l'équation commence à cheminer, on en a parlé dans le journal de France 2 hier soir, l'Humanité l'a évoquée, le Washington Post aussi, mais elle ne fait pas encore la une. C'est qu'on ne renonce pas d'un jour à l'autre à une idéologie. Même vermoulus les murs de Berlin ne s'affaissent pas d'un jour à l'autre.

09/01/2013, Hubert Huertas, Extraordinaire : l'austérité est une erreur mathématique !, France Culture - Télécharger mp3.
07/01/2013, Olivier Blanchard, Le FMI le confirme : l'austérité était une erreur de calcul, L'Humanité - Rapport du FMI en anglais.

Lire aussi :
Dossier documentaire Économie crise, Monde en Question.
Dossier documentaire Économie sociale, Monde en Question.

7 janvier 2013

Borderline


L'image du groupe féministe Femen illustre bien ce film canadien qui, sous prétexte de traiter un trouble de la personnalité, réalise un porno chic à la manière de Catherine Breillat. Le choix de Jean-Hugues Anglade (Nuit d'été en ville) est équivalent à celui de Rocco Siffredi dans Anatomie de l'enfer.

Le visage angélique d'Isabelle Blais et ses mimiques enfantines contrastent avec ses débordements provocateurs… à caractère uniquement sexuel. Ce choix très commercial masque du coup la souffrance et la dépression suicidaire qui mine une personnalité état-limite ou borderline.

Le choix d'une mise en scène clinquante dans le style des vidéoclips crée une distance entre le visuel et les déchirements internes du personnage. Le spectateur, pris par de belles images, reste indifférent au drame sous-jacent. De même, l'abus des flashbacks lasse car ils sont trop répétitifs et n'expliquent rien.

Enfin, le choix d'un "happy end" hollywoodien - romance avec un pâtissier-poète - ruine définitivement le sujet du film. La noirceur du conflit interne qui provoque une souffrance indicible, pas suffisamment montrée, vire à une ridicule amourette fleur bleue.

La féministe Évelyne Ledoux-Beaugrand écrit :
Pour justifier son choix de délaisser l'explicite postpornographique au profit d'un érotisme "de bon goût", Lyne Charlebois évoque des considérations d'ordre esthétique et affirme avoir voulu faire de Borderline un film poétique, "lumineux", loin du "film glauque" auquel l'univers narratif de Labrèche peut sembler d'emblée se prêter. Qu'elle relève d'une préférence esthétique ou qu'elle cherche à esquiver les effets d'une sanction juridique qui balise et assigne des espaces aux représentations visuelles de la sexualité, il reste que l'épuration à laquelle procède le film Borderline conditionne la signification du sexuel, privant celui-ci de son pouvoir qui repose, dans les récits de Marie-Sissi Labrèche, sur l'excessif et le vulgaire. On peut penser que l'évitement de la censure aurait pu néanmoins donner lieu à une forme moins léchée et préserver quelque chose du vulgaire et du grotesque qui travaillent l'écriture de Labrèche.
Le plus dérangeant dans cette esthétisation est qu'elle occulte surtout le vrai sujet du film.


06/01/2013
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Lyne Charlebois, Borderline, 2008, AlloCiné - Télécharger film.
• Évelyne Ledoux-Beaugrand, Le sexe rédimé par l'amour - Regard sur l'adaptation cinématographique de Borderline de Marie-Sissi Labrèche, Globe : revue internationale d'études québécoises, 2009.
• Trouble de la personnalité borderline, Wikipédia [Dossier mis à jour par Serge LEFORT le 06/01/2013].
• Jean BERGERET, La dépression et les états limites, Payot, 1975 réédition 1992.
• Jean BERGERET, Wilfrid REID (sous la direction de), Narcissisme et états-limites, Presses de l'Université de Montréal, 1986 - Dunod 1993.

Revue de presse Cinéma 2013, Monde en Question.
Veille informationnelle Cinéma, Monde en Question.
Dossier documentaire Cinéma, Monde en Question.